01/07/2026 reseauinternational.net  36min #318796

Quand dire, c'est défaire

par Oliro

Trump, ou la parole perforative.

Donald Trump ne parle pas seulement pour décrire, expliquer ou convaincre. Il parle pour produire des effets. Il nomme, accuse, proclame, menace, ridiculise, mobilise. Sa parole ne cherche pas d'abord à correspondre au réel ; elle cherche à l'occuper, à le trouer, parfois à le remplacer. De Roy Cohn aux marchés automatisés, de la parole impériale américaine à la réalité produite par le vide, généalogie d'une parole perforative.

I. Quand dire, c'est faire : Austin et les actes de langage

1. Le performatif

Une partie décisive de la philosophie anglo-saxonne moderne s'est développée autour de la logique, de l'analyse du langage et de la clarification des énoncés, avec des figures comme Russell, Wittgenstein, puis Austin. Non pas pour parler du monde en général, mais pour comprendre ce que les mots font, exactement, quand on les prononce.

Publié en 1962,  Quand dire, c'est faire, de J. L. Austin, deviendra l'un des jalons majeurs de la réflexion contemporaine sur le langage (1). Le point de départ est simple, presque déconcertant.

On a longtemps cru - et la philosophie du langage a longtemps enseigné - que la fonction première d'un énoncé est de décrire le monde : de dire comment les choses sont, d'affirmer ou de nier, d'être vrai ou faux. Austin prend ce postulat à rebours. Il montre qu'une large partie de ce que nous disons ne décrit rien du tout.

Certains énoncés n'affirment pas une réalité extérieure : ils accomplissent l'acte même qu'ils nomment.

Quelques exemples suffisent à faire apparaître le basculement :

- "Je promets" ; - "Je déclare la séance ouverte" ; - "Je vous déclare mari et femme" ; - "Je vous baptise".

Aucune de ces phrases ne décrit un état du monde. Aucune n'est vraie ou fausse à la manière d'un constat météorologique ou d'un bilan comptable. Prononcer "je promets", c'est promettre. Prononcer "je vous déclare mari et femme", c'est marier. L'énoncé ne commente pas l'acte : il est l'acte.

Austin nomme cela des énoncés performatifs. Et cette catégorie va changer durablement la manière dont on pense le langage.

2. Les conditions de félicité

Mais attention : un performatif ne fonctionne pas n'importe où, dans n'importe quelle bouche, dans n'importe quelle circonstance. C'est là qu'Austin introduit une notion décisive.

Pour qu'un performatif réussisse, il faut un ensemble de conditions que Austin appelle les conditions de félicité :

- une personne habilitée à prononcer l'acte ; - une procédure reconnue par tous ; - un contexte approprié ; - une convention partagée ; - une reconnaissance institutionnelle ou sociale.

Si l'une de ces conditions manque, l'acte n'est pas faux - il est nul.
Il est manqué, raté, infélicite. Un officier d'état civil qui déclarerait mariés deux inconnus croisés dans la rue ne produirait rien : l'énoncé serait prononcé, les mots seraient corrects, mais l'acte n'aurait pas eu lieu.

La félicité, dans le vocabulaire d'Austin, désigne précisément cette réussite conventionnelle : l'énoncé ne se contente pas d'être prononcé, il accomplit effectivement ce qu'il devait accomplir. La parole, pour faire, doit être reçue par un monde qui la reconnaît.

C'est ce point - discret mais fondamental - qui rendra Austin si utile pour penser ce que Trump fait au langage.

3. Locutoire, illocutoire, perlocutoire

Austin ne s'arrête pas là. Il affine encore son analyse en distinguant, dans tout acte de langage,  trois niveaux superposés. (2)

Le niveau locutoire, d'abord : le pur fait de dire quelque chose, avec un sens littéral et une référence. "Il fait froid" dit quelque chose sur la température. C'est l'énoncé brut.

Le niveau illocutoire, ensuite : ce qu'on fait en disant quelque chose. On peut dire "il fait froid" pour constater, pour suggérer d'allumer le chauffage, pour reprocher qu'on ait laissé la fenêtre ouverte.

L'acte illocutoire, c'est ce que l'on accomplit en parlant : constater, promettre, ordonner, accuser, menacer ou interroger. Il ne se réduit pas à l'intention intérieure du locuteur ; il désigne la force de l'énoncé dans une situation donnée.

