06/08/2026 investigaction.net  7min #322476

Arnaud Orain et le capitalisme de la finitude, dans un monde confisqué

Gregory D'Hallewin

AFP

Le capitalisme connaît depuis le XVIème siècle deux types différents qui se succèdent l'un à l'autre. Le premier, le plus mis en avant par le discours dominant, est qualifié de "libéral" ou "libre-échangiste". Il s'est déployé sur une période allant de 1815 à 1880. Il reprend du service à partir de 1945 à l'Ouest, avec le retour de la concurrence entre firmes des pays industrialisés, du multilatéralisme dans les échanges et de la liberté des mers. Il est cependant tempéré par des politiques keynésiennes.

Ordolibéralisme, thatchérisme, reaganisme

A partir de 1980, les garde-fous keynésiens sont affaiblis et les intérêts privés s'ingèrent dans de plus en plus de secteurs de la société. Nombre d'observateurs, en particulier à gauche, parlent de "néolibéralisme", postulant une rupture radicale avec le libéralisme régulé des années 1950-60. Arnaud Orain la relativise : une partie des dogmes idéologiques du néolibéralisme date d'avant l'avènement du thatchérisme et du reaganisme. Notons que ces dogmes ont été forgés dans un contexte de guerre froide. En effet, les Etats-Unis ont dès 1945 fixé les termes de la création d'une Europe occidentale intégrée : elle consisterait en une union douanière et un marché commun géant qui renoncerait à toute protection commerciale et financière contre leur concurrence. Bref, une citadelle du libéralisme économique face au bloc de l'Est. Dans ce cadre, ils comptent sur l'Allemagne de Konrad Adenauer, foyer de l'ordolibéralisme, dans lequel le néolibéralisme de la fin du XXème siècle plonge une importante partie de ses racines.

Avec l'implosion de l'URSS en 1991, les discours sur la "fin de l'histoire", le "village global" et la "mondialisation heureuse" prolifèrent. On trouve même des chantres de cette dernière chez des keynésiens de gauche comme Paul Krugman. A sa décharge, il a depuis modifié son jugement : il dénonce à présent les conséquences de la globalisation, en particulier sur les destructions d'emplois et l'accroissement des inégalités dans les pays occidentaux et doute même du rêve d'une paix commerciale grâce au libre-échange...

Capitalisme de la finitude

A côté de ce type libre-échangiste, il y a le capitalisme de la finitude. Arnaud Orain le définit ainsi : "une vaste entreprise navale et territoriale de monopolisation d'actifs - terres, mines, zones maritimes, personnes esclavagisées, entrepôts, câbles sous-marins, satellites, données numériques - menée par des Etats-nations et des compagnies privées afin de générer un revenu rentier hors du principe concurrentiel".

Le (néo)libéralisme s'entourait d'un discours (pour le moins discutable) sur l'avènement d'un bien-être matériel universel grâce au marché libre. En revanche, ce capitalisme "est ouvertement prédateur, violent et rentier". Il présente trois caractéristiques saillantes :

Il ne promet pas le paradis aux peuples, mais seulement l'accroissement de puissance des compagnies privées et des Etats. Des Etats désormais ouvertement sous la houlette de banquiers d'affaires et d'oligarques de la tech, à l'image des USA. Quant à la troisième caractéristique - le retour à des comportements ouvertement coloniaux -, il suffit de faire l'inventaire des actes de politique étrangère de l'administration Trump II pour s'en convaincre : enlèvement de Nicolas Maduro, mise sous tutelle du Venezuela, intensification de l'étranglement de Cuba, manœuvres de déstabilisation dans de nombreux pays (Colombie, Mexique...), guerre d'agression contre l'Iran...

Trois processus depuis le XVIème siècle

Ce capitalisme naît avec la prise de conscience de la finitude du monde, soit vers le XVème siècle. Apparaissent en effet les premiers globes terrestres. Dans ce contexte de réduction de l'espace des mers et de trafic accru sur les océans, "les monarchies d'Europe, avec leurs aventuriers et leurs sociétés marchandes, veulent devancer leurs concurrents et adversaires dans les 'découvertes', en fait des conquêtes sanglantes". Ce premier processus s'achève avec les guerres révolutionnaires françaises, la consolidation des Etats-nations qui s'ensuit et la concentration des forces productives sur les économies domestiques, soit au début du XIXème siècle.

