22/07/2012 ism-france.org  10min #70013

 Akram Rikhawi, Samer Al-Barq et Hassan Safadi sont toujours en grève de la faim

La famille d'Akram Rikhawi : « attendent-ils qu'il nous revienne dans un cercueil ? »

Par Shahd Abusalama
Le footballeur palestinien Mahmoud Sarsak parcourt librement les rues de Gaza, respirant la victoire au milieu de la population inébranlable de la Bande de Gaza. Il a puisé la force de mener sa grève de la faim pendant 96 jours des paroles du Mahatma Gandhi, "D'abord ils vous ignorent, puis ils se moquent de vous, puis ils vous combattent, puis vous gagnez." La promesse de Gandhi s'est réalisée et Mahmoud a effectivement remporté la victoire des estomacs vides. (1) Mahmoud a été libéré de la clinique de la prison Ramleh le 10 juillet après qu'il ait révélé les crimes d'Israël contre l'humanité et l'ait soumis à ses exigences. Mais son bonheur reste incomplet. Ses pensées demeurent dans un endroit qu'il décrit comme "un hôpital pour la torture, pas pour les soins", avec ses camarades qu'il y a laissés, en particulier Akram Rikhawi, le plus long gréviste de la faim de l'histoire.

La famille d'Akram Rikhawi et moi à son domicile, à Rafah, pendant une coupure de courant (photo Magne Hagesæter)

Jeudi 19 juillet, vers 18h, au 99ème jour de grève de la faim d'Akram, j'ai vu un tweet : "Aidez-nous à faire connaître la vérité sur le prisonnier Akram Rikhawi, qui peut mourir d'un instant à l'autre #PalHunger". A le lire, j'ai éprouvé de la colère devant le silence du monde. J'ai appelé Mahmoud Sarsak pour lui demander l'adresse de la famille d'Akram. Il m'a gentiment répondu, "Viens à Rafah et je t'y emmènerai."

Impatiente, j'ai appelé quelques amis pour qu'ils m'accompagnent, je me suis préparée à toute vitesse et nous nous sommes partis en hâte à Rafah. L'heure de trajet nous a semblé durer des lustres. Nous sommes arrivés vers 20h30 et Mahmoud nous attendaient. "Est-ce déjà trop tard pour rencontrer la famille d'Akram ?" lui ai-je demandé. Il a secoué la tête et dit, "La partie du camp de Rafah où ils vivent est pleine de réfugiés de Yibna. Ils se couchent très tard, en particulier la famille d'Akram, je me demande s'il leur arrive de dormir !"

Avant la libération de Mahmoud, le service pénitentiaire israélien l'a envoyé auprès d'Akram pour le persuader d'interrompe sa grève de la faim. Mahmoud en a profité pour rencontrer Akram pour la dernière fois, et pour lui demander quels messages il voulait qu'il transmette à sa famille. Akram était très heureux pour Mahmoud, et avait foi que sa victoire suivrait celle de Mahmoud, tôt ou tard.

Le camp était très sombre, je pouvais à peine suivre Mahmoud. Tandis que nous parcourions une des ruelles, j'ai reconnu notre destination à l'immense banderole accrochée sur une maison. J'ai ressenti la force et la foi indescriptibles de sa famille dans la manière dont elle nous a accueillis, avec les yeux pleins d'espoir et de grands sourires. Il n'y avait pas de lumière dans la maison, mais les visages souriants des enfants d'Akram l'illuminaient. Peu après notre arrivée, nous avons appris que le Ramadan commencerait vendredi. Pour la famille d'Akram, la nouvelle était un peu amère et son épouse Najah m'a dit, "c'est le huitième Ramadan sans Akram."

