
par Khider Mesloub et Robert Bibeau
Au Moyen-Orient en guerre, une dizaine d'Israéliens et plusieurs Américains ont été tués en quelques jours, cela sans compter des milliers d'iraniens ensevelis sous les décombres de leur résidence. Si cette dynamique se poursuit, ce ne sera pas Téhéran qui vacillera le premier, mais les fondations politiques bancales des criminels de guerre Donald Trump et Benjamin Netanyahou.
Ce n'est pas une spéculation idéologique. C'est une réalité politique, qui découle d'un constat simple : parmi les puissances capitalistes occidentales la guerre ne se joue pas seulement sur le terrain militaire extérieure, elle se joue aussi dans l'arène politique intérieure et dans l'économie aux chaînes de production imbriquées et mondialisées.
Trump pensait ouvrir un front contre l'Iran en l'agressant comme ses prédécesseurs depuis 75 ans. En réalité, il en a ouvert trois. Le premier est militaire et embrase déjà tout le Moyen-Orient. Le second est politique/diplomatique et il embrase déjà le monde entier. Le troisième front est économique et financier et il sera plus dévastateur via ses répercussions sur l'énergie et les chaînes d'approvisionnement que les deux précédents.
La guerre extérieure couvre une guerre intérieure
À Washington, les démocrates américains dénoncent l'illégalité des frappes en vertu du droit international et du droit domestique américain. La Constitution américaine est explicite : le Congrès autorise la guerre. Des figures comme Kamala Harris, Alexandria Ocasio-Cortez ou Nancy Pelosi rappellent que l'exécutif ne peut entraîner le pays dans un conflit sans le feu vert du Congrès.
Mais le problème de Trump ne vient pas seulement des démocrates. La contestation surgit désormais de son propre camp. Les slogans "America First" et "MAGA" faisaient croire à la fin des guerres lointaines... c'était un leurre, une félonie. Les guerres de pillage des ressources et d'exploitation de la force de travail ne sont pas des options pour le Grand Capital Mondial mais des obligations, des contraintes immuables qui s'éteindront avec le mode de production capitaliste, pas avant. Ce ne sont pas les dirigeants (président, Premier ministre, Guide Suprême, Émir ou Prince), aussi débiles soient-ils, qui trace la destinée du capital et son modus operandi. C'est le système, soumis aux lois et aux organismes de gestion internationale qui identifie un pantin politique apte à mener la charge contre la populace locale - régionale - nationale et transnationale... l'Empire américain ne fait pas exception à la règle, l'entité fasciste israélienne et l'Iran ne font pas exception.
Trump avait bâti une grande partie de son capital politique sur la dénonciation des interventions en Irak, en Libye et en Afghanistan, qualifiées d'erreurs stratégiques majeures. Or l'agression contre l'Iran apparait comme une trahison de cette promesse.
Les critiques pleuvent désormais du cœur même de la sphère républicaine. Des figures influentes de ce camp attaquent désormais ouvertement la perfide guerre contre l'Iran : Tucker Carlson a qualifié cette intervention d'acte "dégoûtant et diabolique". La présentatrice Megyn Kelly s'est hypocritement interrogée sur la mort de soldats américains : "Personne ne devrait mourir pour un pays étranger"... clame l'évangéliste. Vous et moi nous savons que toutes les guerres impérialistes se repaissent du sang de nos enfants innocents. Ces critiques ne sont pas marginales. Elles révèlent une tension structurelle au sein de la coalition d'affaires qui a porté le sénile milliardaire Trump au pouvoir. Et elles ne viennent plus seulement des marges du camp républicain. Depuis quelques jours les aristocrates féodaux du Golfe Persique, dont les cathédrales de verre sont menacées, se plaignent que l'Empire Américain n'assure plus leur sécurité si chèrement rançonnée.
La fracture au sommet de l'État américain décadent
Le secrétaire d'État Rubio a expliqué que Washington avait décidé de frapper parce qu'Israël s'apprêtait lui-même à lancer une agression qui aurait provoqué une riposte iranienne contre les forces américaines. Autrement dit, les États-Unis auraient déclenché la guerre pour prévenir les conséquences d'une agression israélienne pendant les négociations à Oman (!!!) Ridicule, quand on sait que les États-Unis font la guerre pour le pétrole iranien depuis que la CIA a renversé le président Mossadegh pour imposer le tortionnaire Reza Shah Pahlavi en 1953.
"L'arrivée de Dwight Eisenhower à la Maison-Blanche conduit toutefois Washington à considérer le contrôle de l'Iran comme un enjeu stratégique. En août 1953, Mohammad Mossadegh est renversé à la suite d'un complot orchestré par les services secrets britanniques et américains, l'opération Ajax. Après sa chute, Mohammad Reza Shah Pahlavi met en place un régime politique autocratique et dictatorial fondé sur l'appui américain. En 1955, l'Iran appartient au pacte de Bagdad et se trouve alors dans le camp américain pendant la guerre froide. Mossadegh est condamné à mort en décembre 1953 mais sa peine est réduite à trois ans de prison et il sera détenu en résidence surveillée jusqu'à sa mort, en mars 1967. La victoire est totale pour les États-Unis, qui s'assurent ainsi un ancrage durable dans la région. Les forces laïques et nationalistes font face à une répression sanglante". fr.wikipedia.org
La déclaration de Rubio révèle une tension manifeste au sein même de l'administration Trump et de ses complices : pour expliquer l'entrée en guerre des États-Unis, Rubio en vient à désigner Israël comme l'élément déclencheur du conflit. Derrière l'argument de la prévention apparaît ainsi une accusation à peine voilée : celle d'un allié ayant entraîné Washington dans une confrontation qu'il n'avait pas choisi de mener... (sic) c'est ainsi que l'Empire accrédite le mythe du vassal, du camp militaire sioniste israélien, dirigeant le maître de l'Empire américain en déclin. Quand l'agression impérialiste américaine contre l'Iran a débuté - en 1953 - la perfide entité sioniste israélienne venait tout juste d'obtenir son sauf conduit de l'Organisation mondialiste des Nations Capitalistes unies (ONU).
