
par Geoffrey Delavallée
À Auschwitz (1), on avait dit aux prisonniers que "le travail rend libre" : c'était écrit explicitement sur le frontispice du camp. Grosse arnaque ! On allait plutôt les faire crever au travail, oui. D'ailleurs pas un ne devait en réchapper : c'était le plan initial. "Et alors ?", me direz-vous. Et bien, dans notre "démocratie" occidentale, c'est comparable : "le vote, c'est la liberté du citoyen". Et c'est vrai...mais à la seule condition d'être particulièrement con, car le con accède facilement à la béatitude.
Explications.
Combien de fois ai-je lu ici et là qu'il fallait le frexit pour la France. Que ça résoudrait beaucoup de ses problèmes. Ailleurs, qu'il fallait exiger le plein-emploi. Les gauchistes ne sont pas en reste : ils veulent la paix dans le monde. Les écolos ? Sauver Gaïa. Et les identitaires, de mettre "dehors" tous les immigrés. Tout ce joli monde se passionne, s'anime, se sent vivre, a même parfois l'impression d'écrire l'Histoire, la vraie, la grande (celle des Napoléon, JFK et autres "Che Guevara"...).
Mais que c'est beau, une démocratie qui vibre !
Sauf que...tout ça, c'est de la br*nlette ! Le citoyen-militant se trompe de film : il croit être le protagoniste principal, le héros qui va sauver le monde à lui tout seul alors qu'il est pratiquement un simple figurant. Il croit - pensée linéaire (2) oblige - qu'il suffit d'imaginer un autre monde, de faire prévaloir ses idées pacifiquement pour que le monde ainsi conscientisé ne change pour le mieux. Cette logique, qui se croit imparable, repose sur une illusion : celle selon laquelle nous sommes, chacun de nous pris individuellement, les maîtres de notre destin. Que nos choix nous appartiennent en propre...
Et bien ça, c'est des c*nneries : les membres d'une société capitaliste sont à classer (!) en fonction de leurs intérêts, toujours divergents (3). Ça donne des classes sociales (...et ben ouais), avec des objectifs et stratégies propres, face à des opportunités et des menaces. Et avec des moyens limités, encore. C'est très bas, médiocre même, mais la société capitaliste est ainsi faite. Et si il y a toujours eu des gens pour lutter pour la liberté et la justice universelles, la masse des gens - elle - roule surtout pour sa panse. Dans le grand livre des équations, celle qui explique l'état du monde a pour facteurs principaux la jalousie, la vengeance, la cupidité et la lâcheté. Voilà les vrais moteurs de l'Histoire !
En outre, il ne suffit pas de vouloir le changement, encore faut-il pouvoir le réaliser. Et ses obstacles ne sont pas (seulement) ceux de la bêtise ou de l'ignorance. Le premier écueil, c'est justement de ne pas se tromper de jeu, chacun ayant ses propres règles. Concrètement, la société ne change pas parce que les meilleures idées remplacent de plus mauvaises. Elle change parce que le rapport des forces a favorisé les porteurs de certaines idées et pas ceux d'autres. C'est comme à la guerre : je ne dirai pas qui est le gentil et qui est le méchant en Ukraine mais je sais que c'est le plus fort qui gagnera à la fin, et ça n'a rien à voir avec la gentillesse de l'un ou la méchanceté de l'autre (et inversement).
Ce qui fait avancer ou reculer la société, c'est la capacité à mobiliser des énergies pour réaliser des objectifs précis : la classe moyenne ne cherche qu'à continuer de s'empiffrer, les immigrés à envoyer un peu d'argent chez eux, les tradi' de voir la décence prévaloir sur la débauche, les écolo' de sauver la faune et la flore du changement climatique, les identitaires à préserver le modèle culturel national... Il y aura donc toujours des gens pour contester/bloquer une réforme : elle ne colle tout simplement pas avec leur "weltanschauung" (4) idéale (...centrée sur leur petit univers).
Car aucune idée actuelle ne peut unifier toutes les composantes de la société, dans un même plan. L'écologie ? Les riches peuvent voir venir (ça s'appelle un climatiseur). Le chômage ? Ça ne concerne pas les travailleurs, par définition. La violence urbaine ? Pas le problème des gens des campagnes ("c'est chacun son tour, les emmerdes").
Mais pourquoi ? Pourquoi cette division, semble-t-il, irréductible ? Parce que le véritable maître du jeu (soi-disant démocratique), ce n'est pas le citoyen, c'est le 1% !!! ! Nos divisions sont la conditions sine qua non de la dynamique politique actuelle : c'est son fondement, son fonds de commerce (5). Le 1% nous maintient dans l'illusion de la liberté de vote, du choix sans contraintes... alors que nous sommes tous dans une sorte de camp de concentration, celui de l'économie capitaliste... et l'économie, c'est 95% de nos choix (6) ! C'est là le secret de leur domination : 'y a pas de miradors, pas de barbelés - rien n'est visible - mais il est pourtant interdit de s'en échapper. Interdit mais pas impossible.
Pour s'évader, il faudrait d'abord comprendre l'arnaque des élections : c'est un problème sans solution, car les termes du problèmes - la société divisée, les citoyens égoïstes - sont le problème ! Dans une société capitaliste, la vie démocratique et ses fameux "débats de société" (7) encouragent les divisions (égoïsme, cupidité...), elle sert en fait à nous faire tourner en rond comme des moutons. On s'épuise alors en vain à se faire la guéguerre fratricide, pendant que le 1% sirote son cocktail sur une plage caribéenne. Le 1% ne fait d'ailleurs pas partie du "système"... puisqu'il le domine ! Cette soi-disant démocratie est en réalité un système de dissipation d'énergie : c'est fait pour ne pas fonctionner, comme une usine à gaz. (8)
Pour conclure...
In fine, si ce que je vous décris vous déplait trop, vous pouvez toujours continuer à penser que faire de la politique (9) consiste à convaincre votre voisin qu'en compostant ses déchets organiques, il sauvera la planète. Vous réussirez peut-être à le gagner à la "cause" (... la vôtre). Malheureusement, vos exploits seront inversement proportionnels à leur utilité réelle. Car c'est une loi du genre → une société toute entière peut être mobilisée pour des broutilles (10), mais une fois qu'on rentre dans le dur il y a les défections en masse : les plafonds de verre (changer son train de vie, pour la classe moyenne), les tabous (la liberté des femmes dans l'islam), les limites pratiques (interdire les "vieux diesel" : comment se rendre sur son lieu de travail ?).
Pour se libérer du faux labyrinthe-vraie prison qu'est le système politique occidentale, il nous faut non pas nous unir (sur quels critères ? quels optima ?) mais communier !
Comme à l'église ou à la mosquée !
Une commune humanité : avec les mêmes besoins, les mêmes désirs. La même fin inéluctable. Car nous sommes semblables avant d'être différents/inégaux.