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50 nuances de droite : un état des lieux à trois jours des élections en Israël

50 nuances de droite : un état des lieux à trois jours des élections en Israël

Par  Ben Reiff, le 23 octobre 2026

La façade de la  démocratie israélienne s'est effondrée à maintes reprises au fil des ans, mais peut-être jamais de manière aussi flagrante qu'il y a trois semaines à la Cour suprême de Jérusalem. Là, un collège de juges respectés a  fait fi de décennies de jurisprudence en refusant d'annuler la  décision de la Commission électorale centrale de disqualifier un candidat palestinien - en l'occurrence le dirigeant du Balad, Sami Abu Shehadeh - de la course aux élections de mardi prochain.

Le seul motif de sa disqualification est un  article publié le 8 octobre 2023 où Abu Shehadeh qualifiait l'attaque menée la veille par le Hamas contre Israël d'"événement historique majeur". La Cour a estimé que cela constitue un soutien à la lutte armée contre Israël, le contraignant ainsi à se retirer de la course électorale.

Une telle décision est déjà suffisamment accablante en soi. Mais elle ne peut être comprise sans tenir compte des dispositions de la loi israélienne qui autorise également la disqualification de candidats pour incitation au racisme - alors que des candidats juifs qui ont  approuvé le largage d'une bombe nucléaire sur Gaza,  appelé à l'"anéantissement total" de ses villes,  déclaré que "seule la peine de mort peut être envisagée pour tous ceux qui s'y trouvent", et  exigé que "tout le Liban brûle" sont libres de se présenter. Cherchez l'erreur.

Cette élection ne se résume toutefois pas au  racisme de l'extrême droite israélienne. Tous les partis juifs de la Knesset  ont soutenu la disqualification d'Abu Shehadeh, révélant ainsi la loyauté de la soi-disant opposition israélienne lorsqu'il est question de suprématie juive. Seuls les partis palestiniens de la Liste commune (composée de  Hadash,  Ta'al et du  Baladd'Abu Shehadeh) opposent  une véritable résistance aux politiques d' apartheid, de  nettoyage ethnique et de  génocide qui se sont considérablement intensifiées sous le  gouvernement sortant d'Israël.

Paradoxalement, ce sont la Liste commune et  le parti islamiste Ra'am qui présentent des chances pour l'opposition de détrôner le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Les sondages ne peuvent être plus clairs : sans ces partis arabes, le bloc anti-Netanyahu n'atteindra pas les 61 mandats requis pour obtenir la majorité à la Knesset. Avec leur soutien, il pourrait renverser Netanyahu - dont le propre bloc de fidèles semble loin d'obtenir la majorité - pratiquement du jour au lendemain.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu au marché Hatikva à Tel-Aviv dans le cadre de la campagne électorale du Likoud, le 22 octobre 2026. (© Avshalom Sassoni/Flash90)

Mais à la veille des élections, le bloc anti-Netanyahu semble incapable de faire ce qu'il faut pour envoyer le Premier ministre le plus longuement en fonction d'Israël dans sa tombe politique (voire dans  sa cellule de prison). Il s'avère que le racisme n'est pas seulement une déficience morale, c'est aussi une politique désastreuse. Et plutôt que de gagner avec le soutien des partis arabes, l'opposition israélienne se prépare à perdre sans eux.

L'histoire des deux blocs

Les précédentes élections, fin 2022, ont mis fin à une impasse politique qui a poussé les Israéliens aux urnes cinq fois en moins de quatre ans - un référendum prolongé sur Netanyahu qui l'a vu  perdre brièvement le poste de Premier ministre lors du quatrième scrutin avant de  le regagner lors du cinquième. Le scrutin de mardi se déroule dans un contexte très similaire, opposant une coalition pro-Netanyahu composée de partis  d'extrême droite et  ultra-orthodoxes à une alliance plus ouverte de  partis centristes et de droite cherchant à le destituer.

Outre l'avenir politique de Netanyahu, les principaux enjeux du scrutin comprennent le  coût de la vie, la  conscription des juifs ultra-orthodoxes dans l'armée, une enquête nationale sur les défaillances en matière de sécurité liées aux événements du 7 octobre, ainsi que la  détérioration de l'image d'Israël à l'étranger. Les politiques à l'origine de cette détérioration restent manifestement absentes du débat, à l'exception de la  dénonciation quasi unanime du nouveau documentaire "NAZA".