Nous nous sommes tous assis sur le tapis près d'une lanterne, la seule lumière du salon plein de photos d'Akram. Najah a commencé à raconter qu'Akram est le fils d'un martyr, le frère d'un autre martyr et qu'un de ses frères est détenu dans la prison Nafha : les sacrifices d'une famille palestinienne typique au nom de la liberté et de la dignité. Son père est mort pendant la Première Intifada, et son frère dans les années 1990 pendant une invasion terrestre des forces israéliennes d'occupation à Rafah. Son frère emprisonné, Shady, est handicapé depuis ses 22 jours de grève de la faim, lors de la grève de masse dans les geôles israéliennes qui a commencé le Jour du Prisonnier, le 17 avril dernier.

Akram Rikhawi a choisi d'assumer la responsabilité pour les centaines de prisonniers politiques handicapés et malades, qui languissent tous les jours derrière les barreaux israéliens et souffrent de négligence médicale. Il a aussi décidé de se rebeller contre le traitement raciste qu'il a subi de la part de certains médecins de Ramleh. Ce sont les raisons principales de sa grève de la faim. "Après plus de 100 jours de grève de la faim, Akram est dans une chaise roulante et ne peut plus bouger la main et la jambe droites," dit Najah. "La faim a peut-être eu raison de son corps, mais elle ne pourra pas facilement vaincre sa volonté."

"Avant qu'il ne commence à refuser la nourriture," continue-t-elle, "il a écrit plusieurs articles sur la souffrance des prisonniers malades et sur la négligence médicale qu'ils endurent, décrivant les violations du service pénitentiaire contre les détenus palestiniens. Il espérait qu'ils porteraient plus d'attention et de soins à sa mauvaise santé. Au lieu de cela, ils l'ont puni pour avoir parlé en le plaçant en isolement."

La famille d'Akram décrit la clinique de la prison Ramleh comme "un abattoir, pas un hôpital, avec des geôliers en uniforme de médecins," la meilleure preuve étant la situation d'Akram. "Il a été enfermé à la clinique de Ramleh depuis le premier jour de sa détention," dit Najah. "Avant son arrestation, son asthme était léger. Sa santé a commencé à se détériorer lorsqu'on lui a donné des médicaments inadéquats." Elle explique comment des complications graves s'en sont suivies. "Il n'avait qu'un problème de santé, mais les négligences médicales à la clinique de Ramleh lui en ont provoqué six autres, dont la tension artérielle, le diabète, des problèmes chroniques, l'ostéoporose, des problèmes de vue et des nausées."

Médecins pour les droits de l'homme-Israël (PHR-IL) ont rapporté que les médecins du groupe ont diagnostiqué "une détérioration alarmante de l'asthme d'Akram, qui continue à être instable," ajoutant qu'ils pensaient "qu'on l'a traité avec de très hautes doses de stéroïdes, qui peuvent causer des dommages à long terme et irréversibles."

Najah n'a pu le voir que deux fois. Depuis l'interdiction des visites familiales pour les familles des prisonniers gazaouis en 2006, suite à la capture du soldat Shalit, il n'a eu aucune visite. "Nous ne pouvons ni le voir, ni recevoir de lettres ou d'appels téléphoniques. Nos deux principales sources d'information fiables sont le Comité international de la Croix-Rouge et les prisonniers libérés, qui l'ont rencontré par hasard après son transfert à la clinique de Ramleh suite à ses problèmes de santé."

Mon admiration n'a fait que croître lorsque j'ai appris que Najah était en fait l'épouse du frère martyr d'Akram. "J'étais une jeune veuve avec cinq enfants quand mon premier mari, Mo'taz, a été tué de sang froid par les forces d'occupation," dit-elle. "Akram était toujours célibataire, et il a décidé de prendre la responsabilité des orphelins de son frère et de sa veuve. Alors il m'a épousée. Allah nous a bénis avec huit autres enfants."

Un des jumeaux d'Akram, qui est né peu de temps après son arrestation et qui ne connaît son père que par des photos.

