28/06/2026 reseauinternational.net  9min #318429

 Prologue : Le texte et le sang (1)

Le Dieu de la foudre : archéologie d'une divinité primitive

"De quel dieu êtes-vous le nom ?"
- Celui de la foudre ou celui de la justice ?

par Nathanaël Gershom

Prologue : Le dieu qui tonne

Avant d'être le juge équitable des prophètes, avant d'être le père miséricordieux du Nouveau Testament, avant d'être le garant d'une morale universelle, le Dieu d'Israël était une puissance terrifiante, imprévisible, asociale, que l'on ne pouvait regarder sans mourir. Il habitait la nuée noire, le feu dévorant, le tremblement de terre. Il était le dieu de la foudre, de l'orage et de la guerre.

Cette strate archaïque, que des siècles de théologie ont tenté de recouvrir, est pourtant lisible à chaque page des textes les plus anciens de la Bible. Elle est le socle sur lequel tout le reste a été construit - et qu'il est impossible d'ignorer si l'on veut comprendre comment un texte sacré peut aujourd'hui être invoqué pour justifier l'injustifiable.

I. Un dieu venu du Sud

Les spécialistes du Proche-Orient ancien s'accordent sur un point : Yahvé n'est pas originaire de Canaan. Il vient du Sud. Des régions de Madian, de Séir, d'Édom ou du désert du Néguev.

L'hypothèse madianite-kénite, défendue par de nombreux chercheurs, suggère que les racines pré-israélites du yahwisme remontent aux zones situées au sud et au sud-est de la Palestine. Moïse, rappelons-le, rencontre Dieu dans le désert, chez son beau-père madianite Jéthro. C'est là, hors de toute terre cultivée, hors de toute cité, que la divinité se révèle - non pas comme un dieu de la fertilité, mais comme un dieu du feu et de la tempête.

Les textes les plus archaïques de la Bible conservent la trace de cette origine méridionale. Le Cantique de Débora (Juges 5, 4-5) chante :

"Yahvé, quand tu sortis de Séir, quand tu t'avanças des champs d'Édom, la terre trembla, les cieux fondirent, les nuages fondirent en eau ; les montagnes s'ébranlèrent devant Yahvé, le Dieu du Sinaï."

Le Dieu d'Israël est donc d'abord un dieu géologique, un dieu de cataclysme, dont la manifestation est un tremblement de terre accompagné d'un déluge. Il n'est pas encore le dieu de la Loi, ni le dieu de la justice sociale : il est une force cosmique que l'on ne peut qu'implorer ou fuir.

II. Le Sinaï : un volcan et non une montagne

La théophanie du Sinaï, relatée dans Exode 19, est l'une des descriptions les plus saisissantes de ce dieu primitif. Le texte dit :

"Le mont Sinaï était tout en fumée, parce que l'Éternel y était descendu au milieu du feu ; cette fumée s'élevait comme la fumée d'une fournaise, et toute la montagne tremblait violemment" (Exode 19, 18)

Cette image n'est pas métaphorique. Elle décrit un volcan en éruption. La "fumée comme d'une fournaise", le feu, le tremblement de terre, les éclairs et les tonnerres - tout concorde avec l'expérience d'une éruption volcanique. Certains chercheurs ont même suggéré que le Sinaï biblique n'était pas le massif actuel du Sinaï, mais une montagne située en Arabie, où des traces d'activité volcanique sont encore visibles.

Le dieu qui descend sur cette montagne en feu n'est pas un dieu que l'on peut approcher. Le peuple, terrifié, se tient à distance. Moïse lui-même tremble. La théophanie est une manifestation de puissance, mais aussi d'une colère "provoquée par personne et dépourvue de toute cause". C'est une colère primordiale, celle d'une divinité qui tonne sans raison, comme la foudre frappe sans prévenir.