Le bloc pro-Netanyahu comprend les partis du gouvernement actuel - le Likoud, Otzma Yehudit, le Parti sioniste religieux, le Shas et le Judaïsme unifié de la Torah - ainsi que deux personnalités supplémentaires d'extrême droite cherchant à les rejoindre. La première est Ofer Winter, un haut responsable militaire à la retraite à la tête du nouveau parti Amcha Yisrael, dont  l'ensemble du programme électoral s'articule autour de l'expulsion des Palestiniens de Gaza. (Dans les sondages, Winter se situe à la limite du seuil électoral de 3,25 %. S'il passe en dessous, tous ses suffrages seront perdus, ce qui profitera à l'opposition.)

Le second est Moshe Feiglin, l'un des hommes  les plus étranges de la scène politique israélienne, dont le parti libertaire Zehut  se présente sur une liste commune avec le Parti sioniste religieux de  Bezalel Smotrich. Parmi les "grands succès" de Feiglin, on peut citer : " Chaque bébé à Gaza est un ennemi", " Tuez tout ce qui bouge" et, en substance,  "Hitler avait raison, mais à propos des mauvaises personnes". (Le Likoud et le Parti sioniste religieux - Zehut ont  signé un accord sur les voix excédentaires, ce qui signifie que les voix en faveur de Netanyahu pourraient finalement profiter à Feiglin et Smotrich, et vice versa.)

Ahmad Tibi (Ta'al), Yousef Jabareen (Hadash) et Sami Abu Shehadeh (Balad) à une conférence de presse présentant le programme de travail de la Liste commune pour la prochaine Knesset à Haïfa, dans le nord d'Israël, à la veille des prochaines élections israéliennes, le 20 octobre 2026. (© Sharon Leibel/Flash90)

Le bloc opposé, composé des partis anti-Netanyahu, est cette fois-ci dirigé par l'ancien chef de l'armée israélienne Gadi Eisenkot, à la tête du nouveau parti Yashar. On lui  attribue l'élaboration de la "doctrine de la Dahiyeh", une stratégie militaire mise au point au Liban et fondée sur la destruction massive des infrastructures civiles dans l'espoir de monter les habitants locaux contre le Hezbollah - préfigurant ainsi la  doctrine d'anéantissement mise en œuvre à Gaza au cours des trois dernières années.

Eisenkot a lui aussi pris part à ces événements : il a siégé au cabinet de guerre de Netanyahu pendant les mois les plus meurtriers de l'offensive israélienne, rejoignant le gouvernement presque immédiatement après le 7 octobre avant de démissionner en juin 2024 en raison de l' obstruction par le Premier ministre d'un accord sur les otages.

Alors, que propose-t-il ? Eisenkot a  juré à plusieurs reprises qu'aucun État palestinien ne verra le jour sous son mandat de Premier ministre,  allant jusqu'à attaquer Netanyahu pour avoir auparavant soutenu une solution à deux États. Il est  favorable à l'implantation de nouvelles colonies juives dans la zone C, qui représente 60 % de la Cisjordanie sous contrôle israélien total, et  n'exclut pas la construction dans la  zone E1, particulièrement controversée.

À Gaza, au Liban et en Syrie, il souhaite  conserver au moins une partie des territoires qu'Israël a  occupés militairement sous le  gouvernement sortant. Il a par ailleurs récemment  déclaré que le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, "a certainement fait du bon travail dans les prisons" - où  plus de 100 Palestiniens sont morts depuis le 7 octobre à la suite de tortures systématiques, de négligence médicale et de privation de nourriture.

Parmi les autres dirigeants de la future coalition d'Eisenkot figurent l'ancien président du Conseil des colons, Naftali Bennett (chef du parti "Ensemble"), qui  souhaite annexer la zone C de la Cisjordanie, Avigdor Liberman (Yisrael Beitenu), l'ancien ministre de la Défense de Netanyahu, qui  a déclaré en novembre 2023 qu'"il n'y a pas d'innocents à Gaza", et Yair Golan (les Démocrates), ancien chef d'état-major adjoint, qui  a préconisé d'affamer l'ensemble de la population de Gaza jusqu'à ce que le Hamas libère les otages. (Le Parti des réservistes - Nouveau Parti économique, une nouvelle alliance de centre-droit visant à faire respecter la conscription dans les communautés haredim et à lutter contre la hausse du coût de la vie,  rejoindrait probablement lui aussi le bloc anti-Netanyahu s'il parvient à franchir le seuil électoral.)

