
par Amir Nour 1 et Laala Bechetoula 2
La guerre comme mandat divin
Lorsque les guerres géopolitiques commencent à être interprétées comme l'accomplissement d'une prophétie, la stratégie cède la place à la théologie et la diplomatie devient presque impossible.
L'affrontement en cours, qui oppose d'un côté les États-Unis et Israël, et de l'autre la République islamique d'Iran et ses alliés régionaux, est fondamentalement ancré dans des réalités géopolitiques : préoccupations sécuritaires régionales, dissuasion nucléaire, alliances stratégiques et équilibre des puissances au Moyen-Orient.
Pourtant, à côté de ces motivations stratégiques, un puissant cadre interprétatif s'impose au sein d'une partie du discours politique, de la rhétorique militaire et des écosystèmes médiatiques évangéliques : dans de larges pans du discours politique et religieux occidental, le conflit est de plus en plus interprété non pas simplement comme une lutte géopolitique, mais comme l'expression de quelque chose de bien plus ancien et de bien plus dangereux : un affrontement civilisationnel et théologique, ainsi que l'accomplissement d'une prophétie biblique.
Cet article examine ce que l'on peut décrire comme un processus de cadrage géothéologique, c'est-à-dire la réinterprétation du conflit géopolitique à travers des récits théologiques, un symbolisme prophétique et une histoire sacrée.
S'appuyant sur des déclarations documentées de responsables politiques, des plaintes internes formulées par des militaires, le symbolisme biblique invoqué dans la rhétorique de guerre et des analyses savantes de la théologie du sionisme chrétien, il explore comment un conflit politique contemporain peut se trouver enchâssé dans des récits apocalyptiques portant sur le destin des nations et du monde.
Il n'en résulte pas nécessairement la création d'une guerre purement religieuse. Il s'agit plutôt de la transformation d'un conflit géopolitique en quelque chose que certains acteurs perçoivent comme faisant partie d'un processus historique divin.
Stratégie et récit
Les guerres modernes sont rarement comprises uniquement à travers le prisme de la stratégie militaire. Elles sont aussi interprétées à travers des récits qui leur donnent sens.
Dans le cas de l'affrontement en cours avec l'Iran, ces récits se croisent de plus en plus avec le langage religieux, le symbolisme prophétique et l'attente apocalyptique.
Comprendre ces récits ne requiert pas de les accepter comme vérité littérale. Mais en ignorer l'influence reviendrait à négliger une dimension importante de la manière dont les conflits sont interprétés et justifiés dans le débat public.
Les chercheurs ont depuis longtemps examiné la façon dont les idées religieuses façonnent les récits politiques. L'historien Paul Boyer observe que "la croyance en la prophétie apocalyptique a profondément modelé l'imaginaire politique américain, notamment en ce qui concerne le Moyen-Orient" ; la politologue Elizabeth Shakman Hurd écrit que "la religion n'est pas simplement un système de croyances privé ; elle façonne activement la manière dont les conflits internationaux sont interprétés et mobilisés politiquement" ; et le théologien William T. Cavanaugh soutient que les récits religieux remplacent rarement les intérêts politiques : ils s'y entremêlent le plus souvent.
L'histoire offre de nombreux exemples de conflits ultérieurement interprétés à travers des récits sacrés. Les croisés médiévaux marchèrent vers le Levant convaincus de participer à une lutte divinement ordonnée. L'expansion coloniale européenne porta souvent le langage de la mission religieuse. La Guerre froide elle-même fut présentée par certains dirigeants comme une lutte entre le bien absolu et le mal absolu.
La Première Croisade offre le précédent le plus instructif et le mieux documenté. Lorsque le pape Urbain II s'adressa au concile de Clermont en novembre 1095, il ne lança pas une guerre de conquête territoriale mais une guerre de rédemption prophétique : la libération de Jérusalem comme acte collectif de salut. Les chroniques contemporaines, dont l'anonyme Gesta Francorum, attestent que des milliers de combattants prirent la croix non par intérêt stratégique, mais parce qu'ils croyaient sincèrement participer à l'accomplissement d'une prophétie. Le résultat en fut le massacre de Jérusalem en juillet 1099, un acte que ses auteurs décrivirent avec fierté, révélant jusqu'où peut mener la certitude d'agir par mandat divin. C'est le précédent occidental le plus ancien et le plus clair de ce que cet article appelle le cadrage géothéologique ; et il s'acheva dans le sang 3. Il convient de noter que le cadre influent de Samuel Huntington sur le "choc des civilisations" 4 décrit un conflit entre de grands blocs civilisationnels. Ce que le présent article identifie va plus loin : la militarisation active et délibérée du récit eschatologique par des acteurs politiques identifiés pour justifier une action militaire - un processus que l'analyse structurelle de Huntington n'avait pas anticipé et ne peut pas expliquer.
