🇵🇸 18/10/2026 reseauinternational.net  13min ⁑️ #330329

 Trois ans de génocide à Gaza : des milliers de personnes dans la rue à Madrid

Interview d'Ahmed Alnaouq : Gaza, 3 ans de guerre totale - Seconde partie - Connaître Gaza pour comprendre

par Arno Mansouri

Le journaliste palestinien Ahmed Alnaouq, à l'origine de l'association  We Are Not Numbers / Nous ne sommes pas des chiffres) donne, depuis 2015, la parole à de jeunes Gazaouis. Ces derniers témoignent de leur vie quotidienne dans l'enclave, à travers des textes puissants, dont certains sont disponibles en français  ici. Au-delà de la nécessaire ré-humanisation des Palestiniens - trop longtemps présentés comme de simples statistiques par les médias occidentaux - cette initiative offre une perspective inédite sur la vie à Gaza, pendant plus d'une décennie, en temps de paix comme en temps de guerre. Dans la seconde partie de cette interview, nous allons nous intéresser à l'association et à ses accomplissements.

M. Alnaouq, comment est née l'idée de créer l'association "We Are Not Numbers" ? Son titre est assez parlant, mais pouvez-vous nous décrire ses objectifs ?

Tout a commencé par une histoire. En 2014, j'ai perdu mon frère. Pam Bailey m'a invité à écrire à son sujet : qui il était pour moi et pourquoi il était important de se souvenir de lui. J'ai rédigé ce récit en anglais, et Pam m'a aidé à le peaufiner avant sa publication. Le fait de le partager a marqué un tournant dans ma vie. Mettre des mots sur mes pensées et mes émotions m'a aidé et m'a montré tout ce que le récit personnel pouvait rendre possible.

C'est cette expérience qui a inspiré "We Are Not Numbers". Nous voulions créer une plateforme où les jeunes Palestiniens pourraient raconter leurs propres histoires avec leurs propres mots, sans intimidation ni censure, et sans que leurs propos soient modifiés ou supprimés. Grâce à l'écriture et au récit, les jeunes peuvent se représenter eux-mêmes et s'adresser directement au monde. Nous souhaitons également remettre en question le discours dominant sur la Palestine et les Palestiniens, et donner aux jeunes les moyens de façonner la manière dont leur vie est perçue. Nous publions en anglais afin que leurs histoires puissent toucher des lecteurs du monde entier.

Comment fonctionne l'association ? Comment est-elle financée ? A-t-il été facile de trouver des écrivains, des universitaires qui deviennent les mentors, les tuteurs, des étudiants aspirants poètes, écrivains journalistes ? Je crois qu'un des premiers soutiens fut le professeur et homme de lettres Refaat Alareer, qui lui aussi a été assassiné dans un bombardement israélien qui le ciblait spécifiquement...

Nous fonctionnons par cycles de six mois. Tous les six mois, nous sélectionnons un groupe de jeunes auteurs, principalement originaires de Gaza, et leur proposons une formation de trois mois. Les sessions portent sur la manière d'élaborer et de rédiger des récits personnels, le droit international et les droits de l'homme, la communication avec un public occidental, la rédaction journalistique et le reportage d'actualité, ainsi que les compétences rédactionnelles au sens large.

À l'issue de la formation, nous mettons en relation chaque auteur avec un écrivain confirmé qui se porte volontaire pour lui servir de mentor. Ils travaillent ensemble sur les récits des jeunes auteurs, que nous publions ensuite sur  notre site web, We Are Not Numbers.

Nous sommes financés par divers donateurs, ainsi que par des particuliers qui nous soutiennent par le biais de campagnes de financement participatif et de collecte de fonds.

Trouver des jeunes auteurs et des mentors n'a jamais été difficile. Chaque fois que nous ouvrons les candidatures, nous recevons des centaines de dossiers de jeunes de Gaza, et nous ne devons sélectionner qu'un petit nombre parmi les candidats les plus prometteurs. Nous recevons également de nombreuses candidatures de la part de mentors désireux d'accompagner et de former nos auteurs.

Refaat Alareer était l'un des cofondateurs de "We Are Not Numbers". Il était également l'un de nos formateurs et mentors. Il a tragiquement perdu la vie lors d'une attaque israélienne. Quatre de nos auteurs à Gaza ont également été tués au cours de ce génocide.

