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Les monstres parmi nous

Par  Henry Giroux, le 24 Septembre 2026

Nous avons beaucoup de monstres à détruire. - George Seferis

À quoi bon de dire la vérité sur le fascisme - qui est condamné - si rien n'est dit contre le capitalisme qui l'a engendré ? Une vérité de ce genre n'a aucune utilité pratique. - Bertolt Brecht.

Il y a plus de quarante ans, le compositeur et intellectuel grec  Manos Hadjidakis lançait un avertissement qui résonne moins aujourd'hui comme une réflexion sur le fascisme que comme une prophétie de notre époque. Le plus grand danger, suggérait-il, survient lorsque nous nous habituons au monstre, lorsque sa présence ne choque plus les consciences et que sa violence se fond dans le quotidien. La tolérance n'atténue pas le monstre. Elle multiplie les conditions lui permettant de prospérer, étoffant sa présence dans la vie publique jusqu'à ce que la monstruosité elle-même acquière l'autorité de gouvernance. Dans ce cas, l'effondrement des consciences est indissociable de la dissociation entre  "croyance et jugement, conviction et action".

Voilà où nous en sommes.

Les monstres ne se cachent plus. Ils occupent présidences et ministères, commandent les armées et les forces de police, contrôlent les plateformes numériques et les écrans de télévision, administrent les frontières, multiplient les centres de détention et transforment la souffrance d'autrui en show politique.  Leur discours de purification raciale, de déportation massive, d'extermination, de vengeance et de mise au rebut ne suscite plus l'indignation qu'il aurait pu et dû provoquer autrefois. La cruauté devient force. L'humiliation devient divertissement. Le spectacle de la souffrance devient source de jouissance politique. L'insupportable devient familier, et ce qui devrait provoquer la résistance s'intègre au rythme de la vie quotidienne.

Le monstre triomphe non seulement lorsqu'il commet des atrocités, mais aussi lorsque son récit se banalise, sa violence devient acceptable, son instrumentalisation des divisions raciales et de classe passe inaperçue, et sa présence ne trouble plus l'imaginaire moral.  Toni Morrison nous a offert un autre langage pour comprendre comment les monstres s'habituent à la normalité. Elle l'a nommé  "langage mort", un langage vidé de toute responsabilité éthique au service de la domination. Le langage mort de Morrison est lui-même monstrueux. Comme elle l'écrit, le langage oppressif

"ne se contente pas de représenter la violence. Il est la violence même".

C'est un langage qui "se nourrit du sang, exploite les vulnérabilités, dissimule ses agissements fascistes sous les apparences de la respectabilité et du patriotisme, poursuivant inexorablement son objectif ultime et sa quête de destruction".

L'analyse de Morrison dépasse le simple cadre de la rhétorique. Les monstres ont besoin d'un langage qui prépare le terrain à leur violence, déshumanise leurs victimes et familiariser le peuple à l'impensable. Le langage mort est l'une des conditions permettant à la monstruosité de s'infiltrer dans le quotidien, dissimulée sous le masque du bon sens.

 Primo Levi a un jour observé que

"les monstres existent, mais sont trop peu nombreux pour être véritablement dangereux. Plus dangereux sont les gens ordinaires, les fonctionnaires prêts à croire et à agir sans poser de questions".

Levi a toujours raison quant au rôle des fonctionnaires, mais aujourd'hui, les monstres eux-mêmes ont acquis un pouvoir institutionnel et une légitimité publique. Enhardis par des inégalités économiques abyssales, renforcés par la machinerie de l'autoritarisme de pointe et légitimés par une culture de la violence d'État grandissante, ils sont passés d'une marginalité politique aux plus hautes sphères de la société américaine.

 L'avertissement d'Hannah Arendt sur l'échec de la pensée revêt une urgence renouvelée. La monstruosité prospère quand le jugement est abandonné, lorsque penser devient un fardeau, et que l'ignorance passe d'une carence de connaissance au refus de savoir. On pourrait appeler cela la banalité de l'ignorance : la suspension volontaire du jugement qui permet de voir la souffrance sans réagir et d'entendre les mensonges sans les rejeter. Le monstre n'exige pas seulement l'obéissance. Il a besoin de sujets qui ont appris à ne pas penser à ce que leur obéissance cautionne.

