22/08/2026 reseauinternational.net  11min #324187

La maison sans fondations

par Mounir Kilani

Nous vivons dans l'évidence comme on respire sans penser à l'air. Droits, techniques, confort, sécurité - des meubles hérités, mais dont on a perdu les factures. On ne voit pas les fissures sous le papier peint, on ignore le bois qui pourrit sous le parquet. Nous habitons une maison dont nous ignorons qu'elle est construite sur du sable.

Le premier mensonge n'est pas celui qu'on nous raconte. C'est celui qu'on se raconte à soi-même : que ce qui est là a toujours été là, et que ce qui a toujours été là ne peut pas disparaître. Si cela a toujours été là, alors cela n'a pas à être défendu, justifié, approfondi. On s'installe, on consomme, on jouit. On ne lève pas les yeux.

Or, rien de ce qui nous entoure n'est naturel. Tout a été construit. Des gestes invisibles, d'abord : des pensées, des disciplines, des renoncements, des transmissions. Des actes obscurs, accomplis par des générations qui ne sont plus là, et qui ont légué à la fois leurs conquêtes et les conditions de leur maintien.

Ces gestes, aujourd'hui, on ne les raconte plus. On ne les enseigne plus. On ne les incarne plus. Ils sont devenus abstraits, inutiles, suspects. On n'en voit pas l'utilité immédiate. Alors ils disparaissent.

On utilise les outils sans comprendre leur origine. On juge leur valeur uniquement à l'usage présent. On habite la maison sans jamais regarder les fondations. On tourne les robinets sans songer à l'aqueduc. On appuie sur l'interrupteur sans penser à la centrale. On vote sans connaître l'histoire des droits. On vit sans mémoire.

L'école comme symptôme

Prenons un exemple concret, à hauteur d'homme : l'école.

Il fut un temps où l'école n'avait pas seulement pour tâche d'instruire - de transmettre des compétences utilisables demain sur un marché du travail - mais de transmettre une mémoire. Autrefois, l'école était un atelier où l'on apprenait à réparer le monde. Aujourd'hui, c'est un supermarché où l'on vient chercher des compétences en promo. On y entrait avec des questions, on en ressort avec des réponses toutes faites - et l'illusion qu'elles suffiront.

On y apprenait moins des dates que des enchaînements : pourquoi cette liberté-là avait dû être arrachée, à quel prix, contre qui, et ce qu'il en coûterait de la perdre. L'histoire n'était pas un musée qu'on visite avec distraction. C'était un avertissement. Les dates sont devenues des étiquettes, les héros des statues, et les défis d'hier des énigmes sans réponse.

Regardons ce qu'il en reste. Non pas pour blâmer les enseignants, qui souvent se battent seuls contre la marée, mais pour constater le glissement : l'école est devenue un lieu où l'on prépare des individus à occuper une place, à performer, à s'insérer - rarement un lieu où l'on explique pourquoi la place existe, pourquoi elle tient, pourquoi elle pourrait s'effondrer. On forme des utilisateurs. On ne forme plus des héritiers.

Un utilisateur sait se servir d'un objet. Un héritier sait ce que l'objet a coûté. Un héritier, surtout, sait que l'objet peut disparaître - et que cette disparition, parfois, ne prend qu'une génération.

Ce glissement n'est pas propre à l'école. Il traverse toutes les institutions qui, autrefois, avaient pour fonction de relier le présent à ce qui l'a précédé : la famille, les métiers, les corporations, les cultes, les rites de passage. Toutes ces formes intermédiaires qui apprenaient patiemment à un enfant, à un jeune adulte, que le monde ne commence pas avec lui. Elles s'affaiblissent, se vident, ou sont recyclées en produits de consommation culturelle - un patrimoine qu'on visite le dimanche, pas un sol qu'on habite.

Sans mémoire, plus d'échelle

L'école n'est qu'un symptôme. Le vrai problème est plus large : quand on oublie d'où viennent les choses, on oublie aussi ce qu'elles valent.

Sans mémoire, on n'a plus d'échelle. On ne sait plus ce qui est haut, ce qui est bas, ce qui est rare, ce qui est précieux. On ne sait plus à qui se fier. L'expérience accumulée, le savoir patient, la mémoire longue - tout cela devient lointain, poussiéreux, inutile.

C'est peut-être le point le plus sous-estimé de notre condition présente : nous n'avons pas perdu des connaissances - jamais l'humanité n'en a accumulé autant, jamais l'accès à l'information n'a été aussi immédiat. Nous avons perdu le sens des connaissances.

L'information n'est pas la connaissance, et la connaissance n'est pas la mémoire. L'information, c'est le sable du désert : elle est partout, mais stérile. La connaissance, c'est l'eau sous la dune. La mémoire, la carte pour la trouver.

Nous avons confondu l'afflux avec l'héritage, la lumière avec la vision, l'accumulation avec la sagesse. Nous sommes éclairés, mais nous ne voyons plus. Nous avons des écrans, mais nous avons perdu l'horizon.

