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Andreï Tarkovski: le temps comme ultime refuge

Bernard Lindekens

Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n°213, octobre 2026.

Quarante ans après sa mort, Andreï Tarkovski demeure une présence singulière dans l'histoire du cinéma. Il n'a réalisé que sept longs métrages, mais son influence est plus grande que celle de nombreux réalisateurs dont l'œuvre est bien plus abondante. Ses films sont en outre difficiles à résumer. Ils racontent des histoires, mais semblent finalement s'opposer au récit lui-même. Celui qui regarde Stalker, Solaris ou Le Miroir découvre moins une intrigue qu'une expérience du temps, de la mémoire et du silence.

Né en 1932 dans ce qui était alors l'Union soviétique, il est devenu l'un des cinéastes les plus importants du XXe siècle. Ses rapports avec le système soviétique furent difficiles. Ses films furent censurés, les productions prirent du retard et son indépendance artistique fut constamment mise sous pression. Il finit par quitter l'Union soviétique. Il réalisa ses deux derniers films à l'étranger et mourut à Paris le 29 décembre 1986, à l'âge de 54 ans. Il serait toutefois trop simpliste de présenter Tarkovski avant tout comme un dissident. Son œuvre va bien au-delà de la critique d'un système politique. Ce qui le préoccupait, c'était la question de savoir comment l'être humain peut préserver son monde intérieur dans une réalité qui cherche sans cesse à le submerger. Chez Tarkovski, la technologie, l'idéologie, la société de masse et le progrès rationnel apparaissent toujours comme des forces qui promettent quelque chose à l'homme, mais ne le rapprochent pas nécessairement de lui-même.

C'est pourquoi le temps est peut-être son sujet le plus important. Dans son célèbre livre Le Temps scellé (Sculpting in Time), Tarkovski décrivait le cinéma comme l'art de sculpter le temps. Selon lui, un film ne devait pas nécessairement avancer sans cesse. Au contraire: c'était précisément en attendant, en répétant et en donnant l'impression que rien ne se passait que le cinéma pouvait rendre visible quelque chose qui, dans la vie quotidienne, échappe généralement à notre attention. Cela explique aussi en partie ses célèbres plans longs. Un paysage, un robinet qui goutte, un homme marchant dans l'eau ou un personnage regardant silencieusement devant lui: chez Tarkovski, ce ne sont pas des intermèdes qui ralentissent l'action. Ils sont l'action. La réalité reçoit le temps nécessaire pour se révéler au spectateur.

C'est peut-être dans Stalker (1979) que cela apparaît le plus clairement. Trois hommes pénètrent dans une zone interdite à la recherche d'une chambre dont on dit qu'elle exauce le désir le plus profond de celui qui y entre. Sur le papier, il s'agit d'un récit de science-fiction; dans les faits, c'est un voyage philosophique à travers la peur, la foi et le désir. La question ultime n'est pas de savoir ce qui se passe dans la chambre, mais si l'être humain se connaît réellement lui-même et s'il ose se confronter à ce qu'il est.

Solaris (1972) utilise lui aussi la science-fiction pour explorer quelque chose de bien plus intime. La planète Solaris confronte les astronautes à leurs souvenirs et à leur culpabilité. L'avenir s'y révèle moins important que le passé qu'ils portent en eux. La frontière entre la réalité, le rêve et la mémoire s'estompe. Tarkovski semble ainsi suggérer que l'être humain ne se détache jamais complètement de ce qu'il a perdu.

L'exemple le plus personnel est Le Miroir (1975), un film dans lequel s'entremêlent souvenirs d'enfance, rêves, guerre et histoire familiale. Il ne comporte presque aucune intrigue traditionnelle. Le film se déploie comme la mémoire elle-même: de manière associative, fragmentaire et sans chronologie précise. Chez Tarkovski, le passé n'est pas une période révolue, mais quelque chose qui demeure constamment présent dans le présent.

C'est aussi en cela que réside son actualité durable. Tarkovski vivait dans un monde marqué par la censure soviétique, la lutte idéologique et les promesses technologiques. Nous vivons dans un monde caractérisé par une disponibilité permanente, les réseaux sociaux et un flux incessant d'images et d'informations. Mais le problème fondamental n'a guère changé: comment l'être humain peut-il préserver sa vie intérieure lorsque le monde extérieur sollicite constamment son attention?

Tarkovski n'a proposé aucune solution politique à cette question. Il a offert autre chose: du temps. Du temps pour regarder sans réagir immédiatement, pour accueillir les souvenirs, pour supporter le silence et pour ne pas devoir attribuer un sens à chaque instant. Ses films exigent du spectateur précisément ce que la culture moderne rend de plus en plus difficile: la patience.

Quarante ans après sa mort, c'est peut-être là l'héritage le plus radical de Tarkovski. Ses films refusent de céder à la précipitation. Ils ne nous demandent pas de comprendre plus vite, mais de regarder plus longtemps. Et c'est peut-être pour cette raison que, malgré leur âge, ils paraissent toujours aussi contemporains. Dans un monde qui va de plus en plus vite, Tarkovski demeure immobile — suffisamment longtemps pour nous rappeler que l'être humain possède aussi une vie intérieure. Chez lui, le monde intérieur de l'individu s'oppose souvent à la pression et à la superficialité du monde extérieur moderne.

Son influence sur la jeune génération de cinéastes est immense. Il est toutefois frappant de constater que les jeunes cinéastes ne cherchent pas à l'imiter; ils adaptent plutôt sa manière de regarder à une époque nouvelle.

Denis Villeneuve est probablement le nom le plus accessible pour expliquer l'influence de Tarkovski à un large public. Premier Contact (Arrival, 2016) et Blade Runner 2049 (2017), en particulier, présentent une lenteur "tarkovskienne" et un langage visuel contemplatif.

Dans Premier Contact, le temps cesse finalement d'être une ligne droite. Le passé, le présent et l'avenir se révèlent liés d'une manière différente de ce que pensait initialement le personnage principal.

Dans Blade Runner 2049, les paysages déserts, l'architecture, le silence et la lumière acquièrent une dimension presque métaphysique. Villeneuve réalise cependant des films manifestement différents: plus vastes, plus spectaculaires et plus étroitement liés à Hollywood. L'influence de Tarkovski chez lui réside surtout dans la place qu'il accorde au silence, aux questions philosophiques et à la contemplation au sein d'un grand récit de genre.

Quarante ans après sa mort, Tarkovski continue de nous enseigner que, dans un monde qui nous incite constamment à détourner le regard pour regarder plus loin, l'art de continuer à regarder est peut-être précisément la forme de liberté la plus radicale.

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