 L'avertissement d'Hadjidakis soulève une question plus troublante encore que celle de savoir si, désormais, des monstres nous gouvernent. Que signifie pour une société de commencer à ressembler à ses monstres ? Et quelles influences sont à l'œuvre pour créer et normaliser cette ressemblance ? Ressembler ne signifie pas que tous deviennent meurtriers ou fascistes. Quand les habitudes de pensée, les structures affectives et les formes d'indifférence qu'exige la monstruosité commencent à imprégner le quotidien, la banalité de l'ignorance devient une condition sociale, une forme cultivée d'aveuglement moral où ne pas savoir offre un refuge contre la responsabilité et où le refus de penser devient une condition d'appartenance. Une telle ignorance possède une dimension émotionnelle, une psychologie de l'autoritarisme et une pédagogie de la terreur qui apprend non seulement à vivre avec la cruauté, mais aussi à s'en imprégner émotionnellement, trouvant plaisir et attirance dans des  "schémas de domination et de soumission qui se cristallisent en un syndrome d'attitudes concernant la hiérarchie, le pouvoir, la sexualité et la tradition".

Le monstre a une longue histoire, née dans les recoins les plus obscurs de l'imaginaire social, là où convergent la peur, la différence et le pouvoir. Comme l'a observé  Manvir Singh, les monstres hantent depuis longtemps les frontières entre l'humain et l'inhumain, le familier et le terrifiant, la civilisation et ce qu'elle rejette. Mais les monstres ne sont jamais de simples créatures de l'imaginaire. Ils sont des avertissements, des projections, l'incarnation de peurs collectives, et souvent des instruments pour décider qui mérite l'humanité et qui peut en être exclu. Ce qui importe politiquement, c'est ce qui se produit lorsque le monstre émerge du mythe et du fantasme, s'empare des institutions du pouvoir et s'octroie l'autorité de décider qui peut vivre, qui doit souffrir et qui peut être éliminé.

Un autre problème se pose avec la métaphore du monstre elle-même. Imaginer Donald Trump, Stephen Miller, Pete Hegseth, Itamar Ben-Gvir, Benjamin Netanyahu, ou d'autres architectes de la violence autoritaire contemporaine comme de simples monstres, c'est risquer de les placer en marge de l'histoire, comme si leur cruauté puisait son origine dans une pathologie privée, détachée de la société qui les a engendrés. Le monstre peut alors devenir un alibi pour cette même société. L'indignation morale se trouve individualisée, tandis que les institutions, les intérêts économiques, les hiérarchies raciales, les structures culturelles et les forces politiques qui cautionnent la cruauté organisée disparaissent. C'est là l'idée cruciale de l' argument  de Jorge Gonzalez Arocha : transformer les auteurs de violences en monstres peut devenir une façon de détourner le regard.  Arocha soutient que

"réduire l'auteur du crime à un simple monstre nous empêche de nous reconnaître comme auteurs potentiels. Cela nous éloigne de l'événement et de sa réalité, tout en nous plaçant dans une position de supériorité morale... [C'est] une façon de nier que la capacité de détruire nous caractérise aussi, qu'elle fait partie de la condition humaine".

Le problème n'est pas l'absence de monstres. Le problème surgit lorsque la monstruosité devient explication plutôt que question. Les monstres ne sortent pas de nulle part, hors de l'histoire. Ils sont produits par l'histoire, cultivés par les institutions, protégés par les bureaucraties, légitimés par la loi, financés par de puissants intérêts économiques, amplifiés par les médias et normalisés par la culture. La portée politique des monstres ne réside pas seulement dans les horreurs qu'ils commettent, mais aussi dans l'ordre social qui rend ces horreurs possibles, utiles, légitimes et, finalement, banalisées. Se focaliser uniquement sur les monstres peut occulter la structure profonde du capitalisme mafieux, un système qui

" privilégie certaines formes de pouvoir au détriment du bien commun et permet la déshumanisation progressive de nos sociétés".

