Par Olivier Berruyer
En 2025, la balance des paiements de la France affiche un solde courant quasiment à l'équilibre. De quoi se rassurer ? Pas vraiment. Derrière ce résultat flatteur se cache un mécanisme bien plus fragile : un déficit massif sur les biens, colmaté par le tourisme, les services et les revenus que les multinationales tirent de l'étranger, tandis que la dépendance aux capitaux extérieurs ne cesse de s'aggraver. Selon la Banque de France, la position extérieure nette plonge à ‑885 milliards d'euros, soit près de 13 000 euros de dette nette par habitant, et les créanciers étrangers détiennent désormais 1 700 milliards d'euros de dette publique française. Qui finance réellement la France, et jusqu'où peut-elle vivre à crédit sans perdre sa souveraineté économique et budgétaire ? Notre décryptage complet de la balance des paiements 2025, chiffres et graphiques à l'appui.
1- La balance des paiements en trois comptes
2- Les services, cache-misère de la désindustrialisation
3- Dividendes, frontaliers et chèque à Bruxelles
4- Balance courante : l'équilibre du funambule
5- Qui paie la facture ? Le compte financier passe aux aveux
6- 885 milliards, et une France suspendue à ses créanciers
Ce qu'il faut retenir
La balance commerciale française a récemment fait l'objet de notre attention : son déficit pour 2025 a franchi la barre à peine croyable des 90 milliards d'euros. Une question toute simple se pose alors : quand un pays achète, année après année, bien plus au reste du monde qu'il ne lui vend, comment règle-t-il la facture ? Pour le savoir, il faut élargir la focale et ouvrir le grand livre de comptes de la nation : la balance des paiements.
Historiquement, les États-nations ont commencé par affirmer leur existence en fixant leurs limites géographiques, et donc économiques : pas de frontière, pas d'État. À l'époque où les paiements internationaux se réglaient en or, les économistes des XVIe et XVIIe siècles considéraient qu'une nation s'enrichissait en accumulant les métaux précieux à l'intérieur de ses frontières ; ils se souciaient donc bien davantage des flux avec l'extérieur que de la production intérieure de richesses.
La notion de balance des paiements apparaît dès le début du XIXe siècle, plus d'un siècle avant la comptabilité nationale et le PIB. C'est donc le plus ancien document statistique macroéconomique : il recense l'ensemble des opérations effectuées entre une économie nationale et le reste du monde pendant une période donnée. Attention, il ne mesure pas des stocks, mais uniquement des flux transfrontaliers (marchandises, services, revenus, capitaux) qui affectent le patrimoine des résidents, entreprises comme particuliers. Autrement dit : tout ce qui entre et tout ce qui sort.
La balance des paiements en trois comptes
Pour s'y retrouver, le plus simple est de considérer la balance des paiements comme le relevé bancaire annuel de la France : d'un côté, ce que le pays gagne et dépense réellement (biens, services, revenus) ; de l'autre, la manière dont le découvert est financé (emprunts, ventes d'actifs, dépôts). Comme pour un ménage, la seconde partie découle mécaniquement de la première.
La balance des paiements, qui recense toutes les opérations avec l'étranger, se décompose classiquement en trois éléments :
- la balance des transactions courantes (ou balance courante), qui correspond à la partie "réelle" (non financière) de la balance. Elle regroupe la balance commerciale (échanges de biens physiques), la balance des services, la balance des revenus primaires (revenus du travail, du capital, etc.) et la balance des revenus secondaires (transferts courants sans contrepartie : dons, impôts versés par les non-résidents, etc.) ;
- le compte de capital, où figurent les transferts en capital, c'est-à-dire les opérations comportant un transfert de propriété sans contrepartie (telles que des remises de dettes, subventions ou aides au développement). Ajouté à la balance courante, ce compte de capital forme ce qu'on appelle le compte non financier, dont le solde est parfois dénommé "solde de la balance des paiements" ;
- le compte des opérations financières, qui retrace l'évolution des avoirs (les créances, donc ce que l'on possède) et des engagements (les dettes, donc ce que l'on doit). Il se subdivise en cinq postes : les investissements directs (prise de participation dans une entreprise ou achat immobilier), les investissements de portefeuille (opérations sur titres : actions ou obligations), les instruments financiers dérivés (utilisés principalement par les banques), les autres investissements (notamment les prêts) et les avoirs de réserve (or, DTS du FMI et autres devises).
