
par Geoffrey Delavallée
L'argument "massue" des élites soi-disant démocratiques, asséné au petit Peuple qui souffre, demeure de tout temps le même : "Si vous n'êtes pas contents, et bien allez voir ailleurs. L'herbe y semble toujours plus verte qu'ici. Mais vous y verriez qu'en Europe, on n'est pas si mal, qu'on n'a pas vraiment de raisons de se plaindre comparés à d'autres".
Et effectivement, il est indéniable que vivre en Europe, c'est mieux que de vivre par exemple au Kazakhstan.
Comment ça se passe, là-bas ?
Imaginez que la police vous arrête en rue pour une infraction imaginaire, mais l'amende - elle - est bien réelle (payable exclusivement en espèces). Imaginez encore qu'un juge vous condamne à devoir indemniser votre voisin alors que c'est ce dernier qui empiète sur votre terrain (le juge étant un vague cousin dudit voisin). Ou bien vous fait condamner à de la prison ferme pour insultes au président (ou tout autre motif : terrorisme, pédophilie), relatif à votre terrain convoité cette fois par un membre du "clan" du président. Le Kazakhstan, c'est à peu près çà.
Effectivement, ça ne donne pas vraiment envie. Mais comment expliquer une telle disparité de régime politique ? Si on met de côté les théories racistes, il faut bien lui trouver des raisons objectives.
Pour ma part, la division internationale du travail fournit une explication convaincante.
Le Kazakhstan est un pays d'économie d'extraction (pétrole), le Peuple y est ravalé au rang de faune inutile (voire nuisible : il faut parfois exproprier pour exploiter un sous-sol). Par contre, les pays européens ont des économies de transformation (du moins historiquement 1).
Et précisément, les capitalistes ont besoin de transformer les matières premières en richesses utiles. Pour l'exemple, le milliardaire a besoin d'aluminium pour son jet privé, pas juste son minerai (bauxite). Et d'un bon pilote.
Donc il leur faut une main d'œuvre capable, motivée. Le bâton, ça fonctionne pour des activités vulgaires (extractives) mais dès que des capacités cognitives sont sollicitées, il faut la carotte. C'est aussi le petit nom du consumérisme.
Quel rapport - me demanderez-vous - avec le fait qu'en Europe, c'est quand même mieux qu'au Kazakhstan ? Dit autrement, pourquoi nos élus respectent-ils +/- les institutions nationales (et surtout les font respecter) au lieu de se comporter comme des mafieux, du genre tyrans mégalomanes sans foi ni loi ? Pourquoi le règne de la loi plutôt que celui de l'arbitraire ?
Parce que les capitalistes exigent le respect de l'ordre juridico-administratif. Car il est porteur de prévisibilité. Et justement, les capitalistes ont besoin d'ordre : pas de grèves trop longues, pas de pénuries chroniques, des flux financiers et de marchandises stables
L'État de droit est la condition sina qua non de la domination du capitalisme. Qu'il y ait des pénuries alimentaires au Kazakhstan importe peu : ça n'a pas de conséquences. Mais ce n'est pas le cas en Occident. Dès lors, il est hors de question qu'un valet élu (!) ait des prétentions de satrape. Qu'il en arrive à s'imaginer en César, Roi-soleil ou Duce et les capitalistes vont très vite lui rappeler à qui il doit son élection. 2
D'où le titre de ce billet : il n'y a pas la ressource 3 pour qu'un tyran - du genre chardon 4 - s'empare de l'état, en fasse le jouet de ses caprices. Car le trône de France est déjà occupé par un valet - un massif de ronces 5, qui occupe tout l'espace (médias, juges, services secrets...), au service des capitalistes. Il ne peut matériellement pas être sup-planté. Et ça vaut aussi pour les prétendants au sauvetage de la Nation : une plantule gaulliste 6 ne pourra jamais ni germer ni croître dans le jardin national, en cause l'accaparement des nutriments, du soleil et de l'eau par les mauvaises herbes actuelles. En clair, elle n'aura jamais accès à la magistrature suprême, incapable de s'imposer face à la concurrence des adventices politiques, trop bien enracinées : clientélisme local (subsides), fisc et juges aux ordres, médias charognards... Seul un bon jardinier 7 peut extirper toutes ces mauvaises herbes et faire place à des plantes utiles (mellifères, comestibles...).
Pour finir, une conclusion inquiétante :
Avec l'avènement de l'IA, les capitalistes auront de moins en moins besoin de main d'œuvre (même qualifiée). Dès lors, pourquoi encore garantir des standards de vie minimaux (mais jugés trop coûteux) à des citoyens-chômeurs ? Le risque qu'ils décident de nous retirer nos déjà bien maigres droits politiques/économiques est bien réel. C'est tout le thème de l'état-policier : reconnaissance faciale, drones survolant les rues/habitations, argent électronique
Le capitalisme donne et le capitalisme reprend.
- Ne pas sous-estimer l'inertie et le décalage qu'il engendre entre l'infrastructure (forces productives + relations de production) et la superstructure (les institutions + ses doctrines). Voir ma conclusion.
- Et si il s'entête, un accident est vite arrivé.
- Essentiellement l'argent. Qui permet tous les autres moyens : militaires, policiers, médiatiques, énergétiques, budgétaires. La finance dite haute peut ainsi ruiner un pays/une devise en une matinée, depuis n'importe quelle place boursière.
- À noter que ça marche aussi dans l'autre sens : par exemple en Biélorussie, ils n'ont pas la démocratie suisse mais ils n'ont pas non plus de capitalistes pervers qui dirigent (indirectement) leur Nation. Nous bien ! C'est à peine pire, en fait.
- Un pluriel pour désigner un(e) seul(e) homme/femme (président, premier ministre) ? Parce que le chef du gouvernement ou de l'état n'est que la partie émergée de l'iceberg. Il vous faut penser "système", réseau mafieux et architecture d'allégeanceS.
- N'en déplaise à... disons... Pierre-Yves Rougeyron.
- Ça s'appelle un(e) Révolutionnaire. En Occident, lors des élections, les dés sont systémiquement pipés : pourquoi dès lors vouloir les lancer ? Seul un fou fait toujours la même chose en espérant un effet différent. Voyez le RN, qui n'a plus rien à voir avec le FN de "papa". Le RN est devenu d'autant plus présidentiable qu'il a fait sien les dogmes de la mondialisation (l'euro, l'OTAN...). Tu parles d'un changement !