La question doit donc évoluer. Il nous faut passer du monstre à la machine, de la pathologie individuelle à l'économie politique de la cruauté organisée, et aux forces culturelles et éducatives qui enseignent aux individus à vivre avec les souffrances engendrées par cette machine. Les monstres n'agissent pas seuls. Leur pouvoir se manifeste dans les institutions qui les protègent, la richesse qui les soutient, les lois qui les autorisent et la violence qui en découle. Nous constatons leurs actes dans les rues ensanglantées,  chez les migrants brutalisés et abandonnés à leur sort dans les centres de détention,  dans les actes de torture documentés des prisons israéliennes et  les corps d'enfants et de familles déchirés par les bombes israéliennes et américaines à Gaza. Derrière ces abstractions se cachent des membres arrachés, des corps démembrés, des enfants extraits des décombres, des familles brûlées et ensevelies sous les ruines de leurs maisons, et des êtres humains réduits à l'état de chair et d'os par des systèmes où la cruauté a été organisée, autorisée et perpétuée jusqu'à ce que même la violence la plus horrible perde de son pouvoir de choquer.

L'horreur réside dans l'acceptation croissante des monstres par la société, dans le silence qui entoure leurs crimes et l'érosion des limites morales et politiques qui, jadis, rendaient leurs actes intolérables. Un tel silence n'est jamais innocent. Il est la rigidité cadavérique de la décadence éthique et politique, le moment où une politique organisée autour de la mort commence à passer pour la vie ordinaire. Le cauchemar ne se tapit plus dans l'ombre. Il apparaît au grand jour et se heurte à l'indifférence, à la résignation ou aux applaudissements. La question est de savoir comment les gens apprennent à vivre au milieu de la souffrance de masse et, finalement, à détourner le regard. Quelles formes de pouvoir exigent un tel silence ? Quelles institutions le cultivent ? Quelle culture enseigne aux gens à se détourner des corps abandonnés ? Et surtout, quel système éducatif enseigne à des millions de personnes non seulement à tolérer la cruauté, mais aussi à s'identifier à ceux qui l'infligent, à cautionner le pouvoir qu'ils incarnent et à percevoir la souffrance d'autrui comme le prix de leur propre libération illusoire ?

L'économie politique, la culture et la pédagogie convergent ici. Le monstre devient indissociable du capitalisme mafieux, du terrorisme pédagogique et de la culture de la cruauté. Le capitalisme mafieux ne produit pas de monstres par hasard. Il en a toujours plus besoin, comme de publics capables de les aimer.

Le concept de mal radical chez Arendt pousse cette réflexion, nous faisant passer de l'échec du jugement à la machinerie politique qui rend les êtres humains superflus. Dans Les Origines du totalitarisme, le mal radical émerge d'un ordre politique capable de dépouiller les êtres humains de leurs droits, leur histoire, leur individualité et, finalement, leur droit à appartenir à la communauté humaine. Le camp de concentration a représenté la réalisation la plus extrême de cette logique, mais sa portée politique a largement dépassé ses frontières.

Le récit ultérieur d'Arendt sur Adolf Eichmann a encore complexifié la situation. Eichmann ne lui apparaissait pas comme une figure démoniaque d'une perversité insondable. Il semblait effroyablement ordinaire : bureaucrate, carriériste, obéissant, incapable de réfléchir sérieusement aux conséquences de ses actes. La banalité du mal ne signifie pas que ses crimes étaient banals. Elle signifie que des crimes extraordinaires peuvent être commis par le biais de routines, du langage bureaucratique, de l'ambition professionnelle, de l'obéissance et de la suspension du jugement.