Un deuxième processus commence vers 1880. Le contexte est celui de la sécularisation de la société (qui implique une prise de conscience de la finitude de notre humaine condition), des projections démographiques effrayantes et des besoins sans cesse croissants de matières premières et de débouchés pour les économies occidentales. L'idée est celle d'une demande illimitée dans un monde limité. En 1906, Jean Izoulet, professeur de philosophie sociale au Collège de France résume bien ce sentiment : "En effet, la terre est ronde ; c'est une sphère, c'est une île dans l'espace (...) Or sur ce territoire borné les humains vont en augmentant. C'est donc une offre limitée, pour une demande illimitée. En vertu de la loi de l'offre et de la demande, voici donc que, sur ce petit astre où nous habitons, si j'ose dire, le prix du mètre de terrain monte à vue d'œil". Il est aussi à préciser que, dans la suite de son texte, le professeur du Collège de France convoque une vision raciste : selon lui, les divers groupes humains "vont se disputer de plus en plus âprement les territoires". Il fait part dans ce cadre de sa crainte face à l'expansion démographique des populations asiatiques. Donc, un monde limité. Trop limité non seulement pour toutes les "races" qui y vivent, mais aussi pour tous les pays occidentaux. D'où le florilège de doctrines qui mèneront aux deux conflits mondiaux...

Enfin, un troisième processus a démarré à la fin des années 2000. Arnaud Orain pointe la crise de 2008 comme catalyseur, mais, comme il l'admet lui-même, des études plus approfondies devront être faites sur cet aspect. On peut toutefois se risquer à avancer l'hypothèse que cette crise a ouvert ou accéléré un processus d'agonie du multilatéralisme. Pourtant, elle lui offrait au départ une immense opportunité. En effet, en avril 2009, à Londres, le G20 s'est présenté comme un directoire de l'économie mondiale. Six mois plus tard, lors du sommet de Pittsburgh, le rêve d'une régulation coopérative de cette économie s'était déjà estompé. Les mesures contre les paradis fiscaux se sont avérées insuffisantes et aucune réglementation sérieuse du système bancaire n'a été mise en place. En outre, le G20, malgré la présence de pays latinos, a soulevé des interrogations quant à sa représentativité. Les poids des Etats africains dans les décisions est en effet dérisoire par rapport à celui des nations européennes. Bref, la loi du plus fort est restée la norme. Et Washington a décidé de la pousser jusqu'au bout.

Donc on retrouve de puissants Etats et des compagnies exerçant des prérogatives souveraines (comme celles de la tech). Dans ce contexte, il y a, comme à la fin du XIXème siècle, des grilles de lecture douteuses. On ne parle plus de "luttes des races", mais plutôt de "choc des civilisations" et de "choc économique entre puissances". Ces grilles sont couplées à un discours sur les "valeurs" et contre l'immigration.

Capitalisme de la finitude et autoritarisme ?

Un angle mort de l'ouvrage est l'étude des conséquences de ce nouveau tournant du capitalisme sur les systèmes politiques des pays occidentaux. L'accaparement des richesses par quelques-uns va de pair avec un scandaleux accroissement des inégalités. Cet accroissement est de nature à générer une intensification de la lutte des classes et des troubles sociaux. Ce que les appareils d'Etat seront tentés d'assimiler à des "menaces intérieures" dans une logique de militarisation. Depuis le lancement de la "guerre contre le terrorisme", les Etats-Unis entretiennent une confusion entre les supposées "menaces" qu'elles soient "intérieures" ou "extérieures" et ont pris un certain nombre de mesures liberticides. Les vassaux européens suivent. Parmi eux, la France, qui a un palmarès impressionnant en la matière (ne pensons qu'à la loi réprimant "l'apologie du terrorisme"). Et la Belgique avec la récente loi dite Quintin (du nom de l'actuel ministre de l'intérieur), qui permet au gouvernement d'interdire des organisations, sous prétexte de "radicalisme" et d'"extrémisme" (notions floues au possible).

Cette logique de prédation, de violence et de rente correspond à ce que Marc Bloch appelait un "état d'esprit". Un état d'esprit qu'Arnaud Orain qualifie d'"atemporel" et qui correspond sans doute à ce que George Orwell dénommait "l'instinct de domination". Le problème posé en ces termes, il nous reste à nous battre pour un autre rapport à l'économie, une économie socialisée, écologique et pacifique.

Notes:

(1) fermeture et privatisation des mers,

(2) refus et remise en cause des mécanismes du marché au nom d'une logique de rente et (3) retour à des comportements ouvertement coloniaux.

Source:  Le Drapeau rouge

 investigaction.net