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Les enseignants devraient être les gourous sacrés de toute civilisation

Alexandre Douguine

En pleine crise de l'enseignement en Europe occidentale, il nous a paru bon et utile de traduire les dernières réflexions d'Alexandre Douguine sur l'enseignement et ce qu'il devrait être.

Présentateur: Nous sommes aujourd'hui lundi 5 octobre, et c'est une fête importante pour nous tous: la Journée des enseignants. Le Premier ministre Mikhaïl Michoustine a déjà adressé ses félicitations à nos pédagogues, en soulignant l'ampleur de notre système éducatif: le pays compte plus d'un million d'enseignants du secondaire, ainsi qu'environ 170.000 professeurs et maîtres de formation professionnelle dans les établissements d'enseignement technique.

À ce propos, Alexandre Guélievitch, j'aimerais vous poser une question. Ces derniers temps, l'État accorde une attention considérable à ce que le pédagogue ne se contente pas de transmettre des connaissances, mais assume aussi une mission éducative et formatrice — c'est précisément sur cet aspect que l'accent se déplace aujourd'hui. Selon vous, quel est le sens profond et quelle est la tâche principale de cette fonction formatrice de l'enseignant contemporain ?

Alexandre Douguine : Je voudrais tout d'abord féliciter de tout cœur tous nos enseignants à l'occasion de cette fête. Ils constituent véritablement une composante héroïque de notre société, et ce que fait chaque jour le pédagogue relève d'un authentique exploit. Non seulement parce qu'il est difficile de travailler avec les enfants, mais aussi parce que nous vivons à une époque complexe, où la culture et les familles peuvent leur enseigner tout autre chose que ce qu'il faudrait, de sorte qu'il faut les rééduquer et reprendre leur formation. Ils manquent souvent d'attention, sont constamment distraits, et travailler avec eux représente un véritable tourment. C'est une ascèse spirituelle et pieuse.

Venons-en maintenant au rapport entre instruction et éducation. Dans la Grèce antique existait une magnifique notion, celle de "paideia" (grec: παιδεία), qui désignait le processus indissociable d'instruction et d'éducation. Le mot lui-même vient de la racine de παῖς (pais), "enfant": il s'agit donc de la manière dont on fait d'un enfant un être humain. C'est à la fois un art, un exploit, un travail et un miracle.

L'être humain est certes naturellement curieux, mais cette qualité se trouve constamment entravée par d'autres facteurs — en premier lieu par la paresse intellectuelle et spirituelle. Nous avons quelque peu oublié ce terme, mais la paresse spirituelle est très développée chez les enfants. En lui-même, un enfant n'est encore que la promesse d'un être humain, une sorte de traite qu'il reste à encaisser. Que l'on parvienne à faire de lui une personnalité accomplie, ou que son développement soit au contraire déformé et monstrueux, dépend dans une large mesure de la réussite de cette paideia.

Dans cette acception fondamentale, instruction et éducation sont inséparables. Il est impossible d'éduquer un être humain sans lui transmettre des connaissances, mais il est également impossible de transmettre des connaissances sans toucher à sa nature spirituelle. Il s'agit d'un seul et même processus.

Dans les années 1990 et 2000, et jusqu'au début de l'opération militaire spéciale, on nous imposait l'approche occidentale, qui considérait l'éducation comme un secteur de services et comme un ensemble de compétences techniques, de skills. Il n'en a jamais été ainsi dans la tradition nationale. L'école russe, aussi bien au XIXᵉ qu'au XXᵉ siècle, reposait sur l'héritage de grands pédagogues tels qu'Ouchinski (illustration), qui concevaient d'emblée l'enseignement comme la formation de la personnalité dans toutes ses dimensions.

Lorsque les enfants étudient les mathématiques, l'histoire, la littérature ou la physique, ils appréhendent le monde en inscrivant dans leur âme des itinéraires et des cartes ontologiques qu'ils devront suivre à l'âge adulte. C'est pourquoi envisager l'éducation comme un service constitue une pratique absolument pernicieuse, contre nature et, pour nous, russophobe. Nous devons considérer le travail de l'enseignant comme un exploit, comme un art supérieur et comme une mission sacrée.

Il est intéressant de noter qu'en Inde, le mot "enseignant" se traduit tout simplement par "gourou". On n'y distingue pas entre guide spirituel, professeur laïque et instructeur chargé de transmettre des compétences: toutes ces fonctions se trouvent réunies dans la figure du gourou, qui enseigne tout. Le gourou possède une autorité incontestable, et ses paroles revêtent une valeur suprême. Restaurer cette autorité de l'enseignant constitue une tâche d'une extrême importance. Nous devons apprendre aux enfants à respecter l'enseignant comme un gourou. Même si nous estimons qu'un professeur est imparfait sur certains points, mieux vaut s'appuyer sur l'autorité d'une personne qui ne la mérite que relativement que de saper l'idée même de l'autorité de l'enseignant.