Reinhard Heydrich, l'un des principaux architectes de la machine nazie de terreur et de massacres, représente un autre aspect du monstre politique. Chez lui, le fanatisme idéologique, l'intelligence administrative et un pouvoir institutionnel extraordinaire convergeaient. Il ne faut pas réduire Eichmann et Heydrich à un seul et même type psychologique, mais tous deux révèlent l'insuffisance d'une vision des atrocités réduites au seul crédit de monstres. Les systèmes de terreur modernes requièrent administrateurs, juristes, techniciens, policiers, propagandistes, intellectuels, journalistes et fonctionnaires. Le mal devient politiquement le plus dangereux lorsqu'il se dote d'un bureau, d'un budget, d'une bureaucratie, d'un vocabulaire de nécessité et d'un public prêt à accepter ses prémisses.

 Primo Levi percevait ce danger sous un autre angle. Il rejetait la tentation rassurante de diviser le monde de façon simpliste entre l'humanité innocente et des monstres incompréhensibles. Comme il l'a dit un jour :

"C'est une erreur stupide de voir tous les démons d'un côté et tous les saints de l'autre... Diviser en noir et blanc, c'est ignorer la nature humaine".

 Son concept de zone grise a conféré à cette intuition sa force politique la plus troublante. La zone grise n'abolit pas la distinction entre victime et bourreau. Elle révèle comment les systèmes de domination corrompent la vie morale elle-même. La leçon politique est troublante précisément parce qu'elle nous prive du réconfort de croire que l'atrocité est l'apanage d'une autre espèce humaine. La barbarie moderne n'émerge pas en dehors de la civilisation. Elle est organisée par les institutions, les technologies, les formes d'expertise et les structures d'obéissance de la civilisation.

 Umberto Eco a soulevé un point similaire concernant le fascisme. Le fascisme ne revêt pas un costume unique et immuable. Il modifie son langage, ses symboles, ses technologies et ses formes institutionnelles.  Eco avertissait que

"l'Ur-fascisme peut revenir sous les déguisements les plus innocents".

Se limiter aux chemises noires de Mussolini ou aux chemises brunes d'Hitler, c'est donc risquer de passer à côté du fascisme lorsqu'il revient en costume, Bible à la main, invité de podcasts, maître d'un algorithme ou invoquant des discours de liberté, de renaissance nationale, de sécurité des frontières et de souveraineté populaire. Le fascisme survit précisément parce qu'il apprend à s'adapter aux conditions historiques de son époque.

Si le fascisme évolue au gré des contextes historiques qui le caractérisent, ces contextes deviennent essentiels pour comprendre comment ses monstres sont engendrés et perpétués. Le problème du monstre doit donc être appréhendé dans son cadre d'économie politique, de culture, de pédagogie et d'histoire. Les conditions qui rendent la monstruosité possible ne sont ni accidentelles ni immuables.  Elles émergent de sociétés où l'inégalité extrême est considérée comme naturelle, la cruauté comme un divertissement, la hiérarchie raciale comme une évidence, le militarisme comme une vertu nationale et des populations entières comme jetables.

La monstruosité actuelle n'est pas apparue subitement avec Trump.  Elle trouve son origine dans la longue histoire de l'impérialisme américain et, plus particulièrement, dans la guerre contre le terrorisme.  Au nom de la lutte contre le terrorisme, les États-Unis ont déclenché des guerres dont le bilan direct a dépassé 600 000 morts en Afghanistan, en Irak, au Pakistan, en Syrie et au Yémen, tandis que les estimations des décès indirects, causés par la destruction des infrastructures, les maladies, les déplacements de population et la malnutrition, se chiffrent en millions. Une telle dévastation ne saurait se réduire à un simple échec politique catastrophique. Elle a constitué un vaste mécanisme de mise au rebut racialisée permettant de bombarder, torturer, déplacer, emprisonner et abandonner des populations entières, tandis que leurs souffrances étaient à peine prises en compte dans le discours moral de la vie politique américaine.