Le niveau perlocutoire, enfin : l'effet produit sur l'interlocuteur par ce qu'on a dit. Convaincre, intimider, mobiliser, scandaliser, paniquer, séduire. L'effet perlocutoire peut être voulu ou non, prévu ou inattendu. Il ne dépend pas seulement de l'intention du locuteur, mais de la réception - de ce que l'énoncé produit dans le monde.

Cette triple distinction devient centrale pour comprendre Trump.

Chez Trump, l'illocutoire échoue souvent : dire "j'ai gagné" ne fait pas gagner ; dire "l'élection a été volée" ne prouve pas le vol ; dire "fake news" ne réfute pas une information.

Mais le perlocutoire réussit souvent : la parole produit croyance, colère, adhésion, loyauté, mobilisation, sidération, déplacement du débat.

Chez Trump, l'illocutoire échoue souvent, mais le perlocutoire réussit.

C'est ce décrochage - entre ce que la parole prétend accomplir et ce qu'elle produit effectivement - qui constitue le cœur du phénomène. Austin nous avait donné les outils pour le nommer. Mais il ne l'avait pas encore vu à cette échelle.

II. De la parole performative à la parole perforative

Austin pense encore le langage dans un monde de conventions partagées. Le performatif fonctionne parce qu'un monde commun reconnaît l'acte - parce qu'une institution, une procédure, une convention valident l'énoncé et lui permettent de produire ses effets.

Trump révèle une situation plus avancée, et plus inquiétante. Que se passe-t-il lorsque la parole imite la forme du performatif, mais sans respecter les conditions de félicité ? Lorsqu'elle parle comme si elle avait l'autorité, comme si les conventions tenaient, comme si un monde commun la validait - sans que rien de tout cela ne soit en place ?

Dire "The election was stolen" ne rend pas l'élection volée. Sur le plan illocutoire, l'acte est nul : aucun tribunal ne l'a dit, aucune procédure ne l'a établi, aucune institution ne le  reconnaît. (3)

Dans les termes d'Austin, l'acte instituant échoue : l'énoncé ne remplit pas les conditions qui permettraient de transformer une accusation en réalité juridiquement établie.

Pourtant, l'énoncé a produit quelque chose de considérable : il a fabriqué un monde politique dans lequel  des dizaines de millions de personnes habitent cette affirmation comme une réalité. (4)

Ce n'est donc pas seulement une parole qui agit malgré son échec. C'est une parole qui troue le cadre même dans lequel son action devrait être évaluée.

Austin appelait performatifs les énoncés qui accomplissent l'acte qu'ils énoncent. Trump semble appeler une autre catégorie, plus brutale : les énoncés perforatifs. Non parce qu'ils fonderaient légitimement une réalité, mais parce qu'ils perforent les conditions mêmes dans lesquelles un réel commun peut encore être discuté. Le performatif suppose encore un monde commun. Le perforatif, lui, agit précisément en abîmant ce monde commun.

La parole perforative ne fonde pas un acte légitime. Elle perce :

- le cadre institutionnel ; - le consensus factuel ; - la médiation journalistique ; - la distinction vrai/faux ; - la distinction procédure/persécution ; - la possibilité d'un réel commun ; - les normes élémentaires de la civilité publique.

Elle ne construit pas d'abord un monde stable. Elle ouvre des brèches. Et c'est précisément dans ces brèches que quelque chose s'installe - non pas une vérité commune, mais une ambiance, un camp, une appartenance. Il lui suffit d'introduire dans le réel partagé suffisamment de doute, de colère ou de dérision pour que le terrain commun se dérobe.

C'est ainsi qu'elle contribue à déplacer la  fenêtre d'Overton du dicible politique (5) : ce qui paraissait hier outrancier, scandaleux, absurde ou inadmissible devient aujourd'hui matière à débat, puis parfois signe d'appartenance. La frontière du pensable recule non pas parce qu'un argument a convaincu, mais parce qu'une parole a percé la membrane.

C'est la logique du perforatif : non pas démontrer, mais déstabiliser. Non pas fonder un monde, mais empêcher le réel commun de se refermer.

III. Roy Cohn : la matrice polémique

Avant d'être un président, Trump fut un homme de réputation, de procès, d'immobilier, de tabloïds et de télévision. Pour comprendre sa grammaire de combat, il faut remonter à une rencontre décisive : celle avec Roy Cohn.

Cohn est une figure sombre de l'Amérique du XXe siècle.

