08/07/2026 euro-synergies.hautetfort.com  7min #319458

Étrangers en terre étrangère. Du romantisme à Nietzsche - un essai de Mario Bosincu

Source:  ilfondo.org

Mario Bosincu, germaniste à l'Université de Sassari, avait déjà démontré, dans ses travaux précédents, qu'il était un chercheur de haut niveau. La lecture de son dernier ouvrage confirme cette impression. Nous faisons référence au volume Stranieri in terre straniera. Dal Romanticismo a Nietzsche (= Étrangers en terre étrangère. Du Romantisme à Nietzsche), paru aux éditions Le Lettere.

Il s'agit d'un essai documenté, construit sur des analyses philologiquement irréprochables, qui toutefois, il convient de le souligner, ne réduisent pas le geste scriptural et reconstructif de l'auteur à un simple exercice d'érudition.

L'écriture est vivante, fluide et, par certains aspects, met en évidence l'intérêt de Bosincu pour les thèmes abordés, sans que cela nuise au caractère scientifique de l'essai. Le livre, note le germaniste, "entend mettre en lumière certaines figures exemplaires de l'altérité, apparues dans le domaine philosophico-littéraire entre la fin du XVIIIe siècle et la Seconde Guerre mondiale [...] le plus souvent, au sein de la culture allemande" (p. VII). Il s'agit d'une traversée au cours de laquelle, partant du Romantisme (Romantik), Bosincu procède à l'exégèse de la proposition philosophico-existentielle de Nietzsche, pour aboutir finalement à l'interprétation de l'écrit de Friedrich Georg Jünger, Apollon, Pan, Dionysos, de 1943.

Quels sont les penseurs interrogés par Bosincu ? Des philosophes et des écrivains de la Kulturkritik, des "antimodernes". Cette définition renvoie à une vaste constellation d'auteurs qui virent dans la modernité, inaugurée par les Lumières, un appauvrissement de la vie. Ces intellectuels développent "une modalité de réflexion qui met en évidence les aspects pathologiques de la modernité, [...] se tourne vers le passé prémoderne [...] et esquisse l'idéal antithétique de l'homme total" (p. 3).

Parmi eux, il convient de rappeler en premier lieu Schiller (portrait). Celui-ci perçoit, dans l'époque qui lui est contemporaine, l'affaiblissement des facultés humaines au profit exclusif de l'intellect analytique, scientifique et instrumental, mis au service du Gestell et de la recherche de l'utilité économique.

L'âge moderne est vécu comme l'époque du retour des Titans, centrée sur la "puissance" de la démesure et oublieuse des qualités propres à la personne, de l'individu persuadé et réconcilié avec les potestates animant le cosmos.

Dans le même temps, les "antimodernes" découvrent, grâce à l'héritage des Lumières, notre historicité, comprenant que l'homme diminué, l'homme unidimensionnel de la modernité, est contingent et peut être dépassé. Ce n'est pas un hasard si Nietzsche souligne que "la capacité d'être différent [...] fait partie des attributs de la"grandeur"" (p. 5).

Une modalité de réflexion qui fait émerger les traits de l'homme total.

Les Lumières elles-mêmes l'avaient montré en réalisant, par leurs écrits, une "colonisation de l'imaginaire", laquelle est modernisatrice. Il devenait nécessaire de réaliser un contre-mouvement visant à la création d'une "subjectivité" autre, différente, qui retrouverait ses propres paradigmes, ses propres exempla dans le passé médiéval ou dans la vision du monde hellénique. Cet homme utopique, jamais "utopiste" — les deux termes, pour l'auteur, ont une valeur inconciliable — aurait été porteur de la Kultur, selon Spengler, en opposition à la civilisation décadente (Zivilisation).

La Romantik et tous les auteurs étudiés par Bosincu sont, pour le dire avec Löwy et Sayre, porteurs d'une vision anticapitaliste et esthétisante, transmettant un code existentiel alternatif, comme l'a reconnu Sombart, à l'identité bourgeoise.