Tout se vaut, parce que tout arrive au même endroit, sur le même écran, avec la même police de caractères : une découverte scientifique et une rumeur, un traité philosophique et un slogan, un siècle de jurisprudence et une opinion postée il y a trois minutes. Quand tout a la même taille, plus rien n'a de poids.

Un jeune de vingt ans, qui vit en France depuis toujours, ne sait pas ce que veut dire "préfecture". Il croit que c'est une marque de voiture. Sa copine lui dit : "C'est là où on va pour les papiers". Il : "Mais c'est pareil que sous-préfecture ?" Elle : "Non". Il : "Alors c'est quoi la différence ?" Elle ne sait pas. Personne ne sait. Le mot a survécu, mais son sens s'est évaporé. La préfecture n'est plus un lieu de pouvoir, un relais de l'État. C'est une étape administrative floue, interchangeable. Ce qui est inquiétant n'est pas l'ignorance. C'est l'indifférence. Et cette indifférence, l'État en est le miroir. Le mot est encore imprimé sur des frontons, mais il ne pèse plus rien. Un coquillage vide.

Faute de repères verticaux, on s'en remet à l'horizontal, à la proximité, à l'émotion, au nombre. Le nombre devient la vérité. Par défaut. La boussole est cassée, alors on suit la foule. On ne discute plus, on pèse. On ne convainc plus, on impose. On ne délibère plus, on crie. Ce qui est majoritaire devient ce qui est juste - sans que personne n'y croie.

L'État comme miroir, non comme cause

L'État, dans ce vide, grossit. Il n'est pas un prédateur. Il est un révélateur. Il grossit parce qu'il est la seule forme de collectif encore visible, encore lisible. On lui demande tout, parce qu'on ne sait plus rien se demander à soi-même. Il devient le garant du présent, l'administrateur du quotidien, le pompiste de nos conforts. Mais il ne peut pas réparer la mémoire. Il l'ignore, la contourne, l'administre sans la vivre. Il est le miroir de notre amnésie.

Il serait facile - et faux - de désigner l'État comme le grand coupable. Cette lecture a le charme des explications simples : elle donne un visage à ce qui n'en a pas, une intention là où il n'y a qu'une dérive.

L'État n'est pas le jardinier qui a laissé mourir les fleurs. Il est le vent qui a emporté les graines que plus personne ne semait. Il ne brise pas les liens ; il les remplace par des formulaires. Il reflète nos fragments, mais il ne peut pas nous montrer entiers. Il n'en a pas eu besoin. Nous l'avons fait nous-mêmes, par paresse, par fatigue, par distraction. L'État n'a fait que ramasser ce que nous laissions tomber, occuper l'espace laissé vacant par les formes de mémoire vivante que nous avons cessé d'entretenir.

L'État n'est que le reflet de notre propre négligence. Mais le vrai danger, lui, est plus intime : en nous.

On lui demande de réparer ce que nous avons cessé de chérir. Mais un État ne peut pas aimer à notre place. Il ne peut que gérer notre indifférence. Chaque fois qu'une famille, un métier, une communauté renonce à transmettre, l'administration hérite de la tâche - et l'administration, par nature, gère, elle ne transmet pas. Elle applique des règles ; elle ne raconte pas d'histoires.

Ceux qui prennent sans rendre

Le danger n'est pas dehors. Il est en nous. Il est dans ce confort qui endort. Dans cette indifférence qui ronge. Dans cette certitude que tout est dû.

Une civilisation ne meurt pas assassinée. Elle meurt épuisée. Épuisée par ceux qui en profitent sans la soutenir. Épuisée par ceux qui prennent sans rendre. Épuisée par ceux qui oublient que chaque geste de confort repose sur des générations de gestes obscurs. Une civilisation, c'est comme une horloge à gousset : elle continue de tourner longtemps après qu'on a oublié de la remonter. Mais un jour, les aiguilles s'arrêtent. Et ce jour-là, personne ne se souvient comment elle fonctionnait.

Elle meurt comme une terre qu'on cultive sans jamais la fertiliser. D'abord elle donne encore. Puis elle donne moins. Puis elle ne donne plus. Et on s'étonne. Nous vivons sur l'inertie, pas sur la fertilité. Nous sommes les héritiers d'un festin dont nous n'avons pas vu la préparation. Nous mangeons les plats, mais nous ignorons la recette. Et quand il n'y aura plus rien dans les assiettes, nous nous demanderons : "Mais où est passé le cuisinier ?"

Une terre surexploitée ne s'effondre pas d'un coup. Elle donne encore, longtemps, des récoltes un peu moins généreuses chaque année - suffisantes pour qu'on ne s'inquiète pas. On ajuste, on compense, on importe. Et puis, un jour, le rendement s'effondre, parce que le sol n'avait plus rien à donner depuis longtemps. Les civilisations fonctionnent de la même manière : le confort d'aujourd'hui n'est pas la preuve que tout va bien. Il est parfois le signe que nous vivons sur un capital qui s'épuise en silence.

