🧠 09/10/2026 euro-synergies.hautetfort.com  8min ⁑️ #329383

Contre les dieux du marais: Jünger et la nature sans l'homme

Giovanni Balducci

Source:  geopoliticaesistemi.com

Auf den Marmorklippen, Sur les falaises de marbre, parut en 1939, à la veille de la catastrophe européenne. Depuis lors, le bref roman d'Ernst Jünger a surtout été lu comme une parabole de la tyrannie et du glissement progressif d'une société civile vers un règne de la terreur. Mais cette interprétation, aussi inévitable soit-elle, n'épuise pas le livre. Le combat qui s'y livre est plus profond: il oppose deux conceptions de la nature et, avec elles, deux formes de civilisation.

D'un côté, la Marina, avec ses vignes, ses champs, ses monastères, ses bibliothèques, ses rites et ses villes; de l'autre, la forêt du Grand Forestier, le marais, la prolifération incontrôlée, le retour de l'indistinct. Il ne s'agit donc pas de la nature contre l'artifice, mais de la nature humanisée contre la nature déshumanisée.

Depuis les Falaises de marbre, les deux frères contemplent un paysage dans lequel l'œuvre de l'homme et celle de la nature sont devenues presque indiscernables. Ils voient "les villes érigées par l'homme pour lui servir de demeure et de réconfort, pour y vivre et y adorer les dieux" et sentent que les morts continuent de vivre "dans ces pierres et dans le sillon des champs".

La terre est donc aussi mémoire: non pas un espace vierge qu'il faudrait rendre à une innocence antérieure à l'homme, mais une réalité façonnée par les générations. Le paysage jüngerien est beau précisément parce qu'il porte l'empreinte des morts, parce que la nature et l'histoire s'y sont interpénétrées.

Il est significatif que, dans la Marina, existe un pacte très ancien entre ceux qui cultivent la terre et ceux qui cultivent la parole. Nul n'est assez pauvre "pour ne pas envoyer les premiers et les meilleurs fruits de son jardin aux cabanes des penseurs et aux ermitages des poètes". Au fondement de cette société réside une conception sacrée de l'ordre: "les dieux nous accordent le meilleur sans que nous l'ayons mérité".

Le pain, le vin, la poésie et le culte des morts appartiennent à une seule et même économie spirituelle. L'homme n'est pas le maître absolu de la nature, mais il n'est pas davantage un intrus coupable: il la cultive, lui donne forme et, en recevant ses fruits, l'introduit dans l'ordre de la civilisation.

C'est précisément cet équilibre que le Grand Forestier veut détruire. Ses gardes forestiers traversent "la terre cultivée depuis des siècles comme s'il s'agissait d'une lande", sans suivre les routes ni respecter les frontières, "irrévérencieux même envers les images sacrées". Ils parcourent la terre "comme si elle était déserte, inculte et non consacrée".

Le vieux seigneur des forêts "haïssait la motte labourée, le blé, les vignes et les animaux domestiques"; son cœur ne se serait réjoui qu'à la vue "de la mousse et du lierre verdissant sur les ruines de la ville", tandis que les chauves-souris auraient voltigé dans les cathédrales et que le sanglier aurait fouillé de son groin la terre des vignobles.

C'est l'un des passages où le roman paraît, presque quatre-vingt-dix ans plus tard, singulièrement actuel. Jünger renverse en effet un imaginaire qu'une partie de l'écologisme contemporain a rendu familier: le fantasme d'une nature enfin rendue à elle-même par le recul de l'homme. La ville reconquise par la végétation, l'animal sauvage revenu là où se trouvaient auparavant des maisons et des cultures, la forêt effaçant les routes et les frontières peuvent devenir les images d'une sorte de rédemption écologique. Dans Sur les falaises de marbre, elles constituent au contraire un cauchemar. La nature qui efface l'homme n'est pas libérée: elle régresse vers l'informe.

L'opposition finit par prendre une forme religieuse. Si l'ancienne Marina honorait les "dieux qui donnent aux hommes le vin et le pain", avec sa dissolution, "des divinités étrangères s'élèveraient sur les autels". Jünger les représente sous les traits d'une Diane monstrueuse, expression de la "fécondité sauvage", parée de nombreuses mamelles d'or, tandis que s'élèvent des temples consacrés à des images "qui suscitent l'effroi par leurs défenses, leurs cornes et leurs dents, et exigent des cérémonies sacrificielles indignes des humains".