Que fait l'enseignant ? Il transmet une identité sociale. En passant par la paideia, par l'instruction et l'éducation, l'enfant se prépare à devenir un membre à part entière de la société, partageant ses repères moraux légitimes. Il apprend à distinguer les différents flux d'information et les situations existentielles, afin de devenir le dépositaire de notre identité historique aux plans social, spirituel et moral. Transmettre de simples compétences techniques ou des méthodes de calcul, ou encore entraîner les élèves à passer des tests en dehors de tout contexte de transmission culturelle, revient à créer une forme stérile, privée de colonne vertébrale intérieure. Toutes les aptitudes professionnelles doivent précisément venir se rattacher à ce noyau spirituel et personnel.

Autrefois, au XIXᵉ siècle, l'enseignement était clairement divisé entre enseignement classique et enseignement dit "real". L'enseignement classique, dispensé dans les gymnases et les universités, transmettait la connaissance d'Homère, de la tragédie antique, de la philosophie de Platon, des Saintes Écritures et des grandes significations. Il ne visait pas une profession étroitement définie, mais la formation d'une vision du monde, afin de connaître le monde dans son ensemble.

L'enseignement "real", quant à lui, était consacré à des compétences pratiques concrètes, comme dans les établissements d'enseignement professionnel et technique. Ces deux orientations sont importantes, mais l'enseignement classique est primordial, car c'est lui qui forme la Personnalité elle-même. Ce n'est qu'ensuite qu'une spécialisation peut se greffer sur cette personnalité: soudeur, ouvrier du bâtiment, homme d'affaires, économiste, médecin ou enseignant.

L'enseignement classique ne doit cependant pas être le privilège d'une élite: il doit devenir accessible aux personnes de toutes les couches sociales. Heureusement, nous assistons aujourd'hui à un tournant précisément dans cette direction. Alors qu'auparavant la tendance était dictée par la marchandisation du secteur des services, qui cherchait à faire des êtres humains une sorte d'intelligence artificielle primitive — domaine dans lequel l'IA contemporaine nous a depuis longtemps dépassés —, nous assistons désormais à un retour vers l'être humain, vers la personnalité.

Le ministre de la Science et de l'Enseignement supérieur, Valeri Falkov (photo), ainsi que le ministre de l'Instruction publique, Sergueï Kravtsov, le disent eux aussi. Ce tournant civilisationnel concerne en premier lieu les enseignants. Ils sont les gardiens de notre code culturel et n'accomplissent pas de simples obligations professionnelles, mais une véritable mission. Ce sont des héros qui ont continué à faire leur travail même lorsque, durant de longues années, le système ne l'exigeait pas d'eux, parce qu'ils sont d'authentiques enseignants russes.

Présentateur : Cependant, même par rapport à l'époque de l'Empire russe, où existait un enseignement classique, la quantité de données nécessaires à une personne pour vivre dans la société contemporaine a été multipliée. Et dès aujourd'hui, avant même le rétablissement complet de l'idéal classique, nous entendons des plaintes selon lesquelles les enseignants et les élèves seraient surchargés. Que faire, dans ce cas ? Comment concilier l'ampleur des connaissances avec la mission éducative, sans mener le système dans une impasse?

Alexandre Douguine : En réalité, il n'y a jamais trop ni trop peu de connaissances. Niklas Luhmann (photo), philosophe spécialiste de la théorie des systèmes, affirmait que l'essentiel, dans tout système, n'est ni l'accumulation ni la simple collecte d'informations, mais la capacité à éliminer tout ce qui est superflu. Le système filtre les flux de façon à ce que seul ce qui possède une valeur authentique parvienne jusqu'au noyau, jusqu'au centre même. Lorsque cet immense travail d'élimination de ce qui est secondaire, de ce qui vient au centième ou au millième rang, est accompli, il ne reste que l'essentiel.

Un autre grand anthropologue et philosophe, Claude Lévi-Strauss (ci-contre), a démontré dans ses remarquables travaux une chose paradoxale: la quantité de connaissances que possède un membre d'une tribu traditionnelle et archaïque et celle que possède un être humain vivant dans une société technologique moderne sont, dans l'ensemble, identiques. Seul change le système de sélection, la manière dont nous établissons nos priorités.

Par exemple, les peuples autochtones des forêts amazoniennes connaissent des centaines de noms d'herbes et de plantes, qu'ils distinguent selon les nuances les plus subtiles. Nous n'avons pas besoin de ces herbes; en revanche, les enfants d'aujourd'hui connaissent parfaitement les marques d'appareils électroniques ou les personnages des jeux vidéo.