Les signaux d'alerte ne viennent pas uniquement des États-Unis. Ils se propagent désormais dans certains cercles politiques et médiatiques israéliens eux-mêmes. À Tel-Aviv, plusieurs médias évoquent avec inquiétude la montée des critiques américaines contre Israël... ce que nous annoncions déjà il y a vingt ans. "Quand les intérêts de l'Empire US ne concorderons plus avec ceux de l'entité vassale israélienne, les États-Unis laisseront choir l'entité paria israélienne".
La chaîne Chanel 12 parle d'une "escalade troublante de l'hostilité envers Israël" dans le débat public américain, alimentée par l'idée selon laquelle l'État israélien, responsable du génocide des Palestiniens, aurait entraîné Washington dans une confrontation directe avec l'Iran. Cette évolution inquiète certains analystes israéliens et américains. Dans la presse israélienne, des éditorialistes mettent en garde contre un scénario paradoxal : une victoire militaire contre Téhéran pourrait se transformer en défaite stratégique si elle devait entraîner l'érosion du soutien américain. Car pour Israël, l'alliance avec les États-Unis constitue le pilier central de sa sécurité militaire, économique, politique, et diplomatique. De fait, Israël est un proxy des États-Unis, un camp militaire retranché des États-Unis, une entité vassale, le gendarme de l'Empire au Moyen-Orient. Son importance militaire, économique et politique est à la mesure de celle de son suzerain américain. (Voir : Le prolétariat iranien, pris en étau entre la répression interne et les bombes américaines/israéliennes - les 7 du quebec)
Au-delà du champ militaire, l'intervention contre l'Iran ouvre un front institutionnel potentiellement plus dangereux pour la Maison-Blanche. La Constitution américaine est explicite : le pouvoir de déclarer la guerre appartient au Congrès. La Maison-Blanche affirme avoir simplement "notifié" les parlementaires. Mais une simple notification n'est pas une autorisation. Si les pertes américaines augmentent, la pression parlementaire s'intensifiera mécaniquement. Mais au-delà du Congrès, chaque cercueil alimentera la contestation au cœur de la société américaine.
Quand la guerre commence à fissurer l'empire
Les pertes humaines ne sont pas seulement un fait militaire. Elles deviennent aussi un fait politique. Chaque soldat américain tué réveille le spectre des "endless wars". Chaque cercueil devient un argument contre l'escalade. Si les pertes se multiplient, la question changera de nature : non plus "peut-on frapper ?", mais "pourquoi sommes-nous engagés dans ce bourbier ?". La guerre pourrait alors devenir un puissant vecteur de contestations politiques radicales, susceptibles de déboucher sur une révolution sociale.
Sur le plan stratégique, la logique du conflit est différente. L'Iran n'a pas besoin de vaincre militairement les États-Unis ou Israël. Il lui suffit de tenir dans la durée. Dans une confrontation asymétrique, la question centrale devient : qui supporte le mieux la durée et le coût humain et les immenses sacrifices ? Si la tolérance aux pertes est plus faible à Washington et à Tel-Aviv qu'à Téhéran, l'avantage stratégique se déplace automatiquement vers l'Iran. La pression politique, elle, se déplacera mécaniquement vers les deux pays agresseurs : les États-Unis et Israël.
La supériorité technologique ne compense pas une vulnérabilité intérieure. Car dans une société américaine déjà fragmentée, la guerre n'est pas uniquement extérieure. Elle devient un révélateur intérieur au milieu de la crise économique concomitante. Elle met à l'épreuve la cohésion partisane, la légitimité institutionnelle et la solidité des promesses électorales. Si les pertes américaines se multiplient, la fracture au sein du camp trumpiste s'élargira. Si le débat constitutionnel s'intensifie, le Congrès deviendra un champ de bataille parallèle. Si l'escalade s'enlise sans victoire nette, la question politique remplacera la question militaire. Pire : la résolution de la guerre pourrait se déplacer du champ institutionnel vers la rue américaine, laquelle pourrait imposer sa propre issue au conflit par un soulèvement insurrectionnel.
L'Iran n'a pas besoin de vaincre militairement ses adversaires. Il lui suffit de prolonger la confrontation jusqu'à ce que le coût intérieur devienne plus lourd que le bénéfice stratégique d'arracher une puissance à l'alliance des pays en émergence (Alliance orientale - Russie/Chine/Iran). Dans cette configuration, la puissance de feu importe moins que la capacité à durer et à infliger des sacrifices économiques (inflation, crise financière) aux entreprises occidentales via le blocus du Détroit d'Ormuz lieu de passage de 20% du pétrole mondial.
L'histoire contemporaine l'a montré : les grandes puissances ne vacillent pas toujours sous les coups extérieurs. Elles se fissurent lorsque la guerre entre en contradiction avec leur propre contrat social et politique. C'est peut-être là que se joue désormais l'issue du conflit.
À force de vouloir dominer le monde, l'Empire américain, en déclin économique et financier, finit par se fissurer de l'intérieur. Et l'Iran pourrait bien être le dernier clou dans le cercueil de l'Amérique. (Voir : les7duquebec.net et Une nouvelle agression américaine contre l'Iran - les 7 du quebec)