Ces précédents révèlent un schéma récurrent : lorsque les conflits politiques s'inscrivent dans des récits sacrés, le compromis devient plus difficile et l'escalade plus probable. 5
L'affrontement avec l'Iran révèle quelque chose de plus profond sur la façon dont les conflits modernes sont interprétés. Au niveau stratégique, les États poursuivent des objectifs familiers : sécurité, dissuasion, influence. Mais les guerres se mènent aussi dans le domaine du sens. Lorsque le discours politique invoque la prophétie et que la rhétorique militaire résonne d'eschatologie, le conflit géopolitique peut être recadré comme une lutte cosmique. L'histoire suggère que de telles transformations sont dangereuses.
Témoignages de l'intérieur de l'establishment américain
Dès 2014, nous faisions observer dans un livre 6 que "quels qu'en fussent les véritables commanditaires et leurs mobiles réels, les attaques du 11 septembre 2001 ont fourni l'occasion idéale aux États-Unis et, accessoirement, à leurs alliés de mettre en œuvre leur stratégie de domination dans le monde musulman. Ce dernier, malgré son asthénie actuelle, est considéré comme un adversaire potentiel qu'il convient de diviser et d'affaiblir continuellement, tout en exploitant ses importantes ressources naturelles, notamment énergétiques", et que "depuis les invasions de l'Afghanistan en 2001 et de l'Irak en 2003, un nouveau "Sykes-Picot" semble se mettre en place dans la région (...) Cette nouvelle stratégie de 'désintégration massive' permettrait aux États-Unis, leader actuel du monde occidental, de réaliser un triple objectif : garantir la préservation de leurs propres intérêts stratégiques dans la région ; renforcer la position de leur allié israélien et assurer par là même la prolongation de sa survie en tant qu'État juif ; et réorienter l'essentiel de leurs efforts et de leurs moyens vers la région du monde la plus importante : l'Asie-Pacifique".
Depuis les événements du 11 septembre, comme l'explique Stephen Green 7, un petit groupe de néoconservateurs, dont beaucoup occupaient de hautes fonctions au Département de la Défense, au Conseil de sécurité nationale et au bureau du Vice-président, ont effectivement vidé de sa substance la politique étrangère et sécuritaire américaine traditionnelle. Il tire la conclusion qu'ils poursuivaient des agendas doubles tout en prétendant œuvrer à la sécurité intérieure des États-Unis contre leurs "ennemis terroristes".
Bill Christison 8 et Kathleen Christison sont parvenus à la même conclusion 9. La politique américaine sur Israël et le monde arabe "est devenue de plus en plus l'apanage de fonctionnaires connus pour pencher en faveur d'Israël". Ces personnes, "que l'on peut légitimement qualifier de loyalistes israéliens, se trouvent aujourd'hui à tous les niveaux du gouvernement, des officiers de bureau au département de la Défense jusqu'au niveau de secrétaire adjoint aux départements d'État et de la Défense, ainsi qu'au sein du Conseil de sécurité nationale et du bureau du vice-président".
Les Christison estimaient que les doubles loyalistes au sein de l'administration Bush "ont donné un élan supplémentaire à la croissance d'une tendance messianique du fondamentalisme chrétien qui s'est alliée à Israël en vue de la soi-disant fin des temps". Ces fondamentalistes, affirmaient-ils, considèrent la domination d'Israël sur l'ensemble de la Palestine comme "une étape nécessaire à l'accomplissement du Millénium" biblique, estiment que "toute cession de territoire palestinien par Israël est un sacrilège", et perçoivent la guerre entre juifs et Arabes comme "un prélude divinement ordonné à Armageddon" - ce qui soulève la perspective terrifiante, quoique bien réelle, d'une guerre apocalyptique islamo-chrétienne.
Ces conclusions ont été indépendamment confirmées au niveau académique par John J. Mearsheimer et Stephen Walt, dont l'étude de référence sur le lobby pro-israélien 10 a documenté comment un réseau d'organisations et d'individus a systématiquement façonné la politique américaine au Moyen-Orient dans des directions servant les intérêts stratégiques israéliens, souvent au détriment des intérêts américains plus larges. Le récit historique de Rashid Khalidi sur la question palestinienne 11 situe en outre cet alignement dans une structure séculaire de colonialisme de peuplement soutenu par les puissances occidentales successives. La résistance institutionnelle à ce cadre n'est pas sans précédent : en 2013, le général Martin Dempsey, alors chef d'état-major interarmées, a publiquement déclaré ne pas vouloir être "complice" d'une frappe militaire contre l'Iran qu'il jugeait stratégiquement injustifiée 12 - une posture que l'on chercherait en vain chez les dirigeants militaires et politiques actuels.