Daniel Faivre, dans une étude sur la colère divine, souligne que la colère de Yahvé est le sentiment le plus fréquemment mentionné dans la Bible hébraïque, avec près de 450 occurrences. "On chercherait d'ailleurs vainement, chez les auteurs d'Israël, un antonyme qui oppose une alternative à ce sentiment de colère agitant YHWH d'une façon quasi permanente". Le dieu de la Bible n'est pas un dieu débonnaire ; il est un dieu irascible, dont la colère sourd à chaque page.

III. Un dieu de l'orage dans un panthéon cananéen

L'archéologie et l'épigraphie ont montré que le Yahvé primitif partageait de nombreux traits avec les dieux de l'orage du Proche-Orient ancien, en particulier Baal, le dieu cananéen de la fertilité et du temps. Baal était le "Chevaucheur des nuées", le dieu qui contrôle la pluie et la foudre. Yahvé, dans les textes les plus anciens, lui emprunte ses attributs : il chevauche les nuées, il lance les éclairs, il fait trembler la terre.

Mais Yahvé n'est pas seulement un dieu de l'orage. Il est aussi un dieu de la guerre. La théophanie de Zacharie 9, 14 décrit Yahvé comme un dieu de l'orage combattant contre les ennemis d'Israël : une représentation traditionnelle réinterprétée pour en faire un chef de guerre. Cette image du dieu guerrier, qui combat aux côtés de son peuple, est une constante des couches les plus anciennes de la Bible.

Mark S. Smith, spécialiste de l'histoire de la religion israélite, soutient que Yahvé était à l'origine une convergence de plusieurs divinités - El, Baal, Ashéra - et que certains textes comme Deutéronome 32 et Psaume 82 reflètent encore cette diversité originelle. Yahvé n'était pas le dieu unique, mais un dieu parmi d'autres, un dieu de l'orage et de la guerre, qui a progressivement absorbé les attributs des autres divinités cananéennes.

Frank Moore Cross, dans son ouvrage Canaanite Myth and Hebrew Epic, a montré les continuités profondes entre la religion israélite primitive et la culture cananéenne dont elle est issue. Le monothéisme n'est pas une donnée originelle ; c'est un aboutissement, le résultat d'une longue évolution qui a vu un dieu tribal devenir le dieu unique de l'univers.

IV. Le dieu qui préfère la viande grillée

Cette archéologie éclaire d'un jour nouveau la question que nous avons posée dans notre premier article : pourquoi Dieu préfère-t-il la viande grillée aux légumes ?

La réponse n'est pas morale. Elle est anthropologique. Le dieu de l'orage, le dieu du feu et de la foudre, est un dieu qui aime les sacrifices sanglants, la graisse qui brûle, la fumée qui monte vers le ciel. Les offrandes végétales, trop pâles, trop "terriennes", ne l'impressionnent pas. Le dieu de la foudre est un dieu qui se nourrit de feu, et le feu consume la chair bien mieux que les légumes.

C'est pourquoi l'offrande d'Abel - les premiers-nés du troupeau et leur graisse - est préférée à celle de Caïn. Ce n'est pas une question de foi, ni de justice. C'est une question de nature divine. Le dieu primitif aime la viande grillée parce qu'elle est le sacrifice qui lui ressemble : elle se consume dans le feu, elle monte en fumée vers le ciel, elle est une offrande digne d'un dieu de l'orage.

V. La violence comme attribut divin

Ce dieu de la foudre est aussi un dieu de la violence - une violence qu'il exerce sans mesure et sans justification morale. Le Déluge, la destruction de Sodome et Gomorrhe, l'extermination des Amalécites, les guerres de conquête de Josué : tout cela est l'œuvre d'un dieu qui ne connaît ni pitié ni compromis.

Le passage sur Amaleq (1 Samuel 15, 3) est l'un des plus terrifiants de la Bible :

"Va maintenant, frappe Amaleq, et dévoue par interdit tout ce qui lui appartient. Tu ne l'épargneras pas, mais tu feras mourir hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes."

