💰 26/10/2026 mondialisation.ca  10min ⁑️ #331195

Le pétrole à des prix records et des réservoirs vides, ou la « miraculeuse » reprise des Émirats arabes unis

Par  Larry Johnson

Bonne nouvelle pour tous. La guerre serait finie, du moins aux Émirats arabes unis. C'est la seule conclusion à tirer des gros titres de ce mois-ci. Le 14 octobre, Bloomberg a rapporté les estimations de l'Agence internationale de l'énergie selon lesquelles l'offre de pétrole des Émirats arabes unis aurait atteint le chiffre record de 5,3 millions de barils par jour en septembre. Fujairah, le port que les Émirats ont construit pour ne plus jamais avoir à s'inquiéter du détroit d'Ormuz, aurait chargé un volume record de 2,62 millions de barils par jour. La gigantesque raffinerie de Ruwais a été déclarée pleinement opérationnelle à la fin du mois d'août. On peut sortir le champagne.

C'est alors que Karl Miller m'a envoyé son analyse du 22 octobre sur le système pétrolier et gazier des Émirats arabes unis et a gâché la fête. Les Émirats ont en effet relancé leurs exportations de brut. Ce qu'ils n'ont pas relancé, c'est tout le reste. Le secteur du gaz est toujours à la traîne, les usines pétrochimiques manquent cruellement de matières premières, et les réserves de carburant censées permettre au pays de tenir le coup en cas de nouvelle attaque ont été réduites à environ un tiers de leur niveau d'avant-guerre. Les Émirats arabes unis battent des records de production tout en fonctionnant au ralenti.

Le pays refuge qui ne l'était pas

Pendant des années, les Émirats arabes unis se sont présentés comme la Suisse du Golfe : stables, diversifiés, protégés du chaos régional, un endroit où les fonds spéculatifs et les géants pétroliers pouvaient dormir sur leurs deux oreilles. Puis vint l'année 2026. Selon l'Agence américaine d'information sur l'énergie, la production de brut et de condensats des Émirats arabes unis est passée d'environ 4,0 millions de barils par jour en début d'année à une moyenne de 2,4 millions entre mars et mai. Un effondrement de 40 %. Il s'avère que la "Suisse" se trouve à portée de drone de l'Iran.

La liste des dégâts fait penser à un circuit touristique à travers l'industrie émiratie. Le complexe de raffinage de Ruwais a pris feu le 10 mars et a dû être mis à l'arrêt. L'usine de traitement de gaz acide de Shah, construite pour traiter environ 36 millions de mètres cubes par jour, a brûlé le 16 mars. Le complexe gazier de Habshan, le centre névralgique du réseau gazier des Émirats arabes unis, a été touché le 3 avril, puis, au cas où certains l'auraient manqué, à nouveau le 8 avril. L'usine pétrochimique de Borouge a été endommagée le 5 avril. La fonderie Emirates Global Aluminium a cessé son activité le 28 mars. Et le 17 mai, un drone a frappé une installation électrique alimentant la centrale nucléaire de Barakah, le genre de phrase que personne à Abou Dhabi n'aurait jamais souhaité lire dans un compte-rendu du Conseil de sécurité.

Sans oublier Fujairah, le port de contournement, dont l'objectif premier était de maintenir l'approvisionnement en pétrole des Émirats arabes unis quoi qu'il arrive à Ormuz. Reuters recense au moins 19 attaques contre ce port depuis le début de la guerre. Au cours de la semaine du 16 mars, les expéditions sont tombées à 440 000 barils par jour. Après une frappe le 4 mai, les exportations de produits raffinés se sont pratiquement arrêtées pendant un mois, un seul navire-citerne ayant quitté le port entre cette date et le 1er juin. Un seul. La police d'assurance s'est avérée avoir elle-même besoin d'une assurance.