Plus récemment, Mike Huckabee - l'ambassadeur des États-Unis en Israël, nommé par Donald Trump - s'est entretenu avec le journaliste Tucker Carlson. Interrogé sur le passage biblique dans lequel Dieu promet aux descendants d'Abraham la terre "depuis le fleuve d'Égypte jusqu'au grand fleuve, l'Euphrate", Huckabee n'a pas démenti. Il n'a pas esquivé. Il a répondu avec un calme glaçant : "Ce serait bien s'ils prenaient tout".
À ce jour, l'administration Trump est demeurée totalement silencieuse face à de telles déclarations scandaleuses et dangereuses. Aucune explication, aucune condamnation, et aucune sanction contre l'ancien prêtre évangélique "reconverti" en diplomate-pyromane et menteur pathologique, car il a sciemment déformé les paroles de la Bible pour servir la propagande génocidaire sioniste. La Bible ne parle pas d'"Israël" et, encore moins, du gouvernement sioniste d'extrême droite d'aujourd'hui. Ce que la Bible dit exactement en Genèse 15: 18 est : "En ce jour-là, l'Éternel fit alliance avec Abram, et dit : Je donne ce pays à ta postérité, depuis le fleuve d'Égypte jusqu'au grand fleuve, au fleuve d'Euphrate".
À la suite de l'annonce des frappes américaines contre l'Iran début 2026, la Military Religious Freedom Foundation a déclaré avoir reçu plus de deux cents plaintes de militaires appartenant à plusieurs branches des forces armées américaines, dans des dizaines d'installations 13. Certains rapports décrivaient des séances d'information dans lesquelles des commandants encadraient les opérations en cours avec un langage explicitement religieux.
Selon ces plaintes, des références étaient faites au "plan de Dieu" et à des passages du Livre de l'Apocalypse décrivant Armageddon. 14 Des inquiétudes ont été exprimées non seulement par des militaires musulmans, mais aussi par des personnels chrétiens et juifs, qui faisaient valoir qu'une rhétorique ouvertement religieuse dans les séances d'information opérationnelles risquait de miner la neutralité et la cohésion militaires. 15
Commentant ces plaintes, le révérend Brian Berghoef a écrit sur sa page Facebook : "Lorsque la foi est transformée en arme de guerre, nous savons que nous avons déraillé et que nous sommes bien loin de Jésus (...) Lorsque des extrémistes comme Pete Hegseth s'approprient ces enseignements pour justifier la violence, ils sont littéralement la version chrétienne de ceux qui ont fait voler les avions dans les tours du World Trade Center () ce Christo-fascisme violent et xénophobe constitue une menace pour l'avenir de toute l'humanité. Tous les pasteurs chrétiens et tous les responsables religieux de bonne volonté devraient condamner cette guerre, ainsi que l'idéologie qui la sous-tend. Cette administration s'imagine qu'elle précipite le retour de Jésus. Elle ne le fait pas. La seule réaction de Jésus face à tout cela est de pleurer".
Le symbolisme biblique dans la rhétorique politique israélienne
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a invoqué le souvenir biblique d'Amalek 16 pour décrire les menaces existentielles pesant sur Israël. Cette référence trouve son origine dans le premier Livre de Samuel, où Amalek est présenté comme un ennemi de l'Israël antique. Dans la tradition historique juive, Amalek est devenu l'archétype symbolique de ceux qui cherchent la destruction du peuple juif.
À ce qu'a justement observé le révérend Berghoef, il convient d'ajouter qu'un grand nombre d'Israéliens établissent le lien entre la guerre en cours contre l'Iran et le récit traditionnel de "Pourim", qui raconte comment les juifs vivant dans l'Empire perse il y a environ 2500 ans ont été "sauvés de l'extinction", comme l'a récemment souligné le journal d'extrême droite The Jerusalem Post : "La frappe combinée américano-israélienne contre l'Iran a fait revivre l'histoire de Pourim de manière vivante et sans précédent depuis 2200 ans", comparant ostensiblement Trump à Xerxès le Grand, lequel est mentionné dans l'histoire de Pourim. Le journal conclut en disant : "Avec l'aide continue de Dieu, nous triompherons dans cette dernière bataille, la plus importante, et nous apporterons à notre peuple et au monde entier la promesse prophétique de Pourim : lumière et bonheur, espoir et joie".
