07/07/2026 legrandsoir.info  4min #319390

Mémoire indélébile

Emilia Reed (Granma)

Chaque fois qu'une maison s'effondre à Gaza, ce ne sont pas seulement des murs et des vies qui tombent. Une photo gardée dans une boîte, une lettre écrite par un grand-père, le programme d'un mariage, la carte d'une école, une preuve qu'une famille a vécu là peuvent également disparaître. Le magazine Wired a raconté ce 6 juillet comment le Musée palestinien, à Birzeit, tente de répondre à cette perte par une idée simple et puissante : créer une archive numérique qui ne puisse être pillée ni effacée.

Une archive numérique est une collection organisée de documents convertis en données : images, textes, audios ou vidéos consultables sur un ordinateur. Les Archives numériques du Musée palestinien ont débuté en 2018 par des visites auprès de familles de Cisjordanie pour demander l'autorisation, scanner des photographies, des lettres et des papiers privés. Aujourd'hui, elles rassemblent plus de 500 000 documents, allant des cartes et journaux intimes aux films et pièces d'identité. Ce sont des mémoires familiales devenues patrimoine commun et témoignage de vie.

Le mot-clé est copie. Amer Shomali, artiste et directeur général du Musée palestinien, l'a appelé une "archive qui ne peut être pillée" : non pas parce qu'il est impossible de l'attaquer, mais parce qu'elle ne dépend pas d'un bâtiment unique. Le projet maintient des sauvegardes réparties dans différents endroits du monde. Une sauvegarde est une copie de sécurité ; répartie signifie qu'elle ne se trouve pas tout entière sur le même serveur. Si une page web tombe, une autre copie permet de la reconstruire.

Cette architecture technique répond à une violence très concrète. L'UNESCO a indiqué que, jusqu'au 24 mars 2026, elle avait vérifié des dommages sur 164 sites culturels de Gaza depuis le 7 octobre 2023. Les bombes israéliennes ont détruit des bâtiments historiques, des lieux religieux, des dépôts de biens culturels, des monuments, des musées et des zones archéologiques. Dans ces cas, la perte n'est pas seulement artistique. Lorsqu'une archive est détruite, il devient également plus difficile de prouver la propriété, la continuité, le voisinage et l'existence de millions de personnes.

Le conflit autour de la mémoire ne se limite pas non plus à Gaza. Reuters a rapporté le 25 juin 2026 qu'un projet de loi israélien, appelé Autorité du patrimoine en Judée-Samarie, cherche à étendre le contrôle civil d'Israël sur les sites antiques de la Cisjordanie occupée. Des organisations palestiniennes et israéliennes de défense des droits humains le décrivent comme une annexion de fait. La dispute sur les ruines et les pierres est aussi une lutte sur qui peut raconter le territoire.

C'est pourquoi il est important que l'archive n'inclue pas seulement une documentation étatique et académique. Wired raconte que l'équipe collecte des matériaux auprès des familles et qu'elle travaille avec des métadonnées. Les métadonnées désignent les "données sur les données" : date, lieu, nom de la personne, langue, type de document. Sans ces informations, une photo reste muette ; avec elles, elle peut raconter un réseau de parentés, de métiers, de migrations et de luttes. La technologie, dans ce cas, ordonne des voix qui restent souvent exclues des archives officielles.

Mais il ne faut pas pour autant idéaliser le numérique. Shomali a expliqué à Wired que le site subit des cyberattaques presque tous les mois. On cherche à faire tomber, voler ou altérer des informations en utilisant des réseaux informatiques. De plus, la numérisation exige de l'argent, de l'électricité, du personnel, de la traduction et une attention éthique, car tout document ne doit pas être exposé sans consentement. La mémoire populaire a besoin de serveurs, certes, mais aussi de communautés qui décident quoi protéger et comment le partager.

La leçon dépasse la Palestine. En Amérique latine, nous savons que les papiers d'une communauté peuvent être perdus à cause d'un tremblement de terre, d'un incendie, d'une inondation, d'une plateforme privée qui change ses règles ou d'une guerre économique qui coupe les ressources. Archiver n'est pas garder de la poussière : c'est défendre la possibilité de dire "nous étions là".

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