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Par construction, le compte non financier est toujours égal au compte financier. En effet, si l'on importe pour 100 € de biens, on creuse le déficit courant de 100 €. Sur le plan financier, cette opération se traduit par l'envoi de 100 € à l'étranger : les comptes bancaires en France diminuent d'autant, ce qui creuse le compte financier du même montant.
Selon la balance des paiements de la France pour l'année 2025 (établie par la Banque de France), la partie non financière affiche un solde quasi nul de -6 Md€ (-12 Md€ au titre des transactions courantes et +6 Md€ de transferts de capitaux), tandis que le solde financier s'établit à +9 Md€. Un quasi-équilibre, donc. Mais comme toujours en comptabilité, c'est le détail qui raconte la véritable histoire.
Les services, cache-misère de la désindustrialisation
Commençons par ce que l'on voit : les marchandises. La balance commerciale (les échanges de biens physiques) représente environ 50 % des recettes et des dépenses figurant dans la balance des paiements. En d'autres termes, le commerce de biens constitue la moitié de nos opérations économiques avec le reste du monde. En 2025, son solde s'est établi à -58 Md€, et même à près de -100 Md€ si l'on exclut le négoce (c'est donc là le déficit des seuls biens produits en France).
Un gouffre qui s'explique par la vaste désindustrialisation du pays, à laquelle s'ajoute le poids de la facture énergétique : 46 Md€, un montant encore très élevé, mais heureusement trois fois inférieur à celui de 2022. Nous avons analysé en détail le commerce extérieur de biens dans notre article consacré à la balance commerciale française.
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Cependant, les échanges internationaux ne se limitent pas aux biens physiques : ils portent aussi sur des services, dont l'analyse était autrefois joliment qualifiée de "balance des invisibles", par opposition aux biens matériels, bien visibles. Or, dans ce domaine, la France se montre nettement plus douée : elle dégage un large excédent de +45 Md€, qui vient reboucher une bonne partie du trou creusé par les biens. Le pays qui ne produit plus assez de machines sait encore vendre des nuitées d'hôtel ; on se console comme on peut.
Le tourisme a en effet constitué la principale source d'excédent des services en France, suivi par les services financiers, puis par le fret maritime, dont l'armateur CMA-CGM a largement profité par le passé.
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Sur le long terme, le tourisme représente environ les deux tiers de l'excédent du commerce extérieur de services français.
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Certes, le tourisme français a durement souffert de la crise du Covid, mais en 2024, la France a conservé sa place de première destination touristique au monde, talonnée par l'Espagne et suivie, de plus loin, par les États-Unis. Cette dynamique, très positive pour l'économie nationale (quoique nettement moins pour les conséquences du tourisme de masse), n'a pratiquement pas cessé de s'amplifier depuis les années 1970.
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Tous services confondus, la France réalise ces excellents résultats principalement dans ses échanges avec les États-Unis (14 Md€ d'excédent), le Royaume-Uni, la Belgique, la Suisse et la Chine. Elle demeure en revanche fortement déficitaire vis-à-vis du Portugal, de l'Irlande et de l'Espagne.
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Les effets de la mondialisation sautent aux yeux : les échanges internationaux de services représentent désormais 12 % du PIB français, contre 5 % dans les années 1980 et 2 % dans les années 1960.
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Rappelons enfin que la France affiche un excédent du commerce des services depuis un demi-siècle, à hauteur d'environ 1 % du PIB en moyenne. Cet excédent a même doublé en 2022, à la faveur de la crise énergétique (principalement grâce au transport maritime de fret), avant de se hisser à nouveau à un niveau proche de 2 % en 2024/2025.