Les critiques soutiennent que l'invocation d'une telle imagerie dans un conflit moderne risque d'importer un symbolisme religieux antique dans la guerre contemporaine. À l'inverse, ses partisans estiment que la référence est métaphorique et reflète la gravité des menaces perçues plutôt qu'un appel littéral à la violence religieuse.
Certains faits, cependant, sont aussi indéniables que révélateurs et périlleux. Le 12 août 2025, Netanyahou a déclaré sur la chaîne i24 se sentir "très attaché" à la vision d'un "Grand Israël" incluant les territoires palestiniens occupés, ainsi que des parties de l'Égypte, de la Jordanie, de la Syrie, du Liban, de l'Irak et de l'Arabie saoudite. Il a en outre affirmé se considérer investi d'une "mission historique et spirituelle pour des générations de juifs qui rêvaient de venir ici et des générations de juifs qui viendront après nous" 17. Aucune voix significative dans la prétendue opposition israélienne ne s'est explicitement désolidarisée de telles visions expansionnistes - loin de là.
L'invocation par Netanyahou d'une mission sacrée et d'un Grand Israël n'existe pas dans le vide. Elle tire sa légitimité, politiquement et symboliquement, de l'architecture théologique dispensationaliste qui a façonné l'engagement évangélique américain au Moyen-Orient depuis plus d'un siècle - une architecture qu'il convient maintenant d'examiner en elle-même.
L'architecture théologique : le sionisme chrétien
Comprendre l'interprétation religieuse des conflits modernes au Moyen-Orient exige d'examiner l'idéologie connue sous le nom de sionisme chrétien.
Ce mouvement s'appuie largement sur la théologie du prémillénarisme dispensationaliste développée au XIXe siècle par John Nelson Darby. Le dispensationalisme interprète l'histoire du monde comme se déployant à travers des étapes prophétiques culminant dans la fin des temps.
Dans cette vision du monde, des événements tels que le retour des juifs sur la terre d'Israël, la création de l'État d'Israël en 1948 et les conflits impliquant Israël sont parfois interprétés comme des signes que la prophétie biblique approche de son accomplissement. 18
Il importe de souligner que si tous les chrétiens ne soutiennent pas le sionisme 19, la plupart des chrétiens évangéliques, baptistes, pentecôtistes et des mégaéglises le font, en vertu de leur croyance dans le prémillénarisme dispensationaliste. 20
Les défenseurs de l'engagement politique du sionisme chrétien soutiennent que leur appui à Israël reflète la théologie de l'Alliance et la solidarité avec un peuple historiquement persécuté - et non un appel à la guerre - et que la croyance prophétique ne se traduit pas mécaniquement en politique. Cette position mérite d'être honnêtement examinée. Pourtant, les cas documentés dans cet article - du sermon de Hagee prononcé sous une banderole proclamant "Dieu arrive Opération Furie Épique" à l'adhésion sereine de Huckabee au maximalisme territorial - suggèrent que la frontière entre conviction théologique et action politique a été systématiquement effacée par des figures clés. Lorsque l'eschatologie façonne les séances d'information militaires et que l'attente prophétique informe les déclarations des ambassadeurs, l'argument selon lequel croyance et politique demeurent séparées devient de plus en plus difficile à soutenir.
À l'inverse, pratiquant la non-violence démontrée par Jésus-Christ dans les Évangiles, les églises protestantes, catholiques romaines, orthodoxes orientales et pacifistes ne soutiennent pas le sionisme chrétien. L'une de ces voix est celle du Dr Chuck Baldwin, éminent pasteur évangélique américain, candidat du Constitution Party à la présidentielle de 2008. Dans un entretien 21 accordé en 2018, il a déclaré avoir prêché le sionisme chrétien pendant plus de trente ans avant de le rejeter, révélant étape par étape son long cheminement le conduisant à dénoncer la vision déformée de l'histoire que requiert l'adhésion à ses enseignements.
