
Pourquoi tout est désormais fasciste
La tyrannie de l'ouverture
Natasha Burge
Source: natashaburge.substack.com
Certains de mes anciens amis publiaient des messages à mon sujet en ligne, déplorant ce triste constat: «Natasha a complètement déraillé et est devenue fasciste».
Lesquelles de mes opinions politiques ont conduit ces anciens amis à me qualifier de fasciste ? Des choses comme: une politique d'immigration raisonnable est une bonne chose. Les transitions de genre chez les enfants sont une mauvaise chose. Le deuxième amendement est une bonne chose. La famille nucléaire est une bonne chose. La délocalisation des emplois est une mauvaise chose. L'ordre public est une bonne chose.
Je connais réellement la définition du fascisme, et je sais donc que mes convictions politiques en sont très éloignées. Mais je sais aussi que je ne suis pas la seule à qui cela est arrivé.
Pourquoi est-il donc devenu courant de qualifier machinalement de fasciste quiconque s'écarte du dogme libéral ?
L'ouverture ou Auschwitz
Pour répondre à cette question, nous devons comprendre à quel point la Seconde Guerre mondiale a traumatisé le monde occidental. Des millions de personnes ont été tuées et des millions d'autres ont dû affronter les conséquences du conflit. Une grande partie de l'Europe était littéralement en ruines — villes rasées, économies dévastées, légitimité politique épuisée — et devait être reconstruite.
Les planificateurs gouvernementaux, les économistes et les intellectuels furent contraints de se demander, en termes concrets, comment reconstruire les nations de manière à empêcher une nouvelle descente dans le totalitarisme. «Plus jamais ça» devint leur principe directeur — mais il leur fallait d'abord comprendre pourquoi tant de personnes avaient succombé au fascisme. Après tout, celui-ci n'avait pas surgi de nulle part, avec ses bottes militaires et ses rassemblements: où avait-il véritablement commencé?

Ces experts en vinrent à penser que les racines du fascisme résidaient dans des habitudes mentales acquises dès les premières années de la vie. Même des traits normaux, que nous considérerions autrement comme ordinaires, furent désormais perçus comme susceptibles de préparer les individus à accepter le totalitarisme.
Il s'agissait notamment de traits tels que l'obéissance aux figures d'autorité, le malaise face à la différence et la tendance à accepter la tradition. Même une ferme conviction quant à ce qui est bien ou mal était jugée dangereuse, parce qu'elle apprenait aux gens à voir le monde en termes absolus. Les structures familiales traditionnelles — les parents et les enfants — étaient désormais considérées comme des lieux de formation à une hiérarchie dangereuse, apprenant aux enfants l'obéissance aveugle et la soumission à l'autorité. L'attachement d'une communauté à son histoire était devenu périlleux, car il rendait les gens réceptifs à une pensée fondée sur l'exclusion.
Des objections furent formulées.
Certains firent remarquer que les caractéristiques sociales désormais considérées comme de possibles vecteurs du fascisme avaient longtemps fait partie de la vie occidentale sans déboucher sur l'autoritarisme. D'autres soutinrent que le fascisme pouvait être considéré, de manière plus pertinente, comme le résultat de l'effondrement de la tradition. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l'Allemagne avait été dévastée par le chaos social et économique, laissant sa population vulnérable à un mouvement politique qui promettait une autorité résolue et des certitudes morales.
Mais les experts qui façonnaient les institutions de l'après-guerre avaient vécu la guerre totale, le génocide et le quasi-effondrement de l'Europe; ils étaient traumatisés, et les personnes traumatisées identifient souvent mal les causes et s'accrochent à des solutions totalisantes.
Les traditions occidentales, l'héritage culturel et la structure familiale en vinrent donc à être considérés comme des terreaux du proto-fascisme. La réponse à la question «Comment empêcher que cela ne se reproduise jamais?» paraissait dès lors évidente: affaiblir tout ce qui était susceptible de produire une pensée fasciste.