Avocat redouté, il a été le bras armé du sénateur Joseph McCarthy lors des auditions anticommunistes des années 1950 (6) - ces audiences où l'accusation publique suffisait à détruire des carrières, où la rumeur avait force de verdict et où le droit était moins une procédure qu'une arme. Cohn n'était pas un juriste au sens traditionnel : il était un combattant verbal. Sa méthode tenait en quelques principes brutaux :  ne jamais s'excuser, ne jamais reconnaître la faute, ne jamais rester sur la défensive, toujours contre-attaquer. (7)

 Trump le rencontre dans les années 1970, à New York, lors d'un dîner. Il a vingt-sept ans. Cohn en a quarante-sept. La relation durera treize ans, jusqu'à la mort de Cohn en 1986 (8). Ce que Trump apprend de lui ne relève pas du droit, ni même de la politique. C'est quelque chose de plus primitif et de plus efficace : une conception de la parole comme arme totale.

Chez Trump, la matrice cohnnienne est visible dans chaque affrontement. L'accusation reçue ne déclenche pas une réponse, une explication, une réfutation. Elle déclenche immédiatement une contre-accusation :

- l'enquête devient "witch hunt" ; - le journaliste devient " fake news" (9) ; - le juge devient partial ; - le contradicteur devient ennemi ; - la procédure devient persécution ; - l'échec devient vol.

Ce renversement systématique n'est pas de la mauvaise foi ordinaire. C'est une technique - apprise, rodée, ritualisée. La parole ne cherche pas à clarifier le réel. Elle cherche à empêcher l'installation d'un réel hostile. Avant même que le tribunal des faits puisse se constituer, Trump en convoque un autre, où les rôles sont inversés.

Roy Cohn donne à Trump une grammaire de combat : ne jamais entrer dans le tribunal du réel tel que l'adversaire le constitue ; créer aussitôt un contre-tribunal verbal, où l'accusateur devient lui-même accusé.

On reconnaît ici, à l'état pur, la logique perforative : non pas répondre dans le cadre existant, mais perforer ce cadre avant qu'il ne se referme. Le réel judiciaire, médiatique ou factuel ne peut s'établir que si on lui laisse le temps de se déposer. La parole trumpienne, héritière de Cohn, ne lui en laisse jamais le temps.

IV. L'Empire américain et la création de réalités

Il serait commode de faire de Trump une anomalie - un accident, un excès personnel dans l'histoire autrement raisonnable de la démocratie américaine. Ce serait une erreur d'analyse. Trump n'est pas une rupture dans le vide. Il est l'héritier, et peut-être le terme, d'une trajectoire plus longue : celle de la parole impériale américaine.

Pour le comprendre, il faut revenir à une phrase prononcée en 2004, rapportée par le journaliste  Ron Suskind dans le  New York Times Magazine (10). Suskind s'entretient avec un conseiller de l'administration Bush - depuis lors largement identifié comme  Karl Rove, bien que celui-ci le nie (11). La conversation porte sur la manière dont l'administration perçoit sa relation à la presse et au réel.

Le conseiller explique que des gens comme Suskind appartiennent à ce qu'il appelle la "reality-based community" - la communauté fondée sur la réalité - c'est-à-dire ceux qui croient encore que les solutions émergent de l'étude judicieuse d'une réalité discernable. Puis il ajoute :

"Nous sommes un empire désormais, et quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité - judicieusement, comme vous le ferez - nous agirons de nouveau, créant d'autres nouvelles réalités, que vous pourrez aussi étudier. Nous sommes les acteurs de l'histoire, et vous, vous tous, serez laissés à n'étudier que ce que nous faisons".

Cette phrase est extraordinaire. Elle exprime, avec une clarté presque philosophique, une perversion impériale du performatif austinien.

Chez Austin, le performatif fonctionne parce qu'un monde commun le reconnaît : les conventions sont partagées, les institutions tiennent, les procédures valident l'acte. Dans la logique du conseiller de Bush, quelque chose d'autre se substitue à ce monde commun : la puissance brute. L'Empire n'a pas besoin que le monde commun valide ses actes. Il agit, produit des faits accomplis - invasion, renversement de régime, redécoupage de frontières - puis laisse les autres intégrer cette réalité nouvelle comme donnée. Le journaliste, le diplomate, l'analyste n'ont plus qu'à étudier ce que l'Empire vient de faire. Ils arrivent toujours après.