De même, il existe des juifs opposés au sionisme. Parmi eux figurent les juifs ultra-orthodoxes qui estiment devoir attendre la venue du Messie pour les ramener sur la terre d'Israël. Dans la pensée rabbinique, le Messie (Moshiach en hébreu, littéralement "l'oint") est le roi qui rachètera et gouvernera Israël au sommet de l'histoire humaine. La tradition juive lui attribue au moins cinq caractéristiques : il sera un descendant du roi David, acquerra la souveraineté sur la terre d'Israël, rassemblera les juifs des quatre coins de la terre, les rétablira dans la pleine observance de la loi de la Torah et, apothéose finale, apportera la paix au monde entier. 22
Dans ce registre de surenchère apocalyptique, la palme revient sans conteste à John Hagee, fondateur et pasteur principal de Cornerstone Church, une mégaéglise charismatique de San Antonio, au Texas, et fondateur et président national de Christians United for Israel, incorporée le 7 février 2006. Son empire médiatique touche quelque 150 millions de foyers sur plusieurs continents - une portée qui fait de son cadrage théologico-politique une question de conséquence géopolitique, et non pas simplement d'intérêt ecclésiastique.
Le 14 novembre 2023, Hagee s'est adressé à un rassemblement pro-israélien à Washington, affirmant la nécessité pour Israël de décider du déroulement de la guerre contre Gaza sans céder aux pressions internationales : "Vous, les dirigeants d'Israël, et vous seuls, devez déterminer comment cette guerre sera menée et conclue. C'est vous qui décidez - personne d'autre". Et deux jours seulement après que le président Trump a ordonné le lancement de l'"opération furie épique" contre l'Iran, le pasteur a prononcé un sermon devant une banderole proclamant "Dieu arrive... opération furie épique". Hagee a remercié Trump, "dont la sagesse et le courage ont écrasé les ennemis de Sion", affirmant ensuite que l'attaque contre l'Iran déclencherait une série d'événements prophétisés, dont l'invasion d'Israël par une armée conduite par la Russie et la défaite finale de l'Antéchrist lors de la bataille d'Armageddon.
L'impératif du Troisième Temple : quand la théologie devient architecture
La construction d'un Troisième Temple sur l'Esplanade des Mosquées à Jérusalem - sur le site actuellement occupé par la mosquée Al-Aqsa et le Dôme du Rocher - n'est pas une idée marginale. Elle se situe au cœur théologique de l'architecture dispensationaliste de la fin des temps qui traverse l'ensemble de cette investigation.
Dans l'eschatologie du sionisme chrétien, la reconstruction du Temple n'est pas optionnelle. C'est un préalable. La séquence est explicite dans la théologie : le Temple doit être reconstruit ; l'Antéchrist le profanera - l'"Abomination de la désolation" mentionnée en Daniel 9: 27, Matthieu 24: 15 et 2 Thessaloniciens 2: 4 ; cela déclenche la Grande Tribulation, qui précède la Bataille d'Armageddon, laquelle précède le Second Avènement du Christ.
Pour des millions d'évangéliques dispensationalistes, soutenir les conditions rendant le Temple possible est donc un acte de fidélité prophétique - et non une préférence politique. La généalogie de la figure de l'Antéchrist, pivot central de cette séquence en tant que profanateur ultime du Temple reconstruit, a été rigoureusement retracée par le théologien Bernard McGinn à travers deux mille ans d'imagination eschatologique chrétienne 23, nous rappelant que ce qui se présente comme une vérité biblique intemporelle est en réalité un cadre interprétatif historiquement construit - désormais opérationnalisé en tant que politique étrangère.
Le lien iranien
L'Esplanade des Mosquées est actuellement administrée sous l'autorité du Waqf jordanien. La mosquée Al-Aqsa et le Dôme du Rocher se dressent sur ce site. Toute construction d'un Troisième Temple nécessiterait leur démantèlement ou leur destruction.
L'Iran est le principal garant militaire et idéologique de la résistance à la souveraineté israélienne sur l'Esplanade, à travers son soutien au Hamas, au Hezbollah et à l'Axe de la résistance au sens large. La logique théologique est donc la suivante : l'élimination de la puissance iranienne supprime le principal bouclier militaire protégeant les lieux saints islamiques - rapprochant ainsi sensiblement les conditions nécessaires à la construction du Temple. Que ce calcul soit ou non consciemment articulé par les décideurs, il opère comme un alignement structurel entre la guerre contre l'Iran et le projet du Troisième Temple.
En mars 2026, Tucker Carlson a déclaré publiquement 24 que "des acteurs clés impliqués dans cette guerre croient que ce que nous voyons inaugurera des événements qui commenceront par la destruction du Dôme du Rocher et la reconstruction du troisième temple". Plus troublant encore, Carlson a ouvertement évoqué le scénario d'une destruction mise en scène du complexe Al-Aqsa, attribuée à l'Iran - résumée par les mots : "Oups, c'est les Iraniens qui l'ont fait". La formulation publique de ce scénario par une figure médiatique grand public est en elle-même un événement politique qui exige d'être documenté.