Reste que les services, aussi florissants soient-ils, ne suffisent pas : le déficit du commerce de biens s'est longtemps creusé année après année depuis vingt ans. Actuellement, bien qu'en nette amélioration, le déficit commercial global demeure élevé, ce qui fragilise l'indépendance de la France.
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Dividendes, frontaliers et chèque à Bruxelles : les revenus qui traversent les frontières
Le commerce de biens et de services représente environ 75 % de nos échanges non financiers avec l'extérieur. Les 25 % restants proviennent des échanges de revenus, qui se sont fortement développés avec la mondialisation financière de la fin des années 1990. Et c'est ici que l'on découvre les rouages les plus intéressants de la machine.
L'analyse des flux de revenus primaires (ceux qui rémunèrent la production, au titre du travail, du capital, etc.) permet en effet de bien percevoir les effets de la mondialisation sur les structures du capitalisme. Ces revenus primaires affichent en 2025 un excédent élevé, atteignant 51 Md€ : l'équivalent de 2 % du PIB est ainsi ponctionné sur l'étranger.
Ce solde provient principalement de 37 Md€ de rémunérations nettes de salariés versées par l'étranger (travailleurs frontaliers, notamment parmi les quelque 230 000 Français travaillant en Suisse) : 39 Md€ de salaires perçus de l'étranger, dont il faut retrancher les 2 Md€ versés à des frontaliers étrangers, la France ne faisant guère recette en ce domaine...
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Le second élément, beaucoup plus savoureux, est celui des revenus des investissements, c'est-à-dire le cœur même du capitalisme. Le hasard veut que ce solde soit actuellement quasi nul (3 Md€), mais ce chiffre anodin résulte de flux gigantesques qui se compensent : environ 300 Md€ de recettes comme de dépenses, soit environ 10 % du PIB. Voyons cette tuyauterie de plus près.
Quand une multinationale crée ou rachète une filiale à l'étranger, on parle d'Investissement Direct Étranger (IDE, dès que la détention de capital dépasse les 10 %). En échange, elle percevra des dividendes pour se rémunérer. Ces dividendes d'IDE ont atteint, en net, le chiffre colossal de 72 Md€ : le capitalisme français, puissant investisseur à l'étranger, a encaissé 114 Md€ de dividendes et n'en a reversé que 42 Md€ à des propriétaires étrangers. Il pompe donc allègrement les profits des autres.
Cela pourrait s'arrêter là. Mais comme les étrangers investissent beaucoup en France en achetant des actions (sans atteindre les 10 % du capital : ce sont alors de simples investissements de portefeuille ; ils détiennent tout de même la moitié des actions du CAC 40), une bonne partie de ces profits repart aussitôt à l'étranger. Ce ne sont bien entendu pas forcément les mêmes pays : il est assez probable que les capitalistes français extraient du profit en Chine pour, au final, en envoyer la moitié aux États-Unis, par exemple. Au total, 26 Md€ repartent ainsi à l'étranger par ces mécanismes d'actionnariat capitaliste.
23 Md€ partent également, en net, pour rémunérer des obligations : 62 Md€ d'intérêts obligataires perçus, grevés par 85 Md€ d'intérêts payés (dont une bonne moitié au titre des intérêts de la dette publique, largement détenue par l'étranger). S'y ajoute une sortie nette supplémentaire de 20 Md€ au titre d'intérêts non obligataires (crédits bancaires, prêts, etc.). Ces sorties compensent donc les profits des IDE, d'où le solde quasi nul des revenus des investissements.
Le solde des revenus secondaires (transferts courants entre résidents et non-résidents, sans contrepartie) représente quant à lui un déficit de 50 Md€ en 2025. Il est largement imputable à notre contribution nette au budget de l'Union européenne (24 Md€), ainsi qu'aux 18 Md€ de fonds transférés vers l'étranger par des travailleurs immigrés.