Pourquoi tant de jeunes Palestiniens de Gaza apprennent-ils l'anglais, qui est la langue de l'Empire ? D'ailleurs, beaucoup de ceux qui obtenaient une bourse d'études choisissaient de partir étudier aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie, au Canada. Notons que l'immense majorité de ces étudiants - qui n'avaient jamais quitté l'enclave auparavant - ne pensaient qu'à y retourner après leurs études : comment expliquer cela ?

Les habitants de Gaza accordent une grande importance à l'éducation et sont avides d'apprendre. Après l'arabe, l'anglais est la langue étrangère la plus demandée. Apprendre l'anglais peut aider les gens à donner plus de sens à leur vie - que ce soit en lisant de la littérature mondiale et en regardant des films internationaux, en accédant à de meilleures opportunités d'éducation et d'emploi, ou encore en nouant des liens et des amitiés à l'international.

Certes, l'anglais est la langue de l'empire. Les Palestiniens ont dû l'apprendre, mais nous reconnaissons également qu'il est largement utilisé à travers le monde et qu'il nous permet de communiquer et de tisser des liens politiques, économiques et culturels avec le reste du monde. De nombreuses ONG internationales présentes à Gaza travaillent en anglais. Si nous voulons atteindre et influencer les personnes et les institutions qui détiennent le pouvoir en Occident, nous devons être capables de parler leur langue.

Je ne pense pas que les étudiants choisissent les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Australie ou le Canada simplement parce qu'on y parle anglais. Ils postulent à des bourses dans de nombreux pays, mais ces destinations peuvent sembler plus accessibles car l'anglais est la principale langue étrangère enseignée à Gaza. Beaucoup d'entre nous grandissent en apprenant l'anglais, plutôt que d'autres langues étrangères, il est donc souvent plus facile d'étudier dans un pays anglophone.

Et lorsque les Palestiniens quittent Gaza pour étudier, ils souhaitent toujours y revenir. Gaza est notre foyer, et la Palestine est notre pays. Même si Gaza est assiégée et a tant souffert de la guerre, aucun autre pays ne peut remplacer notre foyer.

Quelle était la place de l'enseignement du français ou d'autres langues à Gaza et en Cisjordanie, avant le 8 octobre 2023 ?

Le français est également enseigné à Gaza. Il est proposé au niveau universitaire, et l'Institut français dispense également des cours de cette langue. Certaines personnes à Gaza parlent français ; je dirais donc que cette langue arrive en deuxième position après l'anglais en termes de diffusion. Mais le français n'est pas enseigné aussi largement que l'anglais, ni à Gaza ni en Cisjordanie. Telle était la situation avant le 7-Octobre.

Le livre  Nous ne sommes pas des chiffres est une anthologie des meilleurs textes que vous avez publiés sur votre site au cours de ses 10 premières années d'existence. Ces histoires personnelles (sous la forme de récits, de témoignages, de poèmes aussi) sont de grande qualité, faciles à lire, et pourtant riches, profonds, fascinants mais jamais désespérés comme un lecteur européen pourrait le redouter... Au contraire, on y rencontre une fraicheur, une lucidité, un humour et une joie de vivre qui nous surprennent. Comment avez-vous procédé à la sélection, a-t-elle été difficile ?

Il a été extrêmement difficile de ne sélectionner que 74 récits parmi plus de 1500 publiés au cours de la dernière décennie. Chaque récit présent sur notre site web possède sa propre valeur, sa propre sensibilité et sa propre beauté. Ils sont tous poignants, et n'en choisir qu'un petit nombre a donc constitué un véritable défi.

Nous avons sélectionné quelques récits pour chaque année. Nous souhaitions que ce recueil reflète les événements majeurs de chaque année et rende compte de l'atmosphère et des expériences vécues par les habitants de Gaza à cette époque. Nous avons dû limiter la longueur de l'ouvrage à un format raisonnable ; sinon, nous aurions voulu y inclure tous les récits.

L'ensemble de ces récits constitue un continuum d'expériences individuelles et collectives étroitement liées, s'étendant de la Nakba à nos jours. Le profond traumatisme lié à la dépossession qui semble transparaître dans chacun des récits n'en est-il pas une sorte de fil conducteur ?

