
par Sahasranshu Dash
Dans Soumission, Michel Houellebecq n'imagine pas la France s'effondrer, mais renoncer. François, spécialiste de Joris-Karl Huysmans, observe une République laïque dont les partis ne croient plus qu'en leur propre survie. La crise n'est pas d'abord économique ni religieuse : c'est une crise du sens. Le roman n'est pas une prophétie, mais un diagnostic : une société qui ne sait plus pourquoi elle tient finit par se demander à qui s'en remettre.
À l'automne 2026, la question est plus pressante et le mot "soumission" plus polysémique. La France s'en remet-elle aux marchés, qui fixent le prix de sa dette ; à l'allié américain, dont les humeurs décident de sa sécurité ; ou à un pouvoir d'ordre, promis par ceux qui disent savoir la restaurer ? Ces trois soumissions se croisent aujourd'hui.
De l'école à la mairie en flammes
Depuis la mi-septembre, des lycéens bloquent leurs établissements pour dénoncer le manque d'enseignants et des bâtiments dégradés. Le 5 octobre, 589 lycées étaient perturbés ; le 6, plus de 256 000 personnes manifestaient ; le mouvement avait déjà fait plus de 215 élèves, 85 personnels éducatifs et 715 policiers et gendarmes blessés. Le paradoxe est français : l'État dépense pour l'éducation plus que la moyenne européenne, mais convertit de moins en moins cette dépense en service public.
Le 17 octobre, le mouvement change d'échelle. La mobilisation contre la vie chère réunit plus de 550 000 manifestants. Le soir, supermarchés et boutiques de luxe sont pillés, des bâtiments publics incendiés, et l'hôtel de ville de Limoges, inauguré en 1883, brûle ; le préfet le dit "en grande partie perdu". Ce bâtiment fut, sous l'Occupation, un foyer de la Résistance. La journée se solde par environ 2400 interpellations.
La grande majorité des cortèges était pacifique et ses revendications sont légitimes ; l'identité des incendiaires n'est pas établie, et accusations comme justifications doivent attendre l'enquête. Mais l'effet politique ne dépend pas des intentions : brûler une mairie ne relève d'aucun projet progressiste, et les images de feu circulent plus vite que celles des revendications.
Le mur des marchés
Début octobre, le rendement de l'OAT à dix ans a atteint 4,92%, son plus haut depuis 2002, et l'écart avec le Bund environ 152 points de base, le plus large depuis 2011. Il est retombé depuis : le 16 octobre, 4,79% contre 3,42%, soit 137 points. La dette atteint 119% du PIB, un record depuis l'après-guerre, et devrait monter à 121,7% en 2027 malgré un ajustement de 54 milliards d'euros qui ramènerait le déficit de 5,4% à 5,0%. Le service de la dette coûtera environ 12 milliards de plus par an ; Moody's maintient la note Aa3 sous perspective négative.
La France n'est pas la Grèce de 2010. Le FMI juge la hausse gérable et les marchés ordonnés ; ING anticipe un écart de 100 à 125 points. Mais la BCE pourrait rechigner à intervenir tant que l'inflation reste sa priorité, et selon Thierry Wizman, de Macquarie, aucun mécanisme européen n'a la puissance de feu requise pour une économie de cette taille. Une crise de confiance dans la deuxième économie de la zone euro ne serait pas isolable : elle toucherait les banques européennes et la crédibilité de l'architecture construite depuis 2010.
Le danger tient aux déclencheurs plus qu'aux niveaux : censure, dégradation, extension de la violence, élection de Marine Le Pen. Le premier vote critique sur le budget 2027 a lieu mardi ; selon Mujtaba Rahman, d'Eurasia Group, il passerait si Marine Le Pen demandait à ses alliés de s'abstenir. Le parti qui se dit celui du peuple serait alors, pour une fois, le garant de l'ordre pour les créanciers.
Trois réponses, et un vide au centre
Le débat ne manque pas de réponses. Il manque d'une réponse qui convainque, et ce vide fait la crise.
La première, celle du libéralisme de gouvernement, est arithmétiquement la plus solide : il faut réformer, les marchés ne feront pas crédit indéfiniment. Rahman la formule en termes de générations : plus du quart de la dépense d'éducation finance les pensions des enseignants retraités. Le problème est son porteur. Un gouvernement à 24% d'opinions favorables, sous un président à 18%, a suspendu la réforme des retraites pour acheter le soutien des socialistes, puis demande aux lycéens de comprendre que l'État n'a pas les moyens de leur école. Défendue par ceux qui ont renoncé à l'appliquer, l'orthodoxie budgétaire devient un alibi.
L'européisme souffre de la même contradiction. Sa promesse est que l'union protège : monnaie, marchés, sécurité. Or sur la dette comme sur le Groenland et l'Ukraine, les Européens ont appris qu'ils n'étaient ni assurés ni consultés.
La gauche répond que la crise est distributive : la baisse de l'impôt sur les sociétés et la suppression de l'impôt sur la fortune financière ont creusé les déficits, et ce sont ménages et élèves qui paient. Elle réclame l'abrogation de la réforme des retraites de 2023, une taxe sur les plus riches et un réinvestissement dans les services publics. L'argument est sérieux et démocratique. Sa faiblesse est ailleurs : la gauche est divisée entre candidats rivaux, et Jean-Luc Mélenchon, qui propose que la banque centrale annule les titres de dette qu'elle détient, ajoute à l'inquiétude des marchés.