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Là encore, l'envolée de la mondialisation saute aux yeux à la fin des années 1990, avec la montée en flèche des revenus primaires comme secondaires : les premiers ont atteint 3 % du PIB au début des années 2020, les seconds 2 %, alors qu'ils étaient négligeables entre 1950 et 1990. La tendance actuelle est à une légère décrue de ces revenus, dont la somme se compense désormais également.
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Signalons enfin, pour être complet, que le compte de capital est excédentaire de 6 Md€. Ce poste reste très marginal en France, fluctuant généralement autour de ±0,1 % du PIB.
Balance courante : l'équilibre du funambule
Additionnons maintenant tout ce qui précède : commerce extérieur, revenus primaires et revenus secondaires. On obtient la balance des transactions courantes. Celle-ci affiche pour 2025 un léger déficit de -12 Md€, quasiment comblé par l'excédent du compte de capital (+6 Md€), ce qui ramène le compte non financier à -6 Md€ : un quasi-équilibre.
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Proche de l'équilibre, c'est un résultat relativement "bon", dans un contexte de déficit quasi continu depuis 2008.
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Mais que l'on ne s'y trompe pas : cet équilibre est celui du funambule. Il s'explique principalement par un fort excédent du commerce des services, qui vient compenser le lourd déficit commercial industriel. Retirez le balancier des services (à cause d'une crise du tourisme en France par exemple), et le funambule tombe.
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Qui paie la facture ? Le compte financier passe aux aveux
Le besoin de financement du pays correspond à la somme de la balance courante et du compte de capital. En 2025, cette somme a été légèrement déficitaire : la France se trouvait quasiment à l'équilibre, avec un petit manque de -6 Md€. Reste la question centrale : concrètement, qui apporte l'argent ? C'est le compte financier, avec ses cinq postes, qui permet de répondre.
Le premier poste est celui des investissements directs (rappelons-le : les prises de participation dépassant 10 % du capital d'une entreprise). La valeur nette de +31 Md€ observée en 2025 signifie que les Français ont racheté plus d'entreprises étrangères que les étrangers n'ont acquis d'entreprises françaises. C'est positif en soi, mais cela n'en constitue pas moins une sortie de capitaux, qui augmente d'autant le besoin de financement du pays. Cela fait un demi-siècle que la France enregistre généralement un excédent d'investissements directs (le record ayant été atteint lors de la bulle Internet de 2000).
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Sans surprise, on retrouve le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l'Inde, l'Allemagne parmi les principales destinations des investissements directs français à l'étranger, avec toutefois un important désinvestissement français au Luxembourg et en Belgique.
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Du côté des investissements étrangers en France, le Luxembourg, l'Irlande, le Royaume-Uni, la Suisse et la Belgique occupent les premières places, tandis que les investisseurs canadiens ont rapatrié 2 Md€ investis en France.
Le deuxième poste, celui des investissements de portefeuille (principalement les achats d'actions et d'obligations), génère habituellement des flux très importants dans les deux sens. Pour 2025, il fait ressortir une énorme sortie nette de plus de 130 Md€, sous forme d'actions et d'obligations.
Le point crucial est ailleurs : les investissements étrangers de portefeuille sont majoritairement constitués d'achats de dette publique française, pour 112 Md€ supplémentaires, via l'acquisition d'obligations du Trésor. Ce montant porte le total des prêts consentis par des étrangers au seul État français à plus de 1 400 Md€. Voilà donc comment la France boucle ses fins de mois : en signant des reconnaissances de dette.
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Sur le long terme, on observe bel et bien une explosion de ces flux d'investissements de portefeuille à partir du milieu des années 1990, parallèlement à la mondialisation financière. Ils ont largement financé les besoins gigantesques apparus lors de la crise de 2008 puis, plus récemment, de celle de 2022. La forte hausse de ces investissements en 2025 s'explique par d'importants achats de titres allemands et luxembourgeois.
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2025 a également vu une explosion des entrées d'"autres investissements" (dépôts, crédits commerciaux, prêts, etc.), essentiellement des dépôts étrangers dans les banques françaises, pour -185 Md€. Les deux tiers de ces flux gigantesques sont réalisés en devises.