Disponible, mais hors service

Le brut est revenu. Le gaz, non. Les chiffres du deuxième trimestre d'ADNOC Gas par rapport à l'année précédente : production nationale de gaz en baisse de 32,5 %, exportations de liquides tels que le GPL et le naphta en baisse de 54,5 %, part de la société dans le GNL en baisse de 63 %. Les ventes de liquides à l'exportation sont passées de 252 à 117 billions d'unités thermiques britanniques. Les ventes de GNL ont chuté d'environ 71 %. Le chiffre d'affaires a baissé de 39 %, l'EBITDA de 47 % et le résultat net de 52 %. Cela représente 2,3 milliards de dollars de chiffre d'affaires qui se sont évaporés en un seul trimestre, dans une même entreprise.

Mais ma statistique préférée dans toute la présentation de Miller est la suivante : ADNOC Gas a fièrement annoncé que ses actifs étaient disponibles à 99,9 % au deuxième trimestre, soit un meilleur résultat que l'année précédente. Son taux d'utilisation réel des actifs, quant à lui, est passé de 80 % à 54 %. Les usines étaient prêtes, opérationnelles et performantes. Elles ne pouvaient tout simplement pas fonctionner, car les matières premières, les installations de stockage et les voies d'exportation dont elles dépendent ont été mises hors service. C'est comme si une entreprise annonçait que sa voiture est en parfait état alors qu'elle est posée sur cales, sans les roues.

La reprise observée depuis est réelle, mais partielle. L'approvisionnement en gaz de Habshan a été rétabli à 85 % dès le 10 août. Borouge avait remis son usine en état fin juin avant de se rendre compte qu'elle n'avait rien pour l'alimenter, et a fonctionné à 60 % de son taux d'utilisation. La fonderie d'aluminium a redémarré un quart de ses cuves fin août et prévoit désormais d'achever ses travaux début 2027. Il s'avère que les réparations ont été plus rapides que la reprise des activités.

À bout de souffle

Voici le chiffre qui risque de gâcher le week-end d'un ministre européen de l'Énergie. Le 19 octobre, Fujairah disposait de 7,25 millions de barils de produits raffinés. Avant la guerre, elle en conservait environ 20,7 millions. Soit une baisse de 65 %. Les stocks d'essence et de naphta ont chuté de 87 %. Celles de fioul de 53%. Celles de diesel et de kérosène ont baissé de 23%, et ont chuté de 18% en une seule semaine ce mois-ci, à l'approche de l'hiver.

Fujairah n'est pas une simple station-service de quartier. C'est l'une des plus grandes plaques tournantes mondiales du soutage et du négoce de produits pétroliers, le lieu où les navires se ravitaillent et où les négociants entreposent leurs cargaisons entre l'Asie et l'Europe. Avec un tiers de ses stocks habituels, elle ne dispose plus que d'environ un tiers de sa puissance d'absorption habituelle en cas de choc. Le calcul de Miller est impitoyable : si l'on perd un million de barils par jour à l'exportation avec 10 millions de barils de stockage disponibles, il ne reste qu'une dizaine de jours avant que les champs pétroliers ne soient contraints de fermer. Dix jours. Ce n'est pas une réserve stratégique. C'est un très long week-end.

Une voie de contournement pour un tiers du trafic

La réponse des Émirats arabes unis à une fermeture du détroit d'Ormuz est l'oléoduc ADCOP qui relie Habshan à Fujaïrah. Il est conçu pour transporter 1,5 million de barils par jour, voire 1,8 million les bons jours. L'ADNOC revendique une capacité de production de 4,85 millions de barils par jour. Ce sas de secours ne peut donc accueillir qu'environ un tiers des "passagers". Un deuxième oléoduc est prévu pour 2027, une excellente nouvelle pour quiconque envisage de redéclencher une guerre en 2028.