Le Rassemblement national, lui, ne répond pas à la crise : il en profite, faisant de l'immigration un principe d'explication et un poste d'économies, avec des promesses (140 milliards d'économies, déficit sous 3% en 2030, retraite à 62 ans) que les économistes jugent peu compatibles. Ses défenseurs diraient que l'insécurité et l'immigration sont des problèmes réels ; le point se discute, mais sa force vient du discrédit des autres.
Les marchés redoutent moins l'un ou l'autre extrême que l'ingouvernabilité, selon Rahman : un pays socialement volatil et institutionnellement paralysé. Cette paralysie est d'abord l'œuvre du centre.
Le libéralisme français et l'échec du "en même temps"
Emmanuel Macron s'était présenté en 2017 comme celui qui dépasserait le clivage gauche-droite pour barrer la route aux extrêmes. Neuf ans plus tard, ce sont eux qui mènent les intentions de vote pour le printemps 2027. Après la victoire du RN aux européennes de 2024 (31,4%), il dissout l'Assemblée et en sort sans majorité ; quatre gouvernements, dont trois premiers ministres en moins d'un an, se sont depuis usés sur des budgets d'austérité. Le résultat est le pire des deux mondes : ni la rigueur qui rassurerait les marchés, ni la protection qui apaiserait la rue.
Le roman retrouve ici une pertinence insoupçonnée. Dans Soumission, le "front républicain" est le mécanisme par lequel socialistes et droite classique se rangent derrière un candidat qu'ils n'aiment pas pour barrer Marine Le Pen, et ce geste précipite la capitulation. Le macronisme a lui aussi vécu de barrages : ses victoires de 2017 et 2022 étaient moins des adhésions que des refus. Un libéralisme qui ne survit que par le rejet de ses adversaires n'a pas de réserve de croyance quand les marchés exigent des sacrifices. Robert Rediger affirme que l'humanisme sans transcendance ne peut durer ; on peut ne pas le croire, mais sa question, sur ce qui tient ensemble une société libérale qui ne peut plus promettre ni prospérité ni protection, est celle de la France.
Une Europe qui doute d'elle-même
La crise française n'est pas isolée. En Espagne, le Parlement a rejeté deux décrets sur le logement (178 voix contre 172 pour le premier), après le retrait de Junts, déclenchant des manifestations dans une cinquantaine de villes, des heurts à Valence, des incendies à Barcelone, puis des élections anticipées le 29 novembre. Les loyers y ont presque doublé en dix ans. La participation à Madrid résume la bataille des récits : 70 000 selon le gouvernement, 500 000 selon le syndicat des locataires.
Les marchés ne distinguent pas les nations : le 13 octobre, le Bund rendait 3,44%, l'OAT 4,84%, le gilt britannique 5,40% et le Treasury américain 5,19%, dans une défiance mondiale à l'égard des dettes souveraines que la guerre contre l'Iran et l'énergie ont aggravée.
Et la sécurité de l'Europe dépend d'un allié qui la traite en vassal. En janvier, Trump a menacé de droits de douane huit pays d'Europe du Nord qui avaient envoyé des troupes au Groenland ; Macron avait proposé d'activer, pour la première fois, l'instrument anti-coercition de l'Union. Trump a écarté l'option militaire, mais relancé ses revendications au sommet de l'OTAN d'Ankara en juillet, en évoquant un retrait de ses soldats ; le 14 octobre, après un accord de septembre autorisant deux bases américaines, il parlait de "notre Groenland". En Ukraine, la guerre dure depuis plus de quatre ans, les négociations échouent, Washington est happé par l'Iran, et les Européens craignent d'être exclus des pourparlers qui décideront de leur continent.
La question décisive
Houellebecq avait imaginé une France qui, pour sortir de sa crise de sens, se tournait vers une autre civilisation. La possibilité qui se dessine est presque inverse : une France qui chercherait la réponse en elle-même, dans ses frontières, son histoire, son héritage chrétien pour certains, et confierait à un pouvoir d'ordre le soin de la restaurer. La visite du pape Léon XIV en septembre, avec Marine Le Pen et Jordan Bardella dans l'assistance, ne signifie pas un retour du catholicisme, dont la pratique décline ; elle montre que les symboles de continuité redeviennent disponibles politiquement quand le centre ne sait plus raconter l'avenir.
Une victoire du RN n'a rien d'automatique : la présidentielle dépend des alliances et des candidatures, et des législatives en juin pourraient ne dégager aucune majorité. Mais l'hypothèse n'est plus marginale. La gauche, devant les flammes, doit choisir entre expliquer la violence par la misère, au risque de sembler l'excuser, et la désavouer sans ambiguïté en misant sur des mobilisations disciplinées, au risque de sembler abandonner les plus précaires.
La question n'est donc pas seulement de ramener le déficit sous contrôle. C'est de savoir à qui la France s'en remettra : aux marchés, à Washington, ou à une promesse d'ordre. Il lui reste, avant cela, une quatrième possibilité, la plus difficile : se convaincre qu'elle sait encore réparer ses écoles, tenir ses comptes et protéger ses citoyens sans que ses rues ne démentent chaque jour la promesse.
Sahasranshu Dash est chercheur associé à l'International Centre for Applied Ethics and Public Affairs (ICAEPA), un centre de recherche indépendant basé à Sheffield, au Royaume-Uni.