Une présence institutionnelle documentée
Ce phénomène n'est pas purement de l'ordre de la spéculation théologique. Dès l'an 2000, Gershom Gorenberg documentait dans The End of Days 25 la convergence entre l'eschatologie dispensationaliste américaine, le mouvement de reconstruction du Temple juif et l'explosif géopolitique que représentait l'Esplanade - bien avant que cela ne devienne une urgence stratégique active.
Ce que Gorenberg identifiait comme une collision latente est désormais une collision active. L'Institut du Temple à Jérusalem prépare depuis des décennies des objets rituels, des vêtements sacerdotaux et des plans architecturaux pour le Troisième Temple. Les visites de juifs sur l'Esplanade ont atteint des chiffres historiques. Plusieurs personnalités proches de l'administration américaine actuelle, dont le président de la Chambre Mike Johnson, ont parlé publiquement de la destinée prophétique d'Israël. Des membres de la coalition de Netanyahou - notamment Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich - ont fait des déclarations signalant une évolution vers l'affirmation de la souveraineté israélienne sur le site.
Il convient de noter que le désir de reconstruire le Temple n'est pas universel au sein du judaïsme. La vie religieuse juive s'est réorganisée autour de la prière, de l'étude de la Torah et de la pratique synagogale après la destruction du Second Temple en 70 de notre ère, et a fonctionné sans temple physique pendant près de deux mille ans. Le mouvement de reconstruction du Temple représente donc un courant théologique spécifique, non un consensus.
La dimension islamique
Pour le monde musulman, la mosquée Al-Aqsa est le troisième lieu saint de l'islam. Toute menace la visant - réelle ou perçue - porte un pouvoir de mobilisation qui transcende les frontières nationales, ethniques et confessionnelles. L'Iran s'est constamment positionné comme le défenseur d'Al-Aqsa, ce qui explique en partie l'extraordinaire résonance de sa rhétorique au-delà des populations sunnites et chiites. L'historien Ussama Makdisi a documenté que la coexistence interconfessionnelle était historiquement la norme dans le Levant 26, ce qui rend la destruction opérée par des agendas eschatologiques importés d'autant plus aberrante historiquement. Que la menace pesant sur Al-Aqsa résonne désormais au-delà des clivages chiites-sunnites a été dramatiquement illustré en novembre 2023, lorsque le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré lors d'un sommet d'urgence de l'OCI que "Al-Aqsa n'est pas seulement une cause palestinienne. C'est la cause de tous les Musulmans, de toute l'humanité". 27
Cela signifie que la dimension du Troisième Temple n'est pas un simple point théologique secondaire. C'est l'une des lignes de fracture les plus profondes de l'ensemble de l'affrontement - et l'une qui est presque totalement absente de la couverture grand public occidentale du conflit iranien.
La perse dans la prophétie
La rhétorique politique entourant l'Iran adopte souvent un langage moral qui résonne avec les cadres religieux. Le sénateur américain Lindsey Graham, par exemple, a qualifié le gouvernement iranien de maléfique et présenté l'affrontement avec Téhéran comme une lutte entre la justice et la tyrannie. 28
Bien qu'un tel langage soit courant dans le discours politique, il résonne aussi fortement avec des récits religieux qui présentent les conflits comme des batailles entre le bien et le mal.
Les interprétations apocalyptiques font en outre fréquemment référence aux passages du Livre d'Ézéchiel décrivant une coalition de nations menée par "Gog" attaquant Israël dans les derniers jours. Dans l'interprétation évangélique moderne, le nom antique de la Perse mentionné dans le texte est souvent associé à l'Iran contemporain. Si de nombreux spécialistes de la Bible rejettent les applications géopolitiques directes de ces textes, de telles interprétations restent influentes dans certains réseaux médiatiques religieux. 29
Très probablement, lorsqu'il a écrit son livre 30 - qui est rapidement devenu un succès mondial -, Reza Aslan n'aurait pu imaginer que c'est probablement son pays natal, l'Iran, et non le fondamentalisme islamique des Al-Qaïda et Daesh, qui pourrait être l'étincelle embrasant le Moyen-Orient dans le cadre d'une "guerre cosmique" initiée par Washington et Tel-Aviv. Son ouvrage est une étude approfondie de l'idéologie alimentant les militants à travers le monde musulman et une exploration de la violence religieuse dans le judaïsme, le christianisme et l'islam. Les pirates de l'air qui ont attaqué les États-Unis le 11 septembre 2001, écrit-il, croyaient mener une guerre cosmique. En infusant la guerre contre le terrorisme de la même rhétorique polarisante, les États-Unis mènent eux aussi une guerre cosmique - une guerre qui ne peut pas être gagnée. Aslan soutient que nous devons débarrasser les conflits de leurs connotations religieuses et traiter les griefs terrestres qui se cachent toujours derrière l'impulsion cosmique. Les attentats du 11 septembre "étaient une invitation à une guerre déjà en cours, une guerre cosmique qui, dans l'esprit du djihadiste, fait rage entre les forces du bien et du mal depuis la nuit des temps. C'était une invitation que beaucoup d'Américains étaient plus que disposés à accepter". Comment gagner une guerre cosmique ? En refusant d'en mener une, conclut Aslan.