Précision utile : dans les conventions comptables de la balance des paiements, un signe négatif au compte financier désigne une entrée nette de capitaux (une hausse de nos engagements envers l'étranger). Le -185 Md€ signifie donc que 185 Md€ sont entrés dans les banques françaises, et non l'inverse.
La Banque de France, pourtant chargée de la sécurité du système bancaire, écrit ainsi dans son rapport 2025 :
"En particulier, l'accroissement de l'endettement en dollars s'inscrit dans un schéma dans lequel les grandes banques françaises jouent un rôle d'intermédiation internationale de la liquidité du dollar : elles se financent auprès d'investisseurs internationaux dans cette devise, puis peuvent convertir une partie de ces ressources, notamment en yens à travers des swaps de change, avant de les replacer auprès d'autres contreparties."
Comme on le voit, le casino de la spéculation financière débridée tourne toujours à plein régime. Rappelons que le rôle normal d'une banque française est d'accorder des crédits aux entreprises et aux ménages, et de collecter leurs dépôts. Pas de "jouer un rôle d'intermédiation internationale de la liquidité du dollar" via des "swaps de change" en yens... Cela serait sans importance si ces structures fondamentales de notre économie ne prenaient pas ainsi de gros risques, susceptibles d'affecter les dépôts et de déclencher, hélas, l'intervention du contribuable.
Les deux derniers postes du compte financier jouent un rôle plus limité : les produits dérivés (instruments financiers à visée essentiellement spéculative) ont apporté 25 Md€ de capitaux, et les avoirs de réserve sont restés stables.
Au final, le compte financier affiche un excédent de +9 Md€, correspondant aux entrées d'argent ayant servi à financer le déficit du compte non financier (-6 Md€). Les 15 Md€ de différence (qui devrait être nulle en théorie) constituent le poste joliment nommé "erreurs et omissions".
On observe en général un solde non nul des erreurs et omissions dans la plupart des grands pays, le compte financier étant la plupart du temps inférieur au compte non financier. Cela s'explique assez facilement : puisque les dépôts effectués en France par des étrangers sont connus, la différence provient vraisemblablement, pour partie, des transferts financiers non bancaires de résidents français vers l'étranger, notamment liés à l'économie souterraine et à la fraude fiscale, par nature absents des statistiques officielles. Ces "omissions" sont donc rarement le fait d'étourdis.
L'ardoise finale : 885 milliards, et une France suspendue à ses créanciers
La balance des paiements mesure des flux, ceux d'une année donnée. Mais les flux s'accumulent, et il faut bien solder les comptes un jour. C'est le rôle d'un état complémentaire appelé "position extérieure", qui représente le stock total d'avoirs financiers détenus par les Français à l'étranger et par les étrangers en France. En 2025, la position extérieure de la France présente un déficit de 885 Md€, en forte augmentation : c'est le montant net qu'ont investi les étrangers en France au total. Rapportés à la population, ces 885 Md€ représentent une dette nette d'environ 13 000 € par habitant.
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Cette position extérieure est évidemment lourdement plombée par la dette publique, dont 1 700 Md€ sont désormais détenus par des créanciers étrangers.
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Sur longue période, on constate une croissance vertigineuse de ces engagements transnationaux, sous l'effet de la mondialisation financière. Les montants en jeu atteignent désormais 10 900 Md€ pour les créances françaises et 11 800 Md€ pour les engagements, soit près de quatre fois le PIB, ou encore environ 370 000 € par ménage français. On mesure ici le degré d'imbrication financière du pays avec le reste du monde.
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Au total, la position extérieure nette (différence entre créances et engagements) ressort donc à environ -885 Md€ en 2025, sa forte dégradation récente provenant principalement d'ajustements statistiques.