Et ce mois de septembre record ? Il s'explique en partie par de véritables mesures correctives, mais aussi par la sortie des Émirats arabes unis de l'OPEP, qui a opportunément mis fin à ses quotas de production en mai. Et selon les propres chiffres de l'AIE, une partie de cette hausse provient de la réduction de stocks déjà à un niveau historiquement bas. Vendre ses économies est un excellent moyen d'afficher des revenus records pendant un mois. Mais ce n'est pas un modèle économique. Parallèlement, les expéditions de produits raffinés dans la région s'élevaient en septembre à 1,9 million de barils par jour, contre 4,7 millions avant la guerre, et celles de GPL à 670 000 barils par jour, contre 1,5 million. La reprise est bien réelle pour les pétroliers transportant du brut. Le reste n'est qu'un communiqué de presse.

Encore un tour, ça vous dit ?

Pour être honnête - et Miller tient à l'être -, personne ne peut prouver que 30 à 40 % du système énergétique des Émirats arabes unis est encore détruit. Il n'existe pas de registre public complet des dégâts et des réparations, et Miller reconnaît pleinement les progrès réalisés à Ruwais et au niveau de la production de brut. Mais l'ampleur du problème est évidente. Les Émirats arabes unis ont rétabli leur capacité à exporter du brut. Leur secteur gazier, leurs matières premières pétrochimiques et, surtout, leurs réserves de carburant sont toujours largement épuisés.

Ce qui nous amène à la dernière idée géniale de Washington : une nouvelle série de frappes contre l'Iran. L'Iran a déjà démontré, au moins 19 fois rien qu'à Fujaïrah, qu'il peut atteindre le système d'exportation des Émirats arabes unis. La dernière fois que les Émirats ont encaissé des coups, ils disposaient de 20 millions de barils de produits à Fujaïrah pour en atténuer l'impact. La prochaine fois, ils n'en auront qu'environ sept. Une production record et des réservoirs vides, ce n'est pas de la résilience. C'est un pays au bord d'une falaise qui poste des messages enthousiastes sur la vue.

Larry C. Johnson

Article original en anglais : Record Oil, Empty Tanks: The UAE's Miracle Recovery,  Son of the New American Revolution, le 24 octobre 2026.

Traduit par  Spirit of Free Speech

Le colonel Wilkerson et moi-même avons abordé avec Nima les perspectives de nouvelles attaques contre l'Iran :

 https://substackcdn.com/image/youtube/w_728,c_limit/l_youtube_play_qyqt8q,w_120/UVsFO0tftQc

Je me suis fait un nouvel ami en Grèce... le Dr Nikos Papadatos :

 https://substackcdn.com/image/youtube/w_728,c_limit/l_youtube_play_qyqt8q,w_120/Ldg7XsP5XAw

Mon ami, John Kiriakou, m'a rejoint aux côtés du juge lors de la table ronde INTEL :

 https://substackcdn.com/image/youtube/w_728,c_limit/l_youtube_play_qyqt8q,w_120/8Yv1uiUtXjo

J'ai interviewé Ian Proud vendredi dernier, mais le fond reste d'actualité :

 https://substackcdn.com/image/youtube/w_728,c_limit/l_youtube_play_qyqt8q,w_120/SqfY4rIUyK8

De retour avec Mario pour évoquer les tensions croissantes avec l'Iran :

 https://substackcdn.com/image/youtube/w_728,c_limit/l_youtube_play_qyqt8q,w_120/JzIAr5lm8fs

Sulaiman et moi avons abordé l'absence relative d'attaques américaines attendues contre l'Iran :

 https://substackcdn.com/image/youtube/w_728,c_limit/l_youtube_play_qyqt8q,w_120/Oy1tJm8Pv6E

Stas et moi abordons les tensions croissantes avec l'Europe :

 https://substackcdn.com/image/youtube/w_728,c_limit/l_youtube_play_qyqt8q,w_120/19mbMYt2vEA

La source originale de cet article est  Son of the New American Revolution

Copyright ©  Larry Johnson,  Son of the New American Revolution, 2026

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