Dans son livre The Return of the Strong Gods, R. R. Reno retrace l'élaboration de cet effort d'après-guerre en examinant la pensée des figures influentes dont les travaux l'ont orienté, notamment Karl Popper, Friedrich Hayek et Theodor Adorno. Par l'intermédiaire de livres, d'essais, de colloques universitaires, de conseils en matière de politiques publiques et du façonnement des institutions culturelles, ces idées furent reprises par la classe dirigeante afin de créer l'impératif directeur du monde occidental: "l'ouverture ou Auschwitz".
Cette refonte ne fut pas menée de manière secrète ou conspiratrice; au contraire, elle fut largement débattue, puis généralement accueillie avec soulagement et célébrée: les experts avaient trouvé comment réformer la société afin que nous puissions vivre dans la prospérité et la paix ! Ces idées furent donc diffusées dans les livres, les écoles, les universités et les institutions internationales, puis adoptées par le public comme une sorte de vaccin moral destiné à empêcher une nouvelle et dangereuse flambée de guerre.
Cette «ouverture» devait rééquilibrer les normes du monde occidental, en renforçant sainement les tendances libérales qui existaient déjà depuis longtemps, afin d'atténuer les pulsions autoritaires. Les gens pouvaient encore aimer leur pays — mais pas trop fortement. Ils devaient se montrer sceptiques à l'égard de l'autorité. Ils devaient être ouverts aux autres cultures et ne jamais considérer la leur comme supérieure. Quelles que soient leurs croyances religieuses, celles-ci devaient demeurer privées et ne pas être imposées aux autres. Les Occidentaux devaient être ouverts d'esprit et non idéologiques.

Mais après une guerre qui avait semblé annoncer la fin du monde, l'éthique de l'ouverture s'accompagnait, de manière compréhensible, d'un sentiment de supériorité morale. Et ce sentiment de supériorité acquit progressivement une force de persuasion toujours plus grande.
Comme l'écrit N. S. Lyons: «Si l'on suppose que les seules options sont "la société ouverte ou Auschwitz", alors maintenir une tolérance zéro à l'égard des valeurs supposées de la société fermée devient, dans les faits, un commandement moral. S'opposer à quelque aspect que ce soit de l'ouverture de la société et de la libération individuelle — de la sécularisation à la révolution sexuelle et aux droits des personnes LGBTQ, en passant par la libre circulation des migrants — revenait à faire le travail de Hitler et à risquer de favoriser le retour du fascisme, aussi éloigné du fascisme réel que puisse être le sujet concerné».

L'impératif d'ouverture devint ainsi toujours plus dogmatique.
Les médias célébraient la transgression des normes tout en présentant la famille, la religion et le patriotisme comme pittoresques, mais archaïques. Dans l'enseignement, la transmission de la sagesse céda la place à l'encouragement du scepticisme. L'identité nationale fut diluée dans des valeurs abstraites sans rapport avec l'héritage historique. L'immigration augmenta régulièrement, tandis que l'idéal d'assimilation était remplacé par le multiculturalisme.
En politique, l'ouverture s'exprimait par la gouvernance supranationale et des garde-fous bureaucratiques. Dans l'économie, les marchés libres et le commerce mondialisé devaient affaiblir le nationalisme. En psychologie, les convictions fermes étaient perçues comme les signes d'une rigidité pathologique; être mentalement sain signifiait être ouvert d'esprit. Dans l'art, la subversion provocatrice remplaça la beauté et le sens. Dans la vie familiale, la famille nucléaire fut redéfinie comme oppressive. Quant aux rôles de genre, les distinctions fixes étaient désormais considérées comme des entraves arbitraires qu'il fallait renverser.
Ces idées se propagèrent comme les idées se propagent habituellement : par le prestige, les incitations et l'imitation. Rares étaient ceux qui concevaient cette poussée vers l'ouverture comme la promotion d'une idéologie particulière, tant la société était saturée par le message ambiant selon lequel l'ouverture était bonne et la fermeture mauvaise. La plupart des gens l'acceptaient comme une évidence: ce n'est pas faire de la politique, c'est simplement être quelqu'un de bien!