Ce qui distingue toutefois ces personnalités du gouvernement actuel, c'est avant tout leur volonté d'apaiser l'indignation mondiale à l'encontre d'Israël.

À cette fin, Eisenkot a  promis de sévir contre le "terrorisme juif" en Cisjordanie ( même si celui-ci "nuit au projet de colonisation"), et chercherait probablement à  faire avancer le plan en 20 points de Trump pour Gaza,  bloqué par Netanyahu. Les propositions visant à  expulser 2 millions de Palestiniens de la bande de Gaza ne seraient plus à l'ordre du jour. Eisenkot mettrait également un terme à l'offensive du gouvernement contre le pouvoir judiciaire israélien, et pourrait consacrer davantage de ressources à la lutte contre les groupes mafieux qui ont été  laissés libres de sévir au sein des communautés palestiniennes en Israël.

Il n'y a qu'un seul problème : ils n'ont pas suffisamment de voix.

Le président du parti Zehut, Moshe Feiglin, s'exprime lors d'une conférence électorale à l'université de Tel-Aviv, à la veille des prochaines élections israéliennes, le 18 octobre 2026. (© Avshalom Sassoni/Flash90)

Un problème insoluble

Les sondages les plus favorables attribuent au bloc anti-Netanyahu un nombre de sièges compris entre 50 et 55 (sur les 120 que compte la Knesset), soit environ 10 sièges avant d'atteindre la majorité. Heureusement pour eux, il existe un moyen simple de combler cet écart. Malheureusement pour eux, cela implique de s'allier avec - ou du moins de compter sur les voix - des partis arabes, ce que les dirigeants du bloc ont presque unanimement exclu.

La prochaine Knesset comptera deux partis arabes représentant les citoyens palestiniens d'Israël : la Liste commune (qui recueille entre 7 et 9 sièges selon les sondages), et Ra'am (entre 5 et 6 sièges). Alors que la Liste commune est à tous égards une force politique palestinienne, le dirigeant de Ra'am, Mansour Abbas, s'est efforcé de minimiser l'identité palestinienne de son parti, en mettant l'accent sur la lutte contre le crime organisé dans les communautés arabes tout en parlant moins de la Cisjordanie et de Gaza. Il a  recruté comme bras droit un député juif et  a pris ses distances avec les racines de son parti dans le Mouvement islamique, dans l'espoir d'élargir son audience au sein du bloc anti-Netanyahu. Cela n'a pas fonctionné.

En 2021, Ra'am est devenu le premier parti arabe indépendant à  rejoindre un gouvernement israélien dirigé par  Naftali Bennett et Yair Lapid. Mais cette initiative a été marquée par de vives tensions, et le  gouvernement a implosé après seulement un an. Après la chute du gouvernement, Netanyahu - qui a  lui-même courtisé Ra'am lors de la campagne électorale précédente -  a proclamé que "l'expérience a échoué". Quatre ans plus tard, alors qu'une grande partie de la société israélienne  est en proie à une ferveur raciste qui a atteint de nouveaux sommets au lendemain du 7 octobre, les chances que cela se reproduise semblent extrêmement minces.

À la veille du scrutin de mardi, Yair Golan, le dirigeant le plus à gauche du bloc anti-Netanyahu, a  déclaré qu'il s'associera à Ra'am mais pas à la Liste commune (qui ne rejoindra pas de toute façon une coalition gouvernementale). Liberman  a voté pour exclure purement et simplement ces deux partis de la course électorale, et a à plusieurs reprises  exclu toute collaboration avec l'un ou l'autre. Bennett  refuse lui aussi de s'allier à eux, tandis qu'Eisenkot  a déclaré lors d'une réunion à huis clos avec des dirigeants bédouins qu'il souhaite inclure Ra'am dans son gouvernement, avant de  démentir ces propos, puis d' affirmer par la suite  qu'aucun des deux partis arabes ne fera partie de sa coalition.

Une autre option demeure toutefois : un gouvernement minoritaire soutenu par les voix des partis arabes extérieurs à la coalition, ce que l'on appelle dans le jargon électoral un "filet de sécurité". Un tel arrangement serait extrêmement fragile, mais c'est ce qui a permis à Yitzhak Rabin de faire adopter les accords d'Oslo dans les années 1990. La Liste commune est  disposée à jouer ce rôle si cela permet de renverser Netanyahu, et Eisenkot a  laissé entendre qu'il considère cette option d'un bon œil. Mais  Liberman et  Bennett l'ont tous deux rejetée d'emblée.