Puis une jeune femme a interrompu notre conversation. "Je suis Yasmine, la fille aînée de ma mère. Mon père est mort lorsque j'avais quatre ans. Je m'en rappelle à peine. Mais je me souviens très clairement de la tendresse avec laquelle mon père Akram m'a élevée. Avec lui, je ne me suis jamais sentie orpheline. Il a toujours traité ses enfants et ceux de son frère de la même manière, avec le même amour."

"Pour moi, Il était comme un meilleur ami," contine Yasmine. "J'étais en plein examen de fin d'études quand il a été arrêté. Pendant mes révisions, il restait avec moi quand j'étudiais. Il ne me laissait rien préparer. Il m'apportait à manger dans ma chambre. Il me réveillait pour la prière de Fajer. Allah m'a comblée lorsqu'il a guidé papa Akram pour qu'il épouse ma mère."

"J'étais très chère à son coeur, et parfois il me taquinait, disant que j'étais la raison de sa détention," dit-elle. "Le 7 juin, le matin de l'examen, il m'a accompagnée à pied à l'école. Il a passé tout le trajet à me rappeler que je devais avoir foi en Allah et ne pas m'inquiéter. Puis il est parti à Gaza-ville. L'après-midi, sur le chemin du retour, les forces de l'occupation ont arrêté le véhicule au checkpoint Abu Ghouli, entre Gaza-ville et Rafah, et ont demandé à voir les papiers d'identité de tous les passagers. Dès qu'ils ont vu sa carte d'identité, papa Akram a été arrêté. Dans ses premières lettres depuis la prison, il a écrit que ses amis l'avaient mis en garde, la situation était inquiétante, et il devrait rester à Gaza. Il a refusé, disant qu'il fallait qu'il vérifie comment j'avais passé l'examen," raconte Yasmine, un léger sourire sur le visage. Après la détention d'Akram, elle a à peine pu continuer ses examens, et a obtenu une note globale de 55.

Puis une jeune fille de 17 ans est entrée, l'air très contrarié. "C'est la fille aînée d'Akram," dit Yasmine tandis que la jeune fille s'assoit en silence dans un coin du salon. "Elle vit la même expérience que moi depuis la détention de papa. Ce matin, on a annoncé les résultats de l'examen de fin d'études. Elle est triste parce qu'elle n'a eu que 75, alors qu'elle a toujours été brillante. Mais c'est difficile de se concentrer sur ses études quand vous savez qu'on peut vous réveiller à tout moment pour pleurer la mort de votre père."

La situation de la famille est déchirante. J'ai écouté attentivement leurs histoires, en luttant pour retenir mes larmes. J'ai été particulièrement émue lorsque sa femme, montrant ses deux jumeaux, m'a dit, "Il y a quelques temps, ils sont venus me demander à quoi ressemblait leur père. Etait-il grand ou petit, gros ou mince ? Ils ont l'âge du nombre d'années de détention d'Akram. Ils ne le connaissent que d'après les photos."

J'ai ressenti la colère et la déception de la famille vis-à-vis de la solidarité populaire et internationale. "Qu'attendent les organismes pour les droits de l'homme, le Hamas, l'Autorité Palestinienne, pour bouger ?" demande Yasmine amèrement. "Attendent-ils qu'il nous revienne dans un cercueil ? Seront-ils heureux que huit enfants n'aient plus de père, et que cinq autres soient orphelins pour la deuxième fois ? Si papa meurt, je ne pardonnerai jamais à ceux qui auraient pu faire quelque chose, mais qui ont préféré regarder ailleurs."

Ne choisissez pas de regarder ailleurs. Akram Rikhawi a un besoin désespéré de vos actions urgentes pour lui sauver la vie. Il est tard, mais ce n'est pas fini. Vous pouvez toujours faire quelque chose, n'importe quoi, pour contribuer à sa survie.

(1) Lire le compte-rendu de ma rencontre avec Mahmoud Sarsak après sa libération : " It's not my victory, it's yours ", 16/07/2012.

Source :  Palestine from my eyes

Traduction : MR pour ISM

 ism-france.org