Ce n'est plus seulement quand dire, c'est faire.

Quand l'Empire agit, il oblige le monde à interpréter les conséquences de son action comme nouvelle réalité.

La guerre d'Irak en est l'illustration la plus massive.  Les armes de destruction massive n'existaient pas (12). Mais la parole de l'administration -  Colin Powell à l'ONU, les briefings, les fuites contrôlées, la pression médiatique (13) - a produit une réalité suffisamment partagée pour déclencher une guerre. L'énoncé a précédé le fait, l'a convoqué, puis le fait a disparu - mais la guerre, elle, a eu lieu.

L'acte perforatif était accompli.

V. De Bush à Trump : retour intérieur de la parole impériale

Bush représente encore une performativité impériale stratégique : agir militairement et diplomatiquement, produire des faits accomplis à l'extérieur, puis laisser le monde intégrer la nouvelle réalité. La mécanique est calculée, pilotée par une administration, adossée à des institutions. Elle reste, dans ses formes, gouvernementale.

Trump opère un déplacement d'une tout autre nature.

Il ne projette pas cette logique vers l'extérieur. Il la retourne vers l'intérieur. Ce que l'Empire faisait subir au monde - créer des réalités, déplacer les cadres, imposer des faits accomplis avant que quiconque puisse les contester - Trump le fait subir au réel politique intérieur des États-Unis. Ses concitoyens, ses institutions, sa propre administration : voilà les destinataires de la parole impériale revenue de l'étranger.

La parole impériale, qui servait à remodeler le monde extérieur, revient comme boomerang à l'intérieur de l'Empire. Ce que Washington faisait subir au réel géopolitique, Trump le fait subir au réel civique américain.

La différence de forme est aussi saisissante que la continuité de logique. Le conseiller de Bush opérait dans la discrétion et la maîtrise : il expliquait à un journaliste, en privé, comment le pouvoir fonctionnait. Il voulait que la mécanique reste invisible. Trump, lui, opère à visage découvert, à voix haute, sur Truth Social et dans les meetings. Il n'a pas besoin de dissimuler la mécanique : son public ne lui demande pas de la cacher, il la célèbre.

C'est en ce sens que Trump n'est pas seulement une rupture dans l'histoire politique américaine. Il est une décomposition interne de la parole impériale - le moment où la logique qui permettait à Washington de gouverner le monde revient se déposer, bruyamment et sans filtre, dans l'espace civique américain lui-même.

VI. Les procédés de la parole trumpienne

Comment la parole perforative opère-t-elle concrètement ?

Elle ne suit pas une rhétorique unique. Elle procède par plusieurs techniques distinctes, dont la combinaison produit l'effet global.

1. Le surnom comme capture

Trump renomme ses adversaires :

-  "Crooked Hillary" ; - "Sleepy Joe" ; - "Little Marco" ; - "Lyin' Ted" ; - "Fake News". (14)

Le surnom ne réfute pas. Il ne répond pas à un argument, n'oppose pas un fait à un autre. Il capture. Il réduit l'adversaire à une formule affective, courte, mémorable, répétable - une étiquette que chacun peut coller et qui précède désormais toute autre perception. Avant même d'entendre ce qu'Hillary Clinton dit, le public qui a intégré "Crooked Hillary" la reçoit à travers ce filtre.

C'est une opération de nomination au sens fort : non pas décrire quelqu'un, mais le définir avant qu'il puisse se définir lui-même.

Le procédé dépasse évidemment Trump. Dans l'espace public contemporain, des étiquettes comme "complotiste !" ou "antisémite !" peuvent fonctionner de la même manière lorsqu'elles ne servent plus à qualifier précisément une position, mais à disqualifier préalablement celui qui parle.

Nommer, ici encore, c'est tenter de fermer l'espace avant même que l'argument puisse apparaître.

Trump ne débat pas seulement avec ses adversaires ; il les renomme. Or renommer, en politique, c'est déjà tenter de posséder.

2. La répétition comme rituel

Trump répète. Les mêmes formules, les mêmes slogans, les mêmes accusations, les mêmes récits. Cette répétition n'est pas de la pauvreté rhétorique. Elle est une stratégie d'installation.

"Build the wall", "Stop the steal", "Make America Great Again", "Drill, baby, drill" ne sont pas d'abord des propositions politiques soumises à évaluation (15). Ce sont des refrains. Et les refrains, à force d'être répétés, cessent d'être entendus comme des affirmations contestables : ils deviennent des paysages mentaux, des réalités vécues par un groupe qui les chante ensemble.