Le conflit acquiert ici une clarté presque archétypale. Aux dieux du pain et du vin — culture, mesure, transmission, paternité, limite — succède la Grande Mère dans sa manifestation chtonienne: fertilité sans forme, prolifération, marais, sang. Jünger n'est pas neutre face à ces deux possibilités. Il se range du côté de la civilisation de la forme, hiérarchique et, au sens le plus ancien du terme, patriarcale. Non pas parce qu'il méprise la nature: les pages botaniques du roman suffiraient à le démentir. Mais parce qu'il sait que la nature divinisée contre l'homme peut devenir aussi terrible que l'homme qui prétendrait en être le maître absolu.

C'est ici que Sur les falaises de marbre peut être interrogé à la lumière du présent. À côté d'un écologisme qui vise raisonnablement à préserver le territoire et à le transmettre intact aux générations futures, on en entrevoit parfois un autre, plus idéologique, dans lequel la hiérarchie traditionnelle semble s'inverser: non plus la nature au service de l'homme et l'homme responsable de la nature, mais l'homme subordonné à une entité naturelle investie d'une valeur presque absolue. Dans certaines déclinaisons de l'imaginaire progressiste, l'être humain tend ainsi à apparaître avant tout comme un consommateur de ressources, un producteur d'émissions et un perturbateur des écosystèmes. Sa présence même sur terre semble grevée d'une faute originelle.

Poussée jusqu'à ses conséquences extrêmes, une telle conception contient un paradoxe: pour sauver le monde, on finit par imaginer un monde libéré de l'homme. La protection de l'environnement, née pour préserver les conditions de la vie humaine, peut alors se transformer en une métaphysique dans laquelle la vie de l'homme doit se justifier devant un tribunal supérieur appelé Nature. Il s'agit naturellement d'une tendance-limite et non d'une description de l'écologisme dans son ensemble ; mais c'est précisément pour cette raison que l'allégorie jüngerienne conserve une étonnante capacité de provocation.

La nature des Falaises n'est en effet pas la Nature abstraite, innocente et autosuffisante d'un certain imaginaire contemporain. C'est une nature qui acquiert sa signification par sa relation avec l'homme. La vigne n'est pas inférieure à la forêt parce qu'elle a besoin de la main du vigneron; le champ de blé n'est pas une dégradation de la prairie parce qu'il porte la marque de la charrue; l'animal domestique n'est pas moins authentique que l'animal sauvage. Le pain et le vin sont la nature devenue civilisation. Et c'est précisément cette métamorphose que le Grand Forestier déteste.

Il n'est donc pas surprenant que la destruction de la Marina coïncide avec la dissolution de tout héritage. Les protagonistes prennent parti pour les peuples qui ont défendu "leur liberté héritée de leurs pères", tandis qu'ils discernent chez le jeune prince la terrible coexistence de "la vieillesse de la race et de la jeunesse de la personne". Jünger ajoute une phrase capitale: "ce qui nous échoit par héritage appartient aux morts". Nous ne sommes pas les propriétaires absolus du monde, car nous l'avons reçu. Mais cette dépendance même envers les morts empêche également de concevoir la terre comme quelque chose dont il faudrait effacer les traces humaines afin de la restituer à une prétendue pureté originelle.

Même la poésie participe à cette résistance. Lorsque les rites funéraires sont dégradés par la lutte politique, Jünger observe que "le mètre poétique est en lui-même incorruptible": ses colonnes et ses portails invisibles demeurent hors d'atteinte des flammes de la destruction. Comme le pain, le vin, la vigne et la ville, la parole préserve une mesure qui précède l'individu et lui survit.

C'est pourquoi Sur les falaises de marbre n'est pas seulement un livre contre la tyrannie. C'est un livre contre l'informe. Contre la politique qui retourne à la tribu, contre la nature transformée en idole, contre une civilisation qui, commençant à avoir honte d'elle-même, peut en venir à considérer sa propre disparition comme une forme de rédemption. Jünger oppose à cette tentation une nature cultivée, habitée et consacrée: la terre du pain et du vin, des tombes et des bibliothèques, des champs et des villes.

Le rêve du Grand Forestier est au contraire que les vignobles redeviennent forêt, que le lierre recouvre les ruines et que le monde sauvage reprenne possession de ce que la civilisation avait arraché à l'indistinct. C'est une vision qui, aujourd'hui, peut même prendre aux yeux de certains l'apparence d'une utopie écologique. Pour Jünger, c'était l'image de la barbarie. Et la question qui en découle conserve toute sa force: qu'aurions-nous sauvé de la terre si, pour la sauver, nous avions sacrifié l'homme?

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