À l'appui de cet argument, il cite les propos du général de corps d'armée William G. Boykin, ancien sous-secrétaire d'État adjoint à la Défense chargé du renseignement. S'adressant à une congrégation de Sandy, Oregon, en juin 2003, Boykin déclara : "Notre ennemi est un ennemi spirituel parce que nous sommes une nation de croyants () Son nom est Satan () Je suis un guerrier. Et ce que je suis ici pour faire aujourd'hui, c'est vous recruter pour être des guerriers du royaume de Dieu". 31
Aslan aurait également pu s'appuyer sur l'histoire révélée en 2007 par la revue de l'université de Lausanne "Allez Savoir" 32. En 2003, Thomas Römer, professeur de théologie à l'université de Lausanne, reçut un appel téléphonique de l'Élysée. Les conseillers du président Jacques Chirac souhaitaient en savoir plus sur Gog et Magog - deux noms mystérieux qu'avait évoqués George W. Bush lorsqu'il cherchait à convaincre la France de rejoindre la guerre en Irak. Bush aurait dit à Chirac que "Gog et Magog étaient à l'œuvre au Moyen-Orient, et que les prophéties bibliques s'accomplissaient". Chirac lui-même a confirmé l'épisode au journaliste Jean-Claude Maurice, décrivant avec une incrédulité à peine voilée les croyances aussi superficielles que fanatiques d'un chef d'État.
Dans une telle guerre - présentée en ces termes par certains dirigeants influents -, Aslan explique que "l'ennemi n'est ni une armée ni un État, mais le diable lui-même. La bataille porte sur la civilisation. Notre identité est en jeu. Nous ne pouvons pas négocier. Nous ne pouvons pas capituler. Nous ne pouvons pas perdre. Ni gagner". La conséquence logique, conclut-il, est que le terrain a vraisemblablement été préparé pour "une terrifiante nouvelle ère de guerre religieuse".
Réflexions conclusives
Lorsque les guerres sont tenues pour divinement mandatées, la diplomatie devient capitulation et le compromis, trahison. Pourtant, les grandes traditions religieuses elles-mêmes contiennent des mises en garde contre la transformation de la foi en arme. Comme le rappelle le Coran à l'humanité : "Ô humanité, Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous vous connaissiez mutuellement". Coran 49:13. Ce verset rappelle que la diversité entre les civilisations était destinée à encourager la compréhension - non le conflit sacré.
Des moments de rupture avec cette logique existent dans les archives. En juin 2009, à l'université du Caire, le président Barack Obama s'est adressé au monde musulman : "Je suis venu ici pour chercher un nouveau départ entre les États-Unis et les musulmans à travers le monde" 33. Le discours était imparfait, et les politiques qui ont suivi sont bien loin de ses promesses. Il a néanmoins démontré que l'engagement américain avec le monde musulman n'a pas à être filtré à travers l'eschatologie apocalyptique. L'abandon de ce cadre rhétorique - et son remplacement par le discours de guerre théologique documenté dans cet article - est en lui-même un choix politique, et non une fatalité.
Le vrai danger n'est pas que des prophéties existent. Le danger survient lorsque le pouvoir politique commence à croire qu'il a le devoir de les accomplir. Comme nous l'avons écrit 34 dans un article en 2017 - dont nous réitérons la conclusion avec force aujourd'hui : "Il faut reconnaître que la rhétorique sur le "choc des civilisations", constamment et inlassablement répétée par certains depuis la fin de la Guerre froide, semble avoir atteint l'objectif qui lui avait été assigné, principalement par ceux qui profitent de la perpétuation des conflits à travers le monde. Cette rhétorique a ainsi produit un dangereux "choc des fondamentalismes", qui actualise les notions de "revanche de Dieu", de "Croisades" et de "Jihad" et en ajoute de nouvelles telles que l'islamo-fascisme. La conséquence de cette évolution dramatique est illustrée par un "choc des barbaries". Dans le désordre international croissant d'aujourd'hui, nul ne devrait ignorer que le plus grand danger lié à ce changement est que, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le monde est entré dans l'ère de l'arme suprême - la bombe atomique - et d'autres armes de destruction massive, et que les extrémistes de tous bords promettent et promeuvent ardemment une "guerre cosmique" pour "le triomphe du Bien sur le Mal". Pour certains d'entre eux, c'est une guerre religieuse, la guerre ultime avant l'Apocalypse, dont un camp situe le théâtre à "Armageddon" et l'autre à "Dabiq", ces deux lieux se situant dans le Levant, comprenant la Syrie, qui est aujourd'hui mise à feu et à sang.