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Rappelons également que la valeur des obligations, publiques comme privées, a diminué sous l'effet de la forte remontée des taux depuis 2022. La réglementation impose en effet de comptabiliser les obligations (notamment publiques) à leur "valeur de marché", c'est-à-dire au prix qu'elles vaudraient en cas de revente immédiate. Or, cette valeur évolue à l'inverse des taux d'intérêt, ce qui est logique : une obligation émise il y a trois ans avec un taux d'intérêt de 1 % sur 10 ans vaut aujourd'hui moins cher sur le marché qu'une obligation comparable émise aujourd'hui à 3 % sur 7 ans.
Enfin, si l'on retranche de la position extérieure tout ce qui n'est pas un instrument de dette (par exemple les dérivés financiers, le capital social ou les bénéfices réinvestis), on obtient la dette extérieure nette, qui s'établit à 1 419 Md€, soit 47 % du PIB.
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Il s'agit bien d'un solde net, c'est-à-dire de la différence entre les prêts accordés et les prêts souscrits. La dette extérieure brute, la somme totale des emprunts contractés par des résidents français auprès de non-résidents, dépasse quant à elle les 7 000 Md€.
La dette extérieure nette (1 400 Md€) est donc légèrement inférieure à la dette publique totale détenue par des prêteurs étrangers (plus de 1 700 Md€). La conclusion s'impose d'elle-même : c'est bien la dette publique qui constitue la cause principale de notre dette extérieure, contraignant la France à solliciter l'épargne étrangère.
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Entre 2014 et 2019, la dette publique extérieure n'a plus augmenté, contrairement à la dette extérieure nette. Ce constat n'est nullement le fruit d'une meilleure gestion des comptes publics, hélas : c'est simplement que la Banque centrale a racheté (monétisé) 800 Md€ d'obligations publiques, somme que la France n'a donc pas eu à emprunter à l'étranger. La BCE y a finalement mis un terme début 2022, cette politique s'étant presque toujours révélée inflationniste (sur les prix à la consommation ou sur celui des actifs tels que l'immobilier).
Si cette politique monétaire a alimenté de nombreuses bulles (boursières, immobilières...), elle n'a pas été directement inflationniste en 2022, la flambée des prix provenant alors de l'énergie. Elle y a toutefois contribué en facilitant la spéculation (y compris sur les prix de l'énergie). Pour plus d'informations, nous renvoyons nos lecteurs à nos articles sur la masse monétaire en France (où l'on explique le lien entre monnaie et inflation) ainsi que sur l'inflation en France.
Que se passera-t-il le jour où l'épargne étrangère se montrera moins accommodante (par exemple en cas de dérive budgétaire continue ou, encore pire, de l'arrivée au pouvoir de forces politiques bien décidée à combattre des décennies de néolibéralisme ? Nul ne le sait. Mais un pays qui dépend à ce point du bon vouloir de ses créanciers ferait bien de ne pas attendre la réponse pour se réindustrialiser...
Ce qu'il faut retenir
Un équilibre en trompe-l'œil. En 2025, les comptes extérieurs de la France paraissent presque équilibrés : le déficit courant est limité et le pays trouve sans difficulté les capitaux pour le financer. Mais cette façade comptable masque des déséquilibres profonds, entre une industrie sinistrée et une finance hypertrophiée.
Les services au secours des biens. La désindustrialisation creuse un déficit commercial de 58 Md€ (près de 100 Md€ hors négoce). Il n'est comblé que par l'excédent des services (+45 Md€, dû aux deux tiers au tourisme) et par les revenus tirés de l'étranger, dont 114 Md€ de dividendes encaissés par les multinationales françaises.
Une dépendance financière croissante. Pour boucler ses paiements, la France s'appuie sur l'épargne étrangère : 112 Md€ de dette publique supplémentaire achetée par des non-résidents en 2025, et des banques qui s'endettent massivement en dollars pour jouer les intermédiaires de la liquidité mondiale.
La facture s'alourdit. La position extérieure nette atteint -885 Md€ et la dette extérieure nette 1 419 Md€, soit 47 % du PIB, d'abord à cause de la dette publique détenue par l'étranger. Tant que la désindustrialisation et les déficits publics persisteront, la France restera sous perfusion étrangère.