
Jean-Louis Feuerbach
Au professeur Jean Lauxerois, le daimon de la Beauté (et) des mortels.
Un « philosophe » hygiéniste vient de commettre: Le privilège beau, cet impensé.

D'emblée le ton est donné: pas privilège du beau, de la beauté ; l'accent est mis sur l'adjectivation. Façon d'afficher la pleine mesure du relativisme de relativisation, donc de minoration et de péjoration de la matière traitée. Qui fabrique des adjectifs théologise.
Récemment un sénateur relaps mais théologien hyper-trotskiste a fait l'apologie du « moche » devant un parterre de militants en transe. Il se murmure qu'ils étaient exclusivement « blanchitudinés » et à ce titre abominés sur l'estrade. On dit qu'ils adorent l'autoflagellation et le masochisme....
Une liturgie décoloniale de colonisation orchestre et fait donner ses canons contre ce que la métathéologie calibre en « jardin d'Éden » ou « paradis » à conquérir. On notera que paradis vient du perse « paradeshai » ce que les illustres supporters de l'Iran ne sauraient pouvoir ignorer.
Or pareil jardin est royaume du beau, des beaux, des belles gents.
Les catéchumènes seraient-ils théologiquement incultes devenus à la mesure de leur insoumission ?
LA BEAUTE-CRIME
L'auteur, Frédéric Spinhirny, apporte de l'eau à ce moulin et entreprend de dénoncer la beauté en tant qu'elle outrage l'égalitarité. C'est un «passe-droit» intolérable, morigène-t-il.
Il s'inscrit partant dans une théorie esthétique qui récuse le «beau physique». Ce qui signifie que nous n'avons pas droit à quelque théorie de l'art, mais à un paradigme du renversement anthropologique.
Le sujet est purement anthropologique: arpenter le matériau humain dans les catégories du laid et du beau.
Il s'agit de considérer l'esthétique comme instance sociale de sur-détermination, indépendamment du lieu, du temps, de l'âge des hominides observés.
Ce qui est très précisément mis au soupçon, c'est la résistance des belles personnes et des personnes belles aux préjugés de la laideur. Sont honnis «les privilèges des beaux» (quid des belles ?).
Solution: Il faut savoir imposer «un autre regard sur la beauté et la laideur» en tout et sur tous, partout et toujours. Ce qui est inadmissible, doit-on comprendre, c'est que le beau menace le laid en ce que ce dernier induirait une «morale» du moche laquelle devrait gagner en visibilité. Finie l'excellence grecque (arétè), voici le «partage du sensible» équitable.
La beauté devient calamité; la mochitude dignité.
Vive «l'imbeauté volontaire» claironne-t-on !
Le difforme doit devenir roi.
Aphrodite ou Apollon n'ont qu'à bien se tenir: leur hyper beauté est désormais absolue laideur.

Jean de