La répétition fait ce que l'argument ne peut pas faire : elle installe sans démontrer, elle sédimente sans convaincre.

La répétition trumpienne ne vise pas d'abord à démontrer ; elle vise à installer.

3. La parole comme test de loyauté

Dans le trumpisme, certaines phrases ont cessé d'être des propositions sur le monde. Elles sont devenues des marqueurs d'appartenance.

Dire que l'élection de 2020 a été volée ne signifie pas, pour celui qui le dit, qu'il dispose d'une preuve. Cela signifie qu'il est  du bon côté (16). Contester cette affirmation, même prudemment, même factuellement, c'est trahir - non pas la vérité, mais le camp.

La parole a donc changé de fonction : elle ne sert plus à distinguer le vrai du faux. Elle sert à distinguer le loyal du traître. C'est une mutation profonde, qui touche au fondement même de ce que le langage politique est censé faire dans une démocratie.

La parole cesse d'être un instrument de discernement commun ; elle devient un rite d'allégeance.

4. La saturation attentionnelle

Trump produit un flux. Déclarations, attaques, revirements, provocations, contradictions assumées : le débit est continu, volontairement excessif. Chaque nouvel énoncé oblige les médias, les adversaires et les institutions à réagir - ce faisant, il les empêche de stabiliser leur propre récit, leur propre cadre, leur propre réalité.

Il ne gagne pas toujours l'argument. Il gagne souvent le tempo. Et dans un espace médiatique à attention limitée, contrôler le tempo, c'est déjà contrôler une part du réel.

Trump ne cherche pas seulement à dire quelque chose. Il cherche à empêcher les autres de stabiliser autre chose.

5. Le deal comme forme verbale

La parole trumpienne est enfin foncièrement transactionnelle. Elle menace, retire la menace, promet, durcit, assouplit, flatte, insulte, puis revient flatter. Elle ne pose pas de principes : elle ouvre des négociations.

Trump parle comme on ouvre une enchère - en posant une position extrême destinée à déplacer immédiatement le point de départ de la négociation, pour en tirer un avantage dans le mouvement qui suit. La parole n'est pas doctrine, programme ou engagement : elle est une mise de départ dans un rapport de force.

Trump est un symptôme. Dans le cloaque politique américain, l'accusation elle-même est devenue une arme symétrique : Russiagate, dossier Steele, procédures d'impeachment, campagnes médiatiques et contre-campagnes trumpiennes relèvent d'un même espace de guerre informationnelle, où chacun tente de perforer le réel de l'autre avant que celui-ci ne se stabilise.

La parole n'est plus doctrine.
Elle devient également cotation.

VII. De la parole politique au signal algorithmique

Jusqu'ici, la parole perforative agissait sur des humains : des électeurs, des journalistes, des adversaires, des institutions. Elle perforait un réel social. Mais à l'âge algorithmique, elle rencontre un nouveau type d'auditeur - et le phénomène change de nature.

La parole du chef d'État n'est plus seulement entendue par des citoyens, des chancelleries ou des rédactions. Elle est lue par des machines. En temps réel. Et les machines n'ont pas besoin de comprendre pour agir.

Un tweet, une menace militaire, une déclaration sur l'Iran, une annonce de sanction, une phrase ambiguë sur un accord commercial ou une négociation en cours : autant d'énoncés qui peuvent être immédiatement absorbés par des systèmes de trading algorithmique, découpés en mots-clés, classifiés selon leur valence - positif, négatif, incertain - et convertis en  ordres d'achat ou de vente (17) avant que le journaliste ait fini de lire la phrase.

La parole devient signal.

Elle est captée, découpée, interprétée, convertie en probabilité de risque, traduite en ordres, amplifiée par les transactions, réinjectée dans le champ médiatique comme événement - et l'événement revient ensuite légitimer rétrospectivement la gravité de ce qui avait été dit.

À l'âge algorithmique, la parole politique ne se contente plus de produire des effets dans les consciences. Elle entre dans une chaîne automatisée où l'énoncé devient signal, le signal devient transaction, la transaction devient prix, le prix devient événement, et l'événement vient confirmer après coup la gravité de l'énoncé initial.