Tout à fait. Israël ne met pas en œuvre un plan disparate ou réactionnaire visant à s'assurer la domination sur le territoire et la démographie entre le fleuve et la mer. Il suit un plan mûrement réfléchi pour y parvenir. Il le fait non seulement en tuant des Palestiniens et en les forçant à se déplacer, mais aussi en démantelant leur identité collective, c'est-à-dire en détruisant le tissu social et les institutions culturelles qui permettent aux Palestiniens de développer et de préserver leur identité nationale commune, leur mémoire et leurs liens. Israël a exercé jusqu'à présent une pression considérable sur les Palestiniens pour les pousser à la désintégration, à devenir des poches de population isolées socialement et territorialement, des bantoustans si vous préférez. Cette désintégration forcée signifie que dans une certaine mesure, on nous a empêchés de réfléchir à la manière dont nos expériences individuelles de l'occupation, aussi personnelles et uniques soient-elles, sont liées entre elles. Nous avons observé ce phénomène dans le travail de "We Are Not Numbers", et une partie de ce que nous prévoyons de faire en réponse au génocide consiste à raviver cette prise de conscience chez nos auteurs et à les soutenir lorsqu'ils l'expriment dans leurs écrits.

Le mouvement de solidarité avec la Palestine doit-il, selon vous, s'appuyer sur ce type de récits personnels, qui crée un fort sentiment de proximité avec les émotions exprimées par les auteurs ? En d'autres termes, les auteurs (WANNers) sont-ils les nouveaux ambassadeurs de Gaza ?

Je ne dirais pas que les témoignages personnels constituent le moyen le plus important de défendre la cause palestinienne, ni que le mouvement de solidarité doive s'appuyer principalement sur eux. À l'heure actuelle, nous avons besoin de tous les moyens de communication possibles pour faire connaître la réalité sur le terrain aux populations du monde entier.

Mais je crois sincèrement que les témoignages personnels comptent parmi les moyens les plus puissants pour aider les gens à créer un lien émotionnel avec les auteurs et avec ce qui se passe à Gaza. Nous pouvons partager des chiffres et des statistiques sur cette tragédie, mais les chiffres seuls ne suffisent pas à rendre compte de toute la réalité humaine des habitants de Gaza - cette humanité que les gens de l'extérieur ont besoin de découvrir et de ressentir.

Je ne dirais pas non plus que les auteurs de "We Are Not Numbers" sont les ambassadeurs de Gaza. Chaque personne à Gaza est un ambassadeur à sa manière : les femmes, les hommes, les jeunes et les personnes âgées. Les auteurs de "We Are Not Numbers" ont choisi de représenter la Palestine par l'écriture. Nous essayons d'exprimer les émotions, les pensées et la vérité de la vie à Gaza à travers nos récits. C'est l'une des façons dont nous pouvons défendre notre peuple.

Après le grand succès rencontré par la version anglaise, et alors que des traductions paraissent ou sont en cours, en italien, espagnol, japonais et bien sûr en français, est-il prévu de publier un nouveau recueil de récits des jeunes Palestiniens de Gaza ? Et si oui, quelle période couvrira-t-il ?

Nous disposons également d'une traduction en arabe de We Are Not Numbers. Nous travaillons actuellement sur un autre ouvrage qui allie art et poésie. Les poèmes sont tirés des récits de l'association, et les illustrations sont l'œuvre d'un artiste international de renom, dont nous dévoilerons le nom ultérieurement.

Nous ne sommes pas des chiffres - Les voix de la jeunesse de Gaza est notre premier ouvrage, mais ce ne sera pas le dernier. Nous espérons que de nombreux autres livres suivront.

Une grande place est faite aux femmes : aussi bien dans le livre que sur votre site, elles sont très nombreuses à témoigner. Quelle est la proportion de femmes dans le système universitaire à Gaza ?

Je ne dispose pas de statistiques définitives sur la proportion de femmes parmi les étudiants universitaires à Gaza, mais je peux vous affirmer que les Palestiniennes comptent parmi les plus nombreuses et les mieux éduquées de toute la région, tant en termes de scolarité achevée que de fréquentation et d'obtention de diplômes dans l'enseignement supérieur. La réussite des Palestiniennes dans le domaine de l'éducation fait partie intégrante de l'engagement global des Palestiniens en faveur de l'éducation, considérée comme un moyen de faire face, de guérir et de se reconstruire. C'est pourquoi je ne suis pas surpris que plus de 70% des auteurs de "We Are Not Numbers" soient des femmes. Dans ma propre classe à l'université, il y avait environ cinq fois plus de femmes que d'hommes.