 Aimé Césaire avait compris depuis longtemps que la violence impériale ne reste jamais confinée aux seuls peuples qu'elle vise en premier lieu. La brutalité coloniale, avertissait-il, produit un "terrible effet boomerang" : les habitudes de déshumanisation, de hiérarchie raciale, d'anarchie et de violence organisée cultivées à l'étranger finissent par se retourner contre leurs auteurs. La guerre contre le terrorisme en offre une illustration contemporaine terrifiante.  Les chambres de torture d'Abou Ghraib, la détention indéfinie à Guantánamo, les extraditions extrajudiciaires, les assassinats par drones, la surveillance de masse et la normalisation de la guerre permanente ont fait plus que dévaster d'autres sociétés. Elles ont contribué à habituer le public américain à la torture, à la surveillance, à la militarisation des forces de l'ordre, à un pouvoir exécutif bafoué et à la désignation de populations entières en tant que menaces. Le trumpisme n'a pas inventé cette culture politique. Il en a hérité, l'a intensifiée et a retourné ses habitudes impériales contre lui. En ce sens, le monstre est rentré au pays car la machine qui l'a engendré fonctionnait depuis des décennies.

Sous le capitalisme mafieux, la machine impériale de la mise au rebut se retourne contre elle, prenant une forme domestique particulièrement meurtrière. Les richesses se concentrent, les biens publics sont pillés au profit d'intérêts privés, les institutions démocratiques sont subordonnées au pouvoir des milliardaires et l'État répressif s'étend tandis que l'État social se réduit. Abandon et répression deviennent les deux faces d'un même ordre politique.

La pédagogie devient essentielle car le fascisme ne s'impose jamais d'en haut. Il s'apprend. Il faut enseigner aux gens qui craindre, qui haïr, quelles souffrances importent, lesquelles peuvent être ignorées et dont la disparition peut être célébrée. Ils doivent apprendre à percevoir la cruauté comme force, la domination comme liberté, la hiérarchie raciale comme naturelle et la violence comme purification nationale.

Le terrorisme pédagogique désigne ce processus. Il opère à travers les écoles et les églises, la télévision et les réseaux sociaux, les podcasts, les rassemblements politiques, les plateformes numériques, la publicité et le théâtre spectaculaire de la violence d'État. Ces appareils culturels ne se contentent pas de communiquer des idées. Ils polarisent l'attention, façonnent les consciences, mobilisent les désirs et inculquent des schémas de pensée. Ils créent les conditions émotionnelles et idéologiques qui font de la marginalisation une évidence.

Les angoisses individuelles sont instrumentalisées pour désigner des ennemis publics. La solitude se mue en une solidarité factice, l'impuissance en agressivité, et le ressentiment en vertu morale. La peur se transforme en haine et l'humiliation en désir d'humilier autrui. Le fascisme prospère grâce à cette économie émotionnelle car elle offre à la souffrance individuelle une cible publique. Les blessures infligées par un ordre social de plus en plus brutal sont détournées des structures qui les produisent et dirigées contre les immigrés, les Noirs, les Palestiniens, les féministes, les intellectuels, les personnes LGBTQ+, les dissidents et tous ceux désignés comme ennemis.

Une culture de la barbarie s'installe lorsque la cruauté ne se limite plus à l'État ou à ses dirigeants les plus fanatiques, mais s'immisce dans la vie quotidienne, façonnant la conscience collective, les aspirations politiques et les limites de la conception de l'humanité. La barbarie devient culturelle lorsque de larges majorités soutiennent les déportations forcées, les châtiments collectifs, la famine, les violences exterminatrices et la destruction de la vie civile sans percevoir ces politiques comme une catastrophe morale.