Le nouvel homme devait être construit "par des pratiques orientées vers l'intériorité telles que l'expérience de la nature et la lecture, une technologie de soi" (p. 13), apte à instaurer une "résistance éthopoïétique à la modernité" (p. 14). C'est dans ce sens qu'agit, entre autres, Baudelaire, en se référant au dandy, individu capable de faire de son existence une œuvre d'art, pour se différencier des masses et des idola introduits par la raison calculatrice. Un exemple différent, mais non similaire, de cette rébellion se retrouve également dans les écrits et la vie de Thoreau, dans son retour à la wilderness.

Les antimodernes de génie sont des hommes seuls, étrangers en terre étrangère qui, dans l'isolement nécessaire à la pratique philosophique, réalisent la metanoia, le "changement de cœur". Leurs œuvres sont une "communication d'existence" qui, comme l'a soutenu Kierkegaard, ne s'adressaient pas au lecteur des "Gazettes", mais tendaient à "le prendre à la gorge", animées par l'urgence de lui faire acquérir un regard épistrophique et absolu sur la vie.

La littérature interrogée par Bosincu est, d'une part, un sermo propheticus — la production de Fichte en est exemplaire — d'autre part, un sermo mysticus qui, selon la leçon du Maître Eckhart, poursuit le "videment" de l'individu dans un parcours de conversion "initiatique", qui mène à l'"éveil", au tertium datur de la coïncidentia oppositorum.

Des modèles de cette modalité scripturale, rapporte l'auteur, peuvent être trouvés chez Marc Aurèle et Pétrarque. Les exempla sont ceux transmis par Tacite, puis attestés par les Héros de Carlyle.

Les antimodernes, donc, se configurent comme des parrêsiaste, intellectuels qui affirment la vérité à l'époque de son oubli, à l'époque où, pour le dire avec Badiou, on pense à partir de la fin: "Le plaisir de la destruction (du moderne) est, en même temps, un plaisir créatif!" (p. 103). Nietzsche, dont la pensée est minutieusement reconstruite à chaque étape, dans le sillage de Feuerbach, est convaincu que démolir "l'idée de Dieu [...] signifie [...] briser le sortilège qui dépossède d'une valeur le monde d'ici-bas" (p. 103), afin de renouveler la "fidélité à la terre".

Bosincu considère la physis hellénique comme l'unique transcendance. C'est seulement en elle, comme chez Bruno, que se trouve le principe, l'origine.

Ce que nous ne partageons pas dans l'herméneutique érudite de Bosincu, c'est son jugement sur le contre-mouvement des auteurs étudiés, qu'il inscrit dans la même logique qui soutiendrait, selon Voegelin, les thèses néo-gnostiques puritaines et illuministes. À notre avis, les auteurs de Bosincu, du moins ceux qui regardent la physis hellénique comme l'unique transcendance, le font en étant convaincus que c'est seulement en elle, comme chez Bruno, que se trouvent le principe, l'origine: ils sont donc étrangers à toute perspective dualiste et gnostique.

C'est au dualisme chrétien qu'on peut, en revanche, reprocher de couver en lui des germes gnostiques, très clairs dans la dévalorisation de la nature et du monde au profit du Parfait, de Dieu. Central, pour la compréhension de ce postulat, est le dernier chapitre du volume, dédié à l'œuvre de Friedrich Georg Jünger. Celui de Jünger est un paganisme de l'esprit, centré sur "l'antithèse fraternelle" d'Apollon, Pan et Dionysos.

Friedrich Georg montre son adhésion à une perspective mythique: il estime que dans chaque être, dans l'intériorité de l'homme et dans ses activités, agit un dieu. Le divin est palpitant, il se fait expérience, loin de toute issue "wotaniste".

Pour échapper à la domination réifiante du moderne, l'homme doit retrouver la dimension imaginale: c'est seulement en elle qu'il est possible de retrouver le souffle des dieux, l'éternelle métamorphose animique de la physis.

Aux mêmes conclusions étaient arrivés, dans la "Pensée italienne" du XXe siècle, Evola, Emo, Diano et Colli. L'auteur de ces lignes se sent aujourd'hui étranger en terre étrangère, tout en étant ébloui, comme les penseurs évoqués, par le thauma, la merveille tragique de la vie.

 euro-synergies.hautetfort.com