Les femmes palestiniennes sont puissantes et fortes, et leurs voix sont claires - malgré la manière dont les médias grand public dépeignent souvent les femmes à Gaza. Les récits écrits par des femmes dans Nous ne sommes pas des chiffres parlent d'eux-mêmes.

Comment l'association a-t-elle survécu à la période post 7-Octobre ? Comment fonctionne-t-elle maintenant ?

La période qui a suivi le 7-Octobre a été catastrophique pour l'association "We Are Not Numbers". Nous ne pouvions plus mener les activités que nous organisions avant le génocide, notamment notre programme de formation, et nos locaux avaient été partiellement détruits.

Mais nous avons continué à publier des témoignages. En effet, pendant le génocide, nous en avons publié trois à quatre fois plus qu'auparavant. Dans les moments les plus difficiles, nos auteurs se sont tournés vers l'écriture et le récit pour partager leurs expériences et leurs émotions avec le monde entier.

Lorsque l'intensité du génocide s'est quelque peu atténuée, nous avons rouvert nos locaux et repris nos activités habituelles.

Les Palestiniens espèrent-ils un changement après les élections législatives en Israël à la fin octobre, et une éventuelle éviction de ce gouvernement génocidaire ? Ou bien, comme le constate  la journaliste Abby Martin, la société israélienne est-elle allée trop loin dans le fascisme revendiqué, le racisme décomplexé, et la haine assumée envers les Palestiniens ? À l'inverse, je dois avouer que j'ai presque été étonné qu'il n'y ait pas la moindre trace de ressentiment, et encore moins de haine, de la part des jeunes auteurs palestiniens envers les Israéliens... Comment cela est-il possible ?

En tant que Palestiniens, nous ne nous attendons pas à ce que les élections législatives israéliennes apportent un changement. L'histoire a montré que la politique israélienne s'est de plus en plus orientée vers la droite, et que la situation n'a cessé de s'aggraver. Lorsque nous examinons les positions des différents partis politiques israéliens sur la Palestine, nous voyons peu de raisons d'espérer un changement de cap significatif de la part d'un nouveau gouvernement.

L'opinion publique israélienne pendant le génocide ne nous a pas non plus donné beaucoup de raisons d'espérer. Je ne peux pas parler au nom de tous les écrivains palestiniens ni expliquer pourquoi certains de leurs récits ne contiennent que peu de ressentiment ou de haine envers les Israéliens. Peut-être en sommes-nous venus à nous attendre à l'hostilité des Israéliens, car c'est ce que les Palestiniens subissent depuis des générations. Peut-être nous sommes-nous tellement habitués à la haine qui nous est adressée que nous ne la restituons pas toujours pour ce qu'elle est dans nos écrits. Et peut-être, comme l'a dit un jour un diplomate palestinien, que nous, Palestiniens, sommes devenus "déraisonnablement raisonnables" en essayant de nous accommoder de la réalité que nous impose Israël ; en raison de cette mesure déraisonnable de la raison, il nous est peut-être difficile de croire que la haine changera quoi que ce soit. Plutôt que de nous y attarder, nous essayons simplement de nous construire une vie aussi agréable que possible sous l'occupation. Et cela nous ramène à votre question précédente sur l'espoir. Nous savons que nous avons les moyens et la volonté de reconstruire nos vies. Il nous suffit que l'occupation cesse pour avoir une véritable chance d'y parvenir.

Pour ma part, Israël a tué toute ma famille et détruit ma maison. Pourtant, je ne veux pas me laisser envahir par la haine ou le ressentiment envers les Israéliens. J'essaie de me concentrer sur mon amour pour les Palestiniens plutôt que sur ma haine des Israéliens. C'est ce qui m'aide à garder la tête froide. Peut-être que d'autres Palestiniens ressentent la même chose, mais les Palestiniens forment un groupe hétérogène. Si vous leur parlez, vous découvrirez que beaucoup éprouvent un profond ressentiment et une haine vis-à-vis des Israéliens, comme on peut s'y attendre de la part de personnes dont la vie a été détruite.

Merci infiniment pour votre travail.

Le recueil de l'association "We Are Not Numbers" est disponible en français
dans toutes les librairies. Il peut aussi être commandé sur le site de l'éditeur :  editionsdemilune.com

 reseauinternational.net