Israël en offre un exemple glaçant.  En mai 2025, un sondage mené par Tamir Sorek, professeur à l'Université d'État de Pennsylvanie, a révélé que 82 % des Juifs israéliens interrogés sont favorables à l'expulsion des Palestiniens de Gaza, dont 54 % se déclarent "tout à fait" favorables.  Plus inquiétant encore, 47 % estiment que, lors de la conquête d'une ville ennemie par l'armée israélienne, celle-ci doit agir comme les Israélites lors de la conquête biblique de Jéricho, en  "tuant tous les habitants" . Ces chiffres révèlent quelque chose de plus terrifiant qu'un simple soutien à une politique militaire particulière. Ils montrent comment le discours de l'expulsion et de l'extermination peut passer des marges de la vie politique au vocabulaire moral de la société quotidienne. Voilà à quoi ressemble une culture de la barbarie lorsque la notion de "jetable" devient une évidence, et que la destruction d'un autre peuple peut être perçue comme légitime, nécessaire, voire juste.

 Omer Bartov va plus loin, affirmant que la société israélienne s'est rendue complice par ses actes et son silence, et qu'elle est de plus en plus marquée par la violence, la vulgarité et l'indifférence. L'enjeu dépasse ici les crimes de Netanyahu, Ben Gvir ou de l'armée israélienne. Il s'agit de la production pédagogique d'un ordre social où le langage de l'élimination devient concevable, la souffrance de masse tolérable,  et la violence exterminatrice s'intègre au rythme ordinaire de la vie nationale. C'est le but ultime du terrorisme pédagogique : la fabrication de sujets pour qui la barbarie n'apparaît plus comme telle.

La culture fasciste ne se contente pas de tolérer les monstres. Elle les transforme en célébrités, en hommes forts, en sauveurs et en figures d'identification, reproduisant un culte du chef. Leurs violations des normes morales et politiques deviennent preuves d'authenticité, leur cruauté une preuve de force. Leur mépris des contraintes démocratiques devient une source de plaisir pour leurs adeptes qui perçoivent chaque transgression comme une libération illusoire des obligations d'égalité, de compassion et de responsabilité mutuelle.

Trump a offert une démonstration glaçante de ces passions fascistes et mobilisatrices lorsqu'il a appelé ses partisans à tricher lors des élections de novembre. À la convention républicaine de Dallas, il a enjoint des milliers de sympathisants à lever la main droite et à répéter un serment d'allégeance personnelle incluant la déclaration :  "Peu m'importe d'être inscrit sur les listes électorales ou non. Je vais tricher comme ils le font". Il s'agissait de bien plus qu'une simple atteinte aux normes démocratiques. C'était un rituel politique fasciste où la loyauté envers le chef, le mépris des lois et le plaisir de la transgression collective se mêlent en un spectacle de masse. Pourtant, l'incident a été absorbé par le flux incessant des médias, relégué au rang de simple excentricité de plus de Trump. C'est ainsi que le fascisme se banalise : l'outrage est rapporté, consommé et oublié avant même que sa signification puisse faire l'objet d'un examen public approfondi. Ce qui aurait dû être perçu comme une urgence politique s'est dissous dans la culture de l'immédiateté, dépouillé de sa portée historique et réduit à un simple spectacle sans conséquence.

La tâche politique ne saurait se réduire à destituer des individus monstrueux. Le discours sur la monstruosité devient politiquement paralysant lorsqu'il individualise un problème systémique, focalisant l'attention sur des dirigeants pathologiques tout en laissant intactes les institutions, les intérêts économiques, les écosystèmes médiatiques, les hiérarchies raciales et les forces éducatives qui engendrent une conscience autoritaire.

La question politique fondamentale de notre époque n'est pas de savoir si les monstres sont de retour. Elle concerne plutôt le type de société qui les engendre, les formes de pouvoir qui en ont besoin et les mécanismes pédagogiques qui conditionnent les individus à les suivre. Le monstre n'est pas la finalité de l'analyse, mais son point de départ. On ne peut vaincre le fascisme en écartant simplement ses figures les plus emblématiques tout en laissant intacts les rouages économiques, politiques et culturels qui les ont produits. La lutte contre le fascisme doit également s'attaquer au capitalisme de rue, à la suprématie blanche, au militarisme, au système carcéral et aux institutions qui transforment les êtres humains en une population jetable.