Ce déplacement est considérable. Austin pensait le performatif dans un monde de conventions humaines. Il supposait des personnes habilitées, des procédures reconnues, des institutions qui validaient l'acte. Le circuit algorithmique court-circuite toute cette architecture : il n'y a plus de convention à respecter, plus d'institution à convaincre. Il suffit que la parole déclenche - que l'énoncé soit suffisamment fort, ambigu ou menaçant pour qu'un système automatisé l'interprète comme signal d'action.

Le perforatif trouve ici sa forme la plus aboutie : une parole qui n'a même plus besoin d'être reçue par un sujet pour produire des effets réels dans le monde. Elle n'est plus seulement communication ; elle devient automation.

VIII. Trump, les marchés et la parole comme actif financier

Ce que la section précédente décrit n'est pas une hypothèse théorique. Depuis le premier mandat de Donald Trump, les marchés ont appris à traiter la parole présidentielle comme un signal - et les chercheurs ont commencé à le documenter.

Des études publiées sur la période 2018-2019 ont montré que les tweets de Trump liés à la guerre commerciale provoquaient des déclins mesurables des prix, une hausse du volume des transactions et une augmentation de l'incertitude sur les marchés américains - et que les marchés chinois et les valeurs refuges comme l'or réagissaient en sens inverse, en quelques minutes. Certains chercheurs sont allés jusqu'à construire des systèmes de trading automatisés fondés sur la classification des tweets présidentiels - et à constater que ces systèmes produisaient des  rendements anormaux (18). Sur le marché des changes, des travaux récents concluent que les tweets à contenu macroéconomique entraînent une appréciation du dollar et une baisse de la volatilité intra-journalière, des effets qui résistent au  contrôle des annonces officielles (19). Les traders, modélisés comme des agents rationnels, mettent à jour leurs anticipations en traitant l'énoncé présidentiel comme un signal public que tous reçoivent simultanément.

Cette vitesse de réaction est amplifiée par les systèmes de trading algorithmique, qui scannent les réseaux sociaux en temps réel et exécutent des ordres fondés sur des mots-clés comme "accord", "délai" ou "sanctions" - déclenchant des réactions en chaîne à mesure que les mouvements de prix attirent des intervenants supplémentaires. Comprendre les régularités de la communication présidentielle est ainsi devenu, pour nombre d'acteurs financiers, une composante à part entière de la gestion du risque - au même titre que l'analyse des fondamentaux économiques.

L' épisode du 9 avril 2025 est devenu un cas d'école (20). Quelques heures avant d'annoncer une suspension de 90 jours sur ses propres droits de douane - provoquant un rebond du Nasdaq de 12,2% et du S&P 500 de près de 10% en une seule séance -, Trump avait posté sur Truth Social : "THIS IS À GREAT TIME TO BUY !! ! DJT".

Il se trouve que DJT est aussi le symbole boursier (ticker Nasdaq) de TMTG (Trump Media & Technology Group). Le sénateur  Adam Schiff a demandé une enquête, qualifiant ce post de potentielle manipulation de marché. (21)

Il faut être précis sur ce que ces faits établissent - et sur ce qu'ils n'établissent pas, car ici se glisse un concept bien connu dans le vocabulaire politico-stratégique américain : la plausible deniability. Le déni plausible désigne une forme d'ambiguïté organisée permettant à un acte de produire ses effets tout en laissant son auteur en position de nier l'intention qui lui est imputée. Ici, DJT peut être lu comme simple signature personnelle de Donald J. Trump, mais aussi comme ticker Nasdaq de Trump Media & Technology Group. L'énoncé agit donc dans une zone équivoque : assez clair pour être reçu comme signal, assez ambigu pour être nié comme instruction.

Une chose est de constater que la parole présidentielle déplace les marchés : c'est documenté. Une autre est de soupçonner que certains acteurs aient pu anticiper ces mouvements grâce à des informations privilégiées : des parlementaires ont demandé l'ouverture d'enquêtes auprès des régulateurs financiers, tandis que d'autres épisodes, notamment  liés au pétrole et à l'Iran, ont nourri des interrogations similaires (22). Mais une autre encore est d'établir juridiquement un délit d'initié impliquant Trump lui-même - ce qui relèverait d'une démonstration d'une tout autre nature, dans une procédure.

Mais la question structurelle demeure, indépendamment de toute qualification pénale.