Dans l'ensemble, la quantité d'informations demeure constante, et ni la complexité technologique de la société ni l'intelligence artificielle n'y changent rien de fondamental. La tâche de l'enseignant, du gourou russe, consiste à établir la juste hiérarchie, à séparer l'essentiel du fatras contingent. Dans n'importe quelle société, lorsque ce système de hiérarchisation se dérègle, l'être humain se trouve paralysé et perd le sens des réalités.

La question ne tient donc nullement au volume matériel de l'information, mais à la manière de la structurer et de dégager les éléments pertinents qui doivent être transmis à l'élève. L'essentiel ne réside pas simplement dans les faits, mais dans la maîtrise des clés herméneutiques.

Le remarquable folkloriste et structuraliste russe Vladimir Propp (photo) a montré, dans son analyse du conte merveilleux, que tous les récits de l'humanité — mythes, romans, légendes, séries contemporaines et même textes profanes — se construisent selon les mêmes matrices profondes et les mêmes schémas structurels. Celui qui maîtrise ce code reconnaît aisément un modèle archétypal universel aussi bien dans un mythe ancien que dans un roman classique, dans le scénario d'un film hollywoodien ou dans un mode d'emploi technique.

La conscience humaine est, au fond, constante. L'existence de l'intelligence artificielle ou la facilité d'accès à des ouvrages de référence ne constituent que des instruments nous permettant d'accéder plus rapidement aux codes fondamentaux et aux masses de données. Nous pouvons les employer à bon escient, en créant des bibliothèques faciles à consulter. Mais à une seule condition: il faut comprendre avec précision ce que l'on cherche et ce que l'on attend de l'intelligence artificielle.

Si l'on s'adresse à l'IA sans connaître le sujet, elle produira soit des modèles communément admis, soit des clichés idéologiquement chargés. De plus, elle commet des erreurs, peut être partiale et, parfois, elle "n'a tout simplement plus de jetons". On ne peut pas lui faire confiance; elle est par principe insuffisante. Elle ne constitue qu'un auxiliaire, certes assez utile.

Aujourd'hui, la tâche de l'enseignant ne consiste nullement à apprendre aux élèves à appuyer sur des boutons dans des interfaces intuitives (user-friendly). Il faut apprendre à l'être humain à interagir correctement avec l'IA, à comprendre les codes et les stratégies et, surtout, à demeurer humain face à la machine. Telle est précisément la fonction essentielle du professeur, et aucun mécanisme artificiel ne pourra le remplacer. Pourquoi ? Parce que l'être humain possède une âme vivante. Au-delà de l'ensemble des compétences et des résultats scolaires, l'enseignant perçoit ce que la machine ne distinguera jamais: une âme immortelle, une Personnalité en gestation qui doit s'épanouir. L'intelligence artificielle y est indifférente: elle se contente de répondre à des requêtes; l'âme humaine ne l'intéresse pas.

C'est précisément pour cette raison que nous devons préserver dans l'éducation une dimension vivante, spirituelle et, dans une certaine mesure, religieuse. Au fond, l'éducation véritable a toujours eu pour finalité le salut de l'âme. C'est pourquoi tant les Églises que les penseurs, les philosophes et les spécialistes des sciences humaines devraient prendre une part des plus actives au processus éducatif contemporain. Nous devons aider les enseignants à renouer avec leur haute vocation : être les vecteurs de la paideia. Et pour cela, bien entendu, les enseignants eux-mêmes doivent continuer à apprendre.

Présentateur : Une question se pose naturellement ici quant à la mise en œuvre pratique. Vous avez très justement relevé le problème de l'autorité qui a été sapée: les parents, puis les enfants à leur suite, continuent, par inertie, à percevoir l'éducation exclusivement comme un secteur de services, payants ou gratuits. L'État doit-il renverser cette situation au moyen de normes juridiques contraignantes, ou bien s'agit-il uniquement d'une question d'instruction morale et humaniste ? Comment mettre concrètement en œuvre ce dont vous parlez?

Alexandre Douguine : Cela se résout très simplement. Pourquoi l'idée que l'éducation est un service est-elle apparue ? Parce que, jusqu'à une époque récente, notre société était dominée par des orientations capitalistes, libérales et occidentalistes, que le pouvoir transmettait aux parents et, par leur intermédiaire, aux enfants.

Aujourd'hui, l'État pense autrement. L'idéologie libérale est désormais perçue comme quelque chose d'étranger et de toxique. Nous avons déjà surmonté d'autres manifestations destructrices, et l'étape logique suivante consiste à en finir définitivement avec les survivances du libéralisme, qui est longtemps demeuré le dogme dominant sur les ruines du système soviétique.

Considérer l'école et l'université comme un secteur de services est un produit juridique et mental direct du libéralisme. Dès lors que l'État renonce définitivement à ce paradigme dans sa politique publique et consacre de nouvelles priorités, tout reprend sa place. Nous restituerons inévitablement à l'enseignant le profond respect dont il jouissait naturellement aussi bien dans la Russie tsariste qu'à l'époque soviétique.

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