Mais la résistance ne peut se nourrir de la seule indignation. Elle a besoin d'un langage porteur d'espoir et d'une politique capable de le concrétiser. L'espoir n'est ni optimisme ni foi en une justice immanente. Cette pratique qui naît du refus de la solitude artificielle de la vie néolibérale, de la rencontre et de la reconnaissance perçue comme une souffrance privée est souvent une blessure publique infligée par les structures du pouvoir. Cet espoir se manifeste dans les syndicats, les salles de classe, les manifestations, les réseaux d'entraide, les mouvements abolitionnistes, les luttes pour la liberté des Palestiniens, les campagnes pour la justice pour les immigrés et les organisations capables de transformer la colère en force collective.

Des signes indiquent déjà qu'une telle politique peine à émerger aux États-Unis. La résurgence du socialisme démocratique, la croissance fulgurante des Socialistes Démocrates d'Amérique (DSA), les victoires électorales de candidats socialistes et le regain de militantisme syndical suggèrent qu'un nombre croissant de citoyens refuse désormais d'accepter la tyrannie du marché comme seul horizon politique. La DSA comptait plus de 120 000 membres à l'été 2026, parallèlement à une multiplication des victoires électorales socialistes et des campagnes d'organisation. Il ne faut ni idéaliser ces évolutions ni les confondre avec une transformation socialiste de masse. Elles sont néanmoins importantes car elles témoignent d'une réalité que le pouvoir en place cherche désespérément à faire passer pour impossible : le capitalisme est de nouveau désigné comme un problème politique, le socialisme revient sur le devant de la scène comme un langage porteur d'espoir, et la lutte collective transperce le discours étouffant selon lequel il n'existe aucune alternative.

L'espoir est dangereux pour le fascisme car le pouvoir autoritaire se nourrit d'isolement, d'amnésie historique, de lassitude politique et de la conviction que rien ne changera. L'espoir militant brise cette conviction. Il transforme la souffrance individuelle en colère publique, les spectateurs en acteurs politiques et la solitude dont se nourrit le fascisme en force collective. Contre la pédagogie de la peur, il crée  une pédagogie de la résistance et du courage civique. Contre la culture de la cruauté, il fait de la solidarité une arme et de la justice une revendication collective. Contre une société organisée autour du jetable, il insiste sur le fait que les êtres humains valent plus que les marchés, les frontières, la propriété et le profit, et que les institutions qui engendrent misère, abandon et violence organisée doivent être transformées.

Le combat dépasse la simple défaite des monstres qui occupent les sommets du pouvoir. Nous devons détruire les conditions qui les rendent possibles en bâtissant une démocratie de masse capable de s'attaquer à la concentration des richesses, de démanteler les hiérarchies raciales et économiques, de défendre les biens publics, de briser l'emprise du militarisme et de rendre le pouvoir économique et politique au peuple. La démocratie ne peut survivre comme simple coquille politique du capitalisme vidée de sa substance et gouvernée de l'intérieur par un pouvoir économique concentré. Elle doit devenir le mode d'organisation de la vie sociale elle-même, fondé sur l'égalité, le pouvoir collectif et la lutte pour un avenir juste.

 Il y a plus de quarante ans, Manos Hadjidakis avertissait :

"Quand le visage du monstre cesse de nous effrayer, c'est là que nous devons avoir peur... car cela signifie que nous avons commencé à lui ressembler".

Son avertissement n'a jamais été aussi urgent. Mais la ressemblance n'est pas une fatalité. Le monstre se nourrit de notre résignation, notre silence, notre isolement et, finalement, notre conviction que toute résistance est vaine. L'espoir le plus radical naît du rejet de ce mensonge. Les monstres sont façonnés par l'histoire, et ils peuvent être défaits par la lutte collective. Cette lutte doit s'attaquer au capitalisme lui-même et élaborer une politique socialiste démocratique capable d'arracher le pouvoir des mains des élites dirigeantes, de le rendre au peuple et de transformer l'espoir en une force de refonte du monde.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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