La parole du pouvoir est devenue un actif. Savoir ce qui va être dit, quand, et avec quelle intensité, est potentiellement une information financière exploitable. Le secret ne porte plus seulement sur l'action future - il peut porter sur l'énoncé futur lui-même.

IX. La boucle perforative automatisée

Ce que les sections précédentes décrivent séparément forme en réalité un seul circuit - une boucle qui s'auto-alimente et dans laquelle la parole, une fois lancée, n'a plus besoin de son émetteur pour continuer à produire des effets.

La séquence est désormais lisible :

Trump parle. Les algorithmes captent. Les marchés réagissent. Les prix bougent. Les médias commentent le mouvement des prix. Le public perçoit une crise - réelle, puisque les marchés ont bougé, puisque les médias en parlent. Trump réagit à cette réaction, souvent en l'amplifiant ou en la retournant. Les marchés réagissent à nouveau à cette réaction à la réaction.

À aucun moment de cette boucle il n'est nécessaire que l'énoncé initial ait été vrai. Il suffit qu'il ait été suffisamment fort pour déclencher la première réaction. Ensuite, la boucle tourne seule.

Le pouvoir parle, l'algorithme agit, le marché confirme, le média amplifie, et le public habite peu à peu la réalité que cette chaîne vient de produire.

C'est ici que la notion de parole perforative atteint sa forme accomplie - et la plus inquiétante.

Austin pensait le performatif comme un acte humain inscrit dans un monde de conventions humaines. La boucle perforative automatisée en est la dégradation terminale : un acte de langage qui produit des effets réels sans que personne, à aucun moment du circuit, n'ait eu à croire à ce qui était dit. Ni les algorithmes, ni les marchés, ni peut-être même une grande partie du public. Il suffit que chacun anticipe que les autres vont réagir - et chacun réagit.

C'est la réalité produite par le vide. Manifestation d'un nihilisme érigé en système, où nul n'a plus besoin de croire à ce qui est dit pour que l'énoncé produise pourtant ses effets.

X. Ce que Trump révèle de la trajectoire de l'Empire américain

Trump n'est pas seulement un individu excessif dont les outrances auraient momentanément saturé l'espace public. Il est un symptôme - le point où plusieurs décompositions simultanées deviennent visibles.

Décomposition du réel commun

L'espace dans lequel des citoyens pouvaient encore se disputer sur des faits partagés s'est effrité, remplacé par des bulles d'appartenance où la vérité est indexée sur la loyauté.

Décomposition de la parole institutionnelle

Trump révèle la décomposition de la parole institutionnelle : le président ne parle plus depuis une institution qui le contraint et le légitime, mais contre les institutions, depuis un rapport de force qu'il entend redéfinir en permanence.

Décomposition du langage politique

Trump révèle la décomposition du langage politique en signal : la parole souveraine est désormais  intégrée dans les circuits de valorisation financière, lue par des machines avant d'être entendue par des citoyens. (23)

Décomposition impériale

Il révèle, enfin, la décomposition de l'Empire dans son propre espace intérieur : ce que Washington avait appris à faire subir au monde - créer des réalités, déplacer les cadres, imposer des faits accomplis - lui est maintenant infligé depuis l'intérieur.

L'Empire américain avait cru pouvoir créer des réalités pour les autres. Avec Trump, cette logique revient vers lui. Le citoyen américain est devenu, à son tour, le destinataire de la parole perforative - non plus le témoin extérieur d'une réalité fabriquée pour les autres, mais le terrain sur lequel cette fabrication s'opère.

Démocratie ?

Le réel commun américain est devenu lui-même l'objet d'une guerre de production, de capture et de perforation.

Ce que cela signifie pour la démocratie n'est pas une question rhétorique. Une démocratie suppose un espace où les énoncés peuvent encore être évalués comme vrais ou faux, où les procédures ont une légitimité indépendante des personnes qui les invoquent, où le langage sert encore, au moins partiellement, à se mettre d'accord sur ce qui existe. La parole perforative ne détruit pas la démocratie par la violence. Elle la vide par en dessous - en rendant le sol commun de moins en moins praticable, jusqu'à ce que chacun ne marche plus que sur le terrain de son camp.

Austin dans Quand dire, c'est faire, avait posé, en 1962, une question décisive :
que fait-on quand on parle ?

Trump y a apporté une réponse que le philosophe d'Oxford n'avait pas envisagée.

On peut aussi, en parlant, défaire ce qui permettait à d'autres de parler.

source :  Oliro Writing

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