Pour progresser dans l'administration, le monde universitaire, les médias et les entreprises, il fallait évoluer parmi des personnes formées à la même vision du monde. Ainsi, sans qu'aucune cabale occulte soit nécessaire, un ensemble commun d'idées en vint à dominer une grande partie du monde occidental, simplement parce que leur adoption constituait le prix à payer pour accéder au statut, à l'influence et à la légitimité.
La guerre froide donna aux États-Unis une menace existentielle autour de laquelle se rassembler, ce qui nécessitait d'attiser le patriotisme et de mobiliser l'effort national, retardant ainsi l'anéantissement complet des normes. Mais les années 1950, souvent dénoncées comme conformistes, ne l'étaient pas davantage que n'importe quelle autre décennie. Elles furent néanmoins l'époque où les «experts» devinrent obsédés par la conformité, qu'ils considéraient comme annonciatrice du fascisme. La révolution culturelle des années 1960 ne devrait donc pas être perçue comme un soulèvement spontané, mais comme le moment où la volonté, imposée d'en haut, de dissoudre les normes sociales produisit pleinement ses effets.
Lorsque l'URSS s'effondra, il ne restait presque plus rien pour empêcher la dissolution totale. On pouvait ergoter sur la vitesse précise à laquelle le progrès devait avancer, mais tel était le mandat directeur dans l'ensemble du spectre politique. Aux États-Unis, les démocrates privilégiaient l'ouverture culturelle, cherchant, au nom de la tolérance, à dissoudre les normes sociales relatives à la famille, à la culture, au genre et à la religion. Les républicains privilégiaient l'ouverture économique par l'intermédiaire des marchés libres et de la mondialisation, tout en tentant de préserver les normes sociales. Mais dès les années 1990, les démocrates avaient accepté la mondialisation, tandis que les républicains reprenaient le discours sur la diversité avec autant d'insistance que n'importe qui d'autre.
Au tournant du millénaire, la «société ouverte» avait triomphé. Comme l'écrit Lyons: «Depuis maintenant huit décennies, les anciennes élites, de gauche comme de droite, sont unies par la priorité commune qu'elles accordent à la société ouverte et à ses valeurs».

Ainsi, toute limite doit aujourd'hui être éliminée. L'ouverture des frontières est une nécessité morale. Le sexe biologique est une construction sociale qu'il faut dépasser. Le mariage peut être redéfini à l'infini. Les nations sont des abstractions dépourvues de toute prétention morale. L'histoire est une chose dont il faut s'excuser. La religion est une excentricité privée. La mondialisation est inévitable. La seule cause autour de laquelle il reste permis de se rassembler, le seul trait distinctif que l'Occident est autorisé à revendiquer, est la célébration du principe selon lequel «la diversité est notre force» — car la diversité est, bien entendu, le symbole ultime de l'absence de toute identité commune.
Le danger de la dissidence
Il s'avère que vouloir dissoudre toutes les normes communes et tous les liens hérités afin de transformer le monde en un centre commercial mondialisé, où les individus ne sont unis que par leur désir d'acheter la prochaine nouveauté, présente quelques inconvénients.
La société ouverte a profité à une minorité tout en nuisant à la majorité.
L'ouverture économique a vidé les industries de leur substance et privé des régions entières d'emplois stables, aggravant les inégalités de revenus. Les pressions sociales et la dégradation de la qualité de vie ont conduit de nombreuses personnes à retarder la fondation d'une famille ou à y renoncer.

L'immigration de masse a rapidement modifié la démographie, transformant les habitants en étrangers dans leur propre ville, tout en comprimant les salaires et en surchargeant les services sociaux. Les institutions civiques et les Églises se sont affaiblies, laissant aux individus moins d'endroits où éprouver un sentiment d'appartenance. Les institutions d'élite ont enseigné que l'héritage américain était honteux, plongeant les gens dans une relation conflictuelle avec le passé qui leur avait autrefois donné une identité.
De multiples façons, grandes et petites, l'impératif d'ouverture a privé la vie des gens de sens, de prospérité et de sentiment d'appartenance.
Mais toute opposition est jugée dangereuse. Faire remarquer que cet impératif a causé des dommages réels revient à trahir le consensus occidental. Manifester de l'affection pour les normes héritées revient à se révéler fasciste. Et dès lors qu'une personne est considérée comme fasciste, il n'est plus nécessaire d'examiner ses arguments: ils peuvent être écartés d'emblée comme dangereux.
Les personnes les plus durement touchées appartiennent à la classe ouvrière. Mais comme le consensus de l'après-guerre a défait la solidarité nationale, les élites américaines se soucient peu de cette classe. En réalité, elles la méprisent souvent et ne font aucun effort pour le dissimuler. Après tout, les Américains de la classe ouvrière sont considérés comme plus patriotes, plus religieux et plus conservateurs que les classes supérieures. Et puisque nous savons désormais que toutes ces caractéristiques sont crypto-fascistes, nous devons les regarder de haut afin de montrer clairement que nous sommes du côté des gentils.
Tout responsable politique perçu comme une menace pour l'ordre établi provoque également l'union de celui-ci dans un torrent de condamnations. L'apparition de telles figures politiques perturbatrices ne renverse pas véritablement une vision du monde implantée depuis des générations dans l'enseignement, la bureaucratie, les médias et même la vie des entreprises. Quels que soient les chocs électoraux, la logique qui a érigé l'ouverture en impératif moral par défaut demeure intacte et continue à se reproduire.
Il s'agit d'ailleurs d'une stratégie de domination efficace: l'ordre établi pousse constamment vers une ouverture maximale afin d'empêcher le prétendu retour du fascisme. Toute critique est interprétée comme la preuve que le fascisme subsiste, ce qui donne à l'ordre établi le mandat d'ignorer toutes les protestations et de poursuivre son programme — tout en se présentant comme héroïque.


