🧠 05/10/2026 reseauinternational.net  4min ⁑️ #328820

Zollinger, ma fille et moi

par Dr Abdelaziz Ghedia

Il y a quelques jours, j'ai raconté cette petite histoire à un ami. Elle est véridique. Et comme l'occasion se présente aujourd'hui, je la reprends. Par écrit. Ce qui est encore mieux.

En effet, je crois que cela vaut la peine que de telles histoires ne sombrent pas dans l'oubli. Cela ne coûte donc rien de leur réserver un tout petit espace numérique et de les rendre du domaine public, un patrimoine de l'humanité.

Jugez-en.

En 2013 ou en 2014, mes enfants étaient étudiants en médecine, à Laperrine, à Alger, là où plusieurs décennies auparavant, j'avais été moi-même étudiant.

Un weekend, alors qu'ils étaient en pleine révision de leurs modules, ma fille, externe en gastro-entérologie, m'avait posé une question, histoire de voir si j'avais toujours des souvenirs des cours des modules enseignés dans le cycle préclinique.

La question portait sur le cours qui était entre ses mains : les ulcères gastro-duodénaux.

- Papa, me dit-elle, est-ce que tu connais le syndrome de Zollinger-Ellison ?

J'ai souri un petit peu et j'ai répondu :

- ma fille, non seulement je connais ce syndrome mais j'ai aussi connu le professeur Zollinger en personne.

Étonnée, elle me jeta un regard avec ses yeux grands ouverts. Peut-être, n'en croyait-elle pas ses oreilles ? Peut-être pensait-elle que je plaisantais ?

- Mais non, je suis très sérieux, ajouté-je. Je jure sur la tête de mes enfants chéris, vous en l'occurrence, que j'ai connu Zollinger en personne, bien en chair et en os. Par contre, Ellison, lui, non. Je ne l'ai pas connu.

Quant au garçon, qui était très concentré sur son cours de sémiologie, il avait l'air ailleurs, à mille lieues de nous, ignorant tout de la conversation engagée entre sa sœur et moi. Pourtant, ils étaient assis côte-à-côte, dans la salle à manger, livres et polycopiés entassés sur la table. Ce qui avait réveillé en moi un brin de nostalgie de mes années de fac...

Ma fille attendait des explications.

D'abord la réponse à sa question : on suspecte le syndrome de Zollinger-Ellison devant tout ulcère gastro-duodenal rebelle au traitement médical et donc récidivant. En fait, cet ulcère si particulier est dû à une petite tumeur pancréatique qui secrète une substance chimique, une hormone dite "gastrine-like". Et c'est cette hormone qui stimule la sécrétion de l'acide chlorhydrique (HCl) par les cellules de la muqueuse gastrique : d'où la récidive de l'ulcère. Pour en venir à bout, il faut donc agir aussi sur cette tumeur pancréatique...

Ma fille était satisfaite de cette réponse car le cours qui était devant ses yeux ne disait pas autre chose...

Quant à l'autre réponse, cela nécessitait un petit flashback en quelque sorte. Alors, j'ai dit :

- Tu sais ma fille, moi, j'ai fait la spécialité de chirurgie générale, à la CCA de l'hôpital Mustapha dont le patron était le professeur Mentouri (paix à son âme). À l'époque (milieu des années 80), on organisait beaucoup de congrès de médecine et de chirurgie en Algérie. Et on invitait des sommités mondiales dans toutes les spécialités. En ces années-là, l'Algérie était non seulement la "Mecque des révolutionnaires" mais aussi l'Eldorado des intellectuels et des médecins qui venaient donner des conférences et étaler leur savoir.

C'est ainsi que lors d'un congrès de chirurgie (organisé dans le somptueux hôtel "Aurassi" sur les hauteurs d'Alger, notre patron (membre de l'Académie américaine de chirurgie) avait invité le Professeur Zollinger (Américain) et tant d'autres professeurs (Français, Italiens, Argentins, Japonais, etc.).

Comme nous étions Résidents en chirurgie dans son service, le patron a eu la gentillesse de nous présenter au professeur Zollinger.

- Voilà, ma fille. Est-ce que tu es satisfaite et convaincue en même temps de cette explication ?

Ma fille, heureuse du "parcours du combattant" de son père, ne pouvait qu'acquiescer.

Elle n'a eu aucune difficulté à valider son module de gastro-entérologie. Et d'autres modules encore durant tout son cursus. Elle est aujourd'hui médecin spécialiste en néphrologie. Et, évidemment, j'en suis fier. Comme tout père qui voit ses enfants réussir dans leur vie professionnelle.

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