Ce texte, que Netanyahu a cité pour justifier l'invasion de Gaza, n'est pas une aberration dans la Bible. Il est l'expression la plus crue de cette logique primitive : le dieu de la foudre est un dieu de l'extermination, un dieu qui ordonne la destruction totale de l'ennemi, sans distinction d'âge ni de sexe.

Lorsque les colons israéliens ou les responsables politiques puisent dans ce lexique biblique pour justifier leurs actes de mort et de destruction, ils ne trahissent pas le texte : ils en réactivent la couche la plus archaïque. Ils invoquent le dieu de la foudre, le dieu de la guerre sainte, le dieu qui préfère la viande grillée aux légumes et qui ordonne l'extermination des ennemis.

VI. Le refoulement du dieu de la foudre

Pourquoi cette strate archaïque a-t-elle été si longtemps occultée ? Pourquoi les théologiens, de Philon d'Alexandrie aux exégètes modernes, ont-ils tenté de la recouvrir d'allégories et de morales ?

Parce que le dieu de la foudre est un dieu incompatible avec la civilisation. Un dieu imprévisible, colérique, génocidaire, ne peut pas être le garant d'une société ordonnée. Il ne peut pas fonder une morale universelle. Il ne peut pas être invoqué dans une cour de justice ou dans une assemblée de sages.

C'est pourquoi les prophètes (Amos, Osée, Isaïe) ont entrepris une transformation radicale du dieu de la foudre en dieu de justice. Ils ont moralisé le divin. Ils ont fait de Yahvé le dieu qui demande la droiture et la miséricorde, et non plus les sacrifices sanglants. Ils ont fait de lui le dieu qui protège l'orphelin et la veuve, et non plus le dieu qui massacre les ennemis.

Mais cette transformation n'a jamais été totale. Le dieu de la foudre est resté là, tapi dans les couches profondes du texte, attendant son retour.

VII. Le retour du refoulé

Ce retour, nous le vivons aujourd'hui. Lorsque des responsables politiques citent 1 Samuel 15 pour justifier une guerre, lorsque des colons invoquent la promesse de la Terre pour expulser des populations, lorsque des soldats lisent la Bible comme un manuel de conquête, c'est le dieu de la foudre qui ressurgit.

Le sionisme politique, en refoulant le judaïsme religieux, a créé un vide. Et ce vide, comme nous l'avons vu dans notre premier article, s'est rempli de ce qui avait été forclos : le dieu tribal, le dieu de la guerre sainte, le dieu de la violence fondatrice.

Ce retour n'est pas un accident. Il est la conséquence logique de l'entreprise sioniste : en voulant faire des juifs une "nation comme les autres", elle a réactivé les couches les plus archaïques de l'identité juive, celles qui précèdent la morale prophétique et l'universalisme rabbinique.ais été totale. Le dieu de la foudre est resté là, tapi dans les couches profondes du texte, attendant son retour.

Conclusion : La foudre est une bombe

Le dieu de la foudre n'a jamais vraiment quitté le ciel. Il s'était juste caché derrière le dieu de justice. Aujourd'hui, il tonne à nouveau. Et sa foudre est une bombe.

Comprendre cela, c'est comprendre que le conflit actuel n'est pas seulement politique. Il est aussi théologique. Il est la manifestation d'un dieu archaïque qui ressurgit dans l'histoire, porté par des hommes qui croient agir au nom de la volonté divine.

Mais ce dieu n'est pas le seul. Il y a aussi le dieu de justice, le dieu des prophètes, le dieu qui demande la miséricorde et la droiture. Le choix entre les deux n'est pas un choix théologique abstrait : c'est un choix politique, un choix de civilisation.

"De quel dieu êtes-vous le nom ?" - la question reste ouverte. Et elle est plus brûlante que jamais.

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À suivre :

Article 3 - L'endogamie comme système : du patriarche à la dynastie

 Prologue : Le texte et le sang (1)

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