Andrew Mitrovica, 9 avril 2026. Aujourd'hui, pour reprendre une expression consacrée, nous sommes tous Iraniens. Nous sommes Iraniens, témoins de l'échec d'une logique brutale mise en œuvre par les États-Unis et Israël, qui repose sur un postulat simple et simpliste : la souffrance peut à elle seule soumettre n'importe quelle nation à leurs desseins impériaux.
Le 7 avril, devant les menaces de D. Trump d'une nouvelle attaque US-israélienne contre leur pays, les Iraniens sont sortis par milliers pour protéger de leurs corps les infrastructures essentielles menacées. Ici le Pont blanc, à Ahvaz, Iran. VIDEO.
L'axe US-israélien a longtemps cru que la force et la coercition finiraient par contraindre les Iraniens à renoncer à leur souveraineté et à se soumettre. Il a échoué. En refusant de capituler, les Iraniens ont transformé leur lutte solitaire pour la survie en un symbole universel de résistance, un témoignage de la force de l'esprit humain.
Pendant des semaines, nous avons assisté aux rouages prévisibles d'un empire cherchant à briser la volonté d'un peuple. Nous avons vu se dérouler le scénario familier de la diabolisation, suivi par la machinerie d'un massacre industriel. Nous avons alors vu le "commandant en chef" états-unien proférer une menace indécente et indigne de toute diplomatie.
Le président des Etats-Unis Donald Trump n'a pas seulement menacé un gouvernement ou une armée. Il a menacé de mettre fin à la "civilisation" en Iran.
C'était une annonce monstrueuse. Et pourtant, d'une transparence absolue. L'acte désespéré d'un homme désespéré. Le cri odieux d'un dirigeant conscient de sa défaite.
Trump a donc eu recours à la "théorie du fou" diplomatique, espérant qu'en paraissant dérangé et capable de destruction infinie, il pourrait contraindre un pays fier à la capitulation.
Il a échoué. La perspective d'anéantissement était censée provoquer un effondrement. Elle était censée inciter les dirigeants iraniens encore en place à fuir et les Iraniens paniqués à céder.
L'axe US-israélien a commis une erreur fatale. Il reste prisonnier de l'idée discréditée que la détermination est une marchandise qui s'achète ou se brise.
Au contraire, l'Iran et les Iraniens ont tenu bon. Le "fou" de la Maison-Blanche fut contraint de négocier avec un adversaire qu'il prétendait avoir déjà vaincu.
La mesure émouvante du succès de l'Iran réside dans cette résistance. Le peuple iranien aurait pu s'effondrer, succomber sous le poids d'une telle terreur militaire, économique et psychologique.
Mais les Iraniens ont riposté. Ils ont prouvé qu'on ne peut anéantir une civilisation par les bombes, ni effacer cinq millénaires d'histoire d'un simple message haineux sur les réseaux sociaux.L'Iran l'emporte. Il gagne une guerre d'usure sur les plans militaire, stratégique, politique et diplomatique. L'Iran gagne car il a mieux cerné les limites de ses ennemis que ces derniers ne les ont eux-mêmes comprises.
L'Iran remporte une victoire stratégique car il refuse de mener la guerre que ses ennemis ont préparée. Il ne cherche pas à rivaliser avec l'Axe navire pour navire ou avion pour avion. Il étend plutôt le champ de bataille au-delà des frontières, des alliés et du temps.
Il encaisse les coups et poursuit sa progression. Sa doctrine est simple : survivre, riposter, prolonger le conflit. Ce faisant, il augmente le coût de chaque attaque. L'Axe est désormais pris au piège d'une réaction passive, embourbé, à court d'argent et de crédibilité, tandis que l'Iran manœuvre avec précision.
Les analystes avertissent désormais que la guerre censée affaiblir Téhéran pourrait la rendre plus forte. L'Iran gagne parce qu'il s'adapte. Il utilise des drones, des forces interposées et la patience. Il n'a pas besoin de supériorité aérienne pour exercer une pression. Il a besoin d'endurance. Sa stratégie en "mosaïque" - une hiérarchie complexe et un pouvoir décentralisé - permet d'éliminer les dirigeants sans que le système ne perde de son influence. Il transforme la vulnérabilité en résilience. Il fait du temps une arme.
Bien sûr, le contrôle exercé par l'Iran sur le détroit d'Ormuz constitue un exemple parfait de "levier asymétrique". En dominant ce point de passage stratégique par lequel transite environ un cinquième du pétrole liquide mondial, l'Iran détient de facto un pouvoir de blocage pour l'économie mondiale. Cette réalité géographique transforme un passage maritime étroit en un puissant bouclier diplomatique. Pour l'Iran, "gagner" ne signifie pas nécessairement fermer définitivement le détroit - ce qui nuirait à sa fragile économie - mais conserver la capacité crédible de le faire.
Ceci instaure une prudence stratégique permanente chez les puissances occidentales et les économies asiatiques dépendantes de l'énergie, garantissant ainsi à Téhéran un rôle incontournable dans la sécurité du Moyen-Orient.
Politiquement, la victoire est encore plus éclatante. L'axe n'a pas atteint son objectif principal : le "changement de régime". La guerre a été lancée pour fracturer l'État iranien. Elle a produit l'effet inverse. Elle semble avoir soudé le peuple et l'État face à une menace existentielle extérieure. L'axe US-israélien n'est pas perçu comme une force de libération, mais comme une coalition d'aspirants occupants. Cette perception compte plus que n'importe quel missile.
Tandis que Washington est paralysé par le chaos et le tribalisme et qu'Israël sombre dans un autoritarisme flagrant et destructeur, l'Iran - bien qu'affaibli - reste solide et intact. Sur le plan diplomatique, les États-Unis n'ont jamais été aussi isolés. L'ignorance, l'incohérence, les fanfaronnades et le comportement erratique de Trump ont aliéné les alliés les plus proches de l'Amérique. L'Europe, jadis un partenaire fiable dans la politique dite d'"endiguement", observe la cacophonie grotesque qui se déroule jour après jour à Washington et détourne le regard.
L'Iran, de son côté, a renforcé ses liens avec l'Orient. Il a consolidé son soutien à la Chine et à la Russie. Il a adopté une stratégie à long terme, tandis que Trump ne cherchait qu'à faire le buzz.
Le monde se tourne vers Pékin et Bruxelles, tandis que Washington crie dans le vide, victime de son influence déclinante. L'Iran a transformé la campagne de "pression maximale" en une réalité de "coût maximal" pour l'Occident.
L'Axe ne peut plus agir au Moyen-Orient sans tenir compte de l'influence iranienne. Le chasseur est devenu la proie.
Il faut toutefois être clair : le succès de l'Iran n'est pas une simple "victoire" sur l'échiquier géopolitique. Ce n'est pas un triomphe de drapeaux et de parades. Sa survie est née du feu et de la souffrance. Elle est drapée de noir et imprégnée de chagrin.
Le coût humain et le traumatisme de cette guerre de choix se feront sentir pendant des générations. Nous devons nous souvenir des milliers de morts et de blessés. Nous devons nous souvenir des écoliers dont la vie a été fauchée par des munitions "de précision". L'Axe n'a pas réussi à briser l'Iran, mais il a brisé le cœur des Iraniens. Telle est la nature de la guerre : les vainqueurs ne sont que ceux qui héritent des ruines.
Article original en anglais sur Al Jazeera / Traduction MR