Et le travail de première ligne de l'ordre établi est accompli par des personnes telles que mes anciens amis, qui constituent son appareil de censure décentralisé. Comme l'écrit Auron MacIntyre (photo) dans son livre Total State: How Liberal Democracies Become Tyrannies: «Le citoyen moderne vit dans un panoptique composé de collègues, de membres de sa famille, d'amis et de supérieurs. Chacun cherche constamment à s'assurer non seulement qu'aucune pensée incorrecte ne soit jamais exprimée publiquement, mais aussi qu'un flux suffisant de pensées correctes soit consciencieusement publié».
L'impératif d'ouverture est devenu une forme de signalement propre aux élites, une manière de montrer que l'on est supérieur aux ploucs assez vulgaires pour y trouver à redire. Ironiquement, cette «ouverture» est encore présentée comme subversive, alors même qu'elle bénéficie de l'approbation — et des encouragements explicites — de l'ordre établi. En réalité, elle ne bouleverse rien et ne subvertit personne; elle ne fait que renforcer docilement les normes de la classe dirigeante.
Une logique dévorante
Il y a quelques années, je discutais avec un ami, un Américain d'âge mûr, instruit et ayant beaucoup voyagé. Nous avons commencé à parler de politique, et j'ai dit quelque chose comme: «L'Amérique a, comme tous les pays, des choses condamnables dans son passé, mais il y en a aussi beaucoup dont nous devrions être fiers. Nous avons accompli de bonnes choses pour le monde».
Mon ami eut un mouvement de recul. Il se pencha physiquement en arrière et porta une main à sa poitrine.
Puis, d'une voix choquée, il déclara: «Natasha, tu parles comme... une nationaliste».
Le dernier mot dégoulinait d'effroi.
Voilà où nous en sommes aujourd'hui, parce que le raisonnement de «l'ouverture ou Auschwitz» est totalisant. Dès lors que l'on pose comme prémisse que la seule manière d'empêcher le fascisme consiste à abolir toute limite, toute frontière, toute tradition et toute norme commune, on crée une logique dévorante qui doit tout détruire. Elle se déplace toujours plus vers la gauche et ne peut jamais s'arrêter. Elle ne peut jamais déclarer que l'on en a assez fait, car cela reviendrait à reconnaître que l'on peut aller trop loin, qu'il y a peut-être trop de progrès et que certaines choses devraient éventuellement être préservées.
Et cela, bien entendu, serait fasciste.
Nous vivons donc désormais dans un monde où tout est fasciste, notamment la forme physique, la consommation de lait, l'art classique, la mode, la littérature fantasy et les écrits consacrés à la nature.
Ce qui avait commencé comme un effort bien intentionné de l'après-guerre finit par acquérir une vie propre. L'ouverture devint un acide répandu dans la société, dissolvant toute source commune de sens. En dépouillant les gens de ce qui leur avait été transmis — la famille, la foi, la culture et la confiance morale —, elle les a laissés isolés et, paradoxalement, plus vulnérables aux mouvements moraux coercitifs.

Aujourd'hui, beaucoup s'accrochent à cette idéologie rigide, qui voit partout le spectre du fascisme et divise dogmatiquement le monde entre les purs et les damnés. Elle exige des catégories morales absolues tout en niant l'existence de tout fondement moral stable. Elle a donc construit un monde dans lequel tout constitue une menace, où le désaccord représente une faute morale et où chacun, tôt ou tard, est qualifié de fasciste.
Cette publication est accessible à tous, n'hésitez donc pas à la partager.

Pour aller plus loin sur le "substack" de Natasha Burge, natashaburge.substack.com
Toward a Moral Imagination of Home: Everyone is an Expat Now (= Vers un imaginaire moral du foyer : tout le monde est désormais expatrié).
The Department of Indoctrination: The Left's Long March through America's Schools (= Le ministère de l'Endoctrinement : la longue marche de la gauche à travers les écoles américaines).
Nation, Not Notion: The American Inheritance (= Une nation, pas une notion : l'héritage américain).
The Liberal Delusion: When Freedom Devours its Roots (L'illusion libérale/gauchiste: quand la liberté dévore ses racines).
The Expat Delusion: Globalist Dreams, Populist Realities (= L'illusion de l'expatriation : rêves mondialistes, réalités populistes).