N'est-il pas insensé de croire que notre monde civilisé est incapable de trouver une voie autre que celle menant vers la destruction mutuellement consentie ?
- Amir Nour est un chercheur algérien en relations internationales. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont "L'Orient et l'Occident à l'heure d'un nouveau Sykes-Picot", Éditions Alem El Afkar, Alger, 2014, et "L'Islam et l'ordre du monde", Éditions Alem El Afkar, 2021. Son dernier ouvrage s'intitule "The Monstrosity of Our Century : The War on Palestine and the Last Western Man", Clarity Press Inc., Georgia, États-Unis, 2026.
- Laala Bechetoula est un analyste et écrivain politique algérien spécialisé dans la géopolitique du Moyen-Orient, la politique étrangère occidentale et la question palestinienne.
- Pape Urbain II, discours au concile de Clermont, 27 novembre 1095. sources primaires : Foucher de Chartres, "Historia Hierosolymitana", v. 1127 ; anonyme, "Gesta Francorum et aliorum Hierosolimitanorum", v. 1100-1101. Voir aussi : Jonathan Riley-Smith, "The First Crusade and the Idea of Crusading", University of Pennsylvania Press, 1986.
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- Bill Christison fut un haut responsable de la CIA. Il a servi comme Officier national du renseignement et comme directeur du Bureau d'analyse régionale et politique de la CIA.
- Bill Christison et Kathleen Christison, "The Bush Neocons and Israel", Counterpunch, 6 Septembre 2004.
- John J. Mearsheimer et Stephen Walt, "Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine", Farrar, Straus and Giroux, New York, 2007.
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- Général Martin Dempsey, déclaration publique aux journalistes, 30 août 2013. Voir aussi : Thom Shanker et Michael R. Gordon, "Joint Chiefs Chairman Expresses Caution on Military Action in Syria", The New York Times, 30 Août 2013.
- Jonathan Larsen Substack, Military Religious Freedom Foundation, 2-4 mars 2026.
- Landon Schnabel, Cornell University Arts & Sciences, 5 mars 2026.
- Josh Olds, Baptist News Global, 3 mars 2026.
- Abed Azzam, Analyse & Kritik, 2025.
- Regarder l'interview de Netanyahou sur la chaîne YouTube en anglais i24NEWS : youtube
- Stephen Sizer, "Christian Zionism : Road-map to Armageddon ?", InterVarsity Press, 2004 ; et Matthew D. Taylor, "The Violent Take It by Force", Broadleaf Books, 2021.
- Lire Stephen R. Sizer, "Christian Zionism : Justifying Apartheid in the Name of God", Churchman, 2001.
- Got Questions Ministries, "Qu'est-ce que le prémillénarisme dispensationaliste ?".
- gotquestions.org
- Podcast de 47 minutes avec Chuck Carlson et Craig Hanson de We Hold These Truths :
- whtt.podbean.com
- Voir définition du "Messie", Jewish Virtual Library
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- James Lasher, "Tucker Carlson Warns of Temple Mount Crisis - But Bible Prophecy Tells a Bigger Story", Charisma Media, 5 Mars 2026 : mycharisma.com et Tucker Carlson, Video broadcast on Temple Mount and Iran war : youtube
- Gershom Gorenberg, "The End of Days : Fundamentalism and the Struggle for the Temple Mount", Oxford University Press, 2000.
- Ussama Makdisi, "Age of Coexistence : The Ecumenical Frame and the Making of the Modern Arab World", University of California Press, 2019.
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- Mark Juergensmeyer, "Terror in the Mind of God", University of California Press, 2017.
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- Allez Savoir, "George W. Bush et le code Ezechiel", 10 Septembre, 2007 :
- scribd.com
- Barack Obama, "Address to the Muslim world", Cairo University, 4 Juin 2009. Pour lire le texte intégral : obamawhitehouse.archives.gov
- Amir Nour, "The Western Roots of 'Middle-Eastern' Terrorism", Algerie Network, 10 août 2017 :
- algerienetwork.com