À moins d'un bouleversement majeur dans les résultats mardi, aucun des deux blocs ne semble donc en mesure de former un gouvernement viable dans sa configuration actuelle - à moins que plusieurs de ces dirigeants ne reviennent sur leurs promesses, ce qui ne serait certainement  pas une première en politique israélienne. S'ils veulent éviter de déclencher de nouvelles élections, les deux camps devront faire preuve de créativité.

Le président du parti Yashar, Gadi Eisenkot, s'exprime lors d'une conférence de presse près de la barrière israélienne séparant la bande de Gaza, le 15 octobre 2026. (© Liron Moldovan/Flash90)

L'option la plus logique serait d'essayer de débaucher des transfuges du bloc adverse. Netanyahu lorgnerait  selon certaines sources du côté de la faction de Bennett en cas d'impasse (bien que la campagne de Bennett  soit axée sur l'application de la conscription dans les communautés ultra-orthodoxes, rendant ainsi peu plausible une coalition avec les  partis haredim), tandis qu'Eisenkot espère  attirer des  transfuges du Likoud de Netanyahu. Mais rallier plus d'une poignée de transfuges relève de la gageure.

De son côté, le président Isaac Herzog, à qui incombe la tâche peu enviable de superviser le processus de formation de la coalition,  tente d'orchestrer un autre scénario : un gouvernement d'"unité nationale" réunissant Netanyahu, Eisenkot et tous les autres partis désireux de se joindre à eux. Une  majorité de la population préfère cette option à un retour aux urnes quelques mois plus tard.

Si Netanyahu devait parvenir à la conclusion qu'un gouvernement d'union nationale est son seul moyen de rester Premier ministre, même dans le cadre d'un accord de présidence tournante avec Eisenkot, cette option le séduira certainement - surtout s'il obtient le premier mandat de Premier ministre et peut ensuite  faire tomber le gouvernement avant de devoir céder le pouvoir à Eisenkot. Pourtant, alors que certains membres du parti d'Eisenkot  semblent ouverts à ce scénario, Eisenkot lui-même l'a, pour l'instant du moins,  écarté  sans équivoque. De son côté, Liberman, candidat potentiel à un gouvernement d'union nationale, a  déclaré refuser de faire équipe avec Netanyahu "quoi qu'il arrive".

En bref, nous allons vivre quelques semaines, voire quelques mois, chaotiques, avec ces différents scénarios envisagés puis écartés. Si personne ne parvient à former de nouveau gouvernement, il faudra se résoudre à de nouvelles élections au début de l'année prochaine, Netanyahu restant Premier ministre par intérim dans l'intervalle.

Précisons toutefois que  beaucoup de choses peuvent être faites avec une majorité à la Knesset même sans former de gouvernement. Si le bloc anti-Netanyahu, la Liste commune et le Ra'am contrôlent ensemble plus de 60 sièges mardi, ils pourraient voter pour remplacer le président de la Knesset et commencer immédiatement à adopter des lois indépendamment du gouvernement.

Ils pourraient  abroger les lois de réforme judiciaire du gouvernement sortant, mettre en place une commission d'enquête nationale pour examiner les défaillances en matière de sécurité du 7 octobre, ce à quoi ce gouvernement s'est farouchement opposé, voire adopter une loi empêchant  une personne mise en examen d'exercer les fonctions de Premier ministre, mettant ainsi fin à la carrière politique de Netanyahu.

Ces projets sont  déjà en cours, bien que des doutes subsistent quant à la capacité du bloc à préserver son unité face à l'inévitable vague de pressions exercées par Netanyahu et ses acolytes. Et sans formation d'un nouveau gouvernement, le compte à rebours vers les prochaines élections a déjà commencé.

Traduit par  Spirit of Free Speech

* Ben Reiff est rédacteur en chef adjoint du magazine +972, basé à Londres. Il a écrit pour The Guardian, The Nation, New Statesman, Prospect et Haaretz, et est intervenu dans l'émission "Listening Post" d'Al Jazeera ainsi que sur la radio britannique LBC. Il est aussi membre fondateur du collectif éditorial de Vashti Media. Twitter :  Emma Bentley

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