Une affiche dans un parc : "Merci de ne pas marcher sur l'herbe". Un gamin de six ans demande à sa mère : "Pourquoi ?" Elle : "Parce qu'elle est fragile". Il : "Mais elle repousse, non ?" Elle : "Je sais pas". Elle n'y a jamais pensé. Le panneau a été planté par un service qui a copié une consigne vue ailleurs. Personne ne sait pourquoi. Peut-être pour qu'elle reste verte. Peut-être pour qu'elle repousse. Peut-être parce que quelqu'un, un jour, a décidé que l'herbe méritait un panneau. Aujourd'hui, le panneau est juste un panneau, la règle juste une règle - sans mémoire, sans raison, sans vie.

Les veilleurs

Une société vivante a toujours eu besoin de deux choses : une mémoire et des veilleurs. Pas des élites. Des veilleurs.

Des gens qui retiennent ce que les autres laissent filer entre leurs doigts, comme du sable. Des gens qui murmurent, quand tout le monde crie : "Attention, ici c'est fragile". Des gens qui ne laissent pas le fil se rompre. Pas des supérieurs. Des témoins. Des gens qui font le geste de relier, d'expliquer, de transmettre.

Le veilleur n'est ni un nostalgique ni un réactionnaire. Il ne dit pas que tout était mieux avant. Il dit : voici pourquoi cela tenait. Il dit : voici ce que cela a coûté. Il dit : voici ce qu'il faudra faire pour que cela tienne encore. Sa fonction n'est pas de bloquer le mouvement du monde, mais de rappeler que tout mouvement a un point d'appui, et que ce point d'appui, lui aussi, s'use. Il ne dit pas non à ce qui vient. Il dit seulement : "Regarde d'où tu viens avant de courir".

Ils ne sont pas des gardiens, ni des soldats, ni des maîtres. Ce sont des conteurs qui répètent les mêmes histoires, encore et encore, parce qu'ils savent que chaque fois qu'une histoire est oubliée, une pierre se détache de l'édifice. Ils ne crient pas. Ils chuchotent. Parce que les vérités qui comptent ne s'imposent pas ; elles se transmettent, comme une flamme qu'on passe de main en main dans le noir.

Nos sociétés ont un problème particulier avec les veilleurs : elles ne savent plus les distinguer des nostalgiques, des passéistes, des rabat-joie. Le veilleur qui rappelle le prix d'une liberté est confondu avec celui qui voudrait la restreindre. Le veilleur qui rappelle la fragilité d'un équilibre est confondu avec celui qui refuse tout changement. Résultat : on les fait taire par lassitude, ou on ne les écoute plus par réflexe, alors qu'ils ne demandaient rien d'autre que d'être entendus une fois, avant qu'il ne soit trop tard.

Quand ils se taisent, ou quand on les fait taire, tout s'aplatit. La civilisation devient un héritage qu'on dilapide sans même lever les yeux. Plus personne ne se demande : "Pourquoi cela tient-il encore ?"

Une question qui n'est pas rhétorique

Nous ne sommes pas menacés par ceux qui veulent détruire. Nous sommes menacés par ceux qui ne voient plus rien à protéger.

Ce n'est pas un hasard si les grandes ruptures de l'histoire n'ont pas toujours été précédées de violence spectaculaire, de complot ou d'invasion. Beaucoup l'ont été par une lente désaffection : une génération qui a cessé de croire que ce qu'elle avait reçu valait la peine d'être défendu, entretenu, expliqué à la suivante. L'effondrement, la plupart du temps, ne vient pas d'un ennemi extérieur assez fort pour abattre la maison. Il vient d'un ennemi plus discret : l'habitude. L'habitude de regarder ailleurs, de penser que tout est sous contrôle, que les fondations tiendront bien sans nous, que le toit se réparera tout seul. L'habitude de ne plus poser la question.

Retisser la mémoire ne suppose pas un grand projet, un programme, une refondation institutionnelle décrétée d'en haut. Il n'y aura pas de ministre de la transmission, pas de loi qui force les hommes à se souvenir. La mémoire ne se décrète pas ; elle se raconte, de bouche à oreille, de génération à génération, dans l'obscurité des gestes quotidiens. Cela commence par un geste minuscule et têtu : raconter à celui qui vient après nous pourquoi les choses tiennent, ce qu'elles ont coûté, ce qu'il faudra continuer à donner pour qu'elles continuent de tenir. Redevenir, chacun à sa mesure, un veilleur plutôt qu'un simple usager. C'est peu de chose, et c'est tout, en même temps - car une civilisation n'est jamais rien d'autre que la somme de ces récits transmis, ou non, d'une génération à l'autre.

Alors, une dernière question, et elle n'est pas rhétorique :

Une civilisation peut-elle survivre quand elle est gouvernée - et habitée - par des gens qui ignorent tout de ce qui la fait tenir ? La question n'est pas rhétorique. Elle est déjà en train d'y répondre, mur après mur, pierre après pierre.

Que reste-t-il d'une maison quand plus personne ne sait pourquoi elle tient debout ? Rien. Juste le temps qu'il faut pour que le vent emporte les dernières tuiles.

Cette question, aujourd'hui, nous la posons encore à voix haute. Demain, peut-être, les fondations auront déjà cédé. C'est aujourd'hui qu'il faut choisir : soit on la pose, soit on l'enterre avec les pierres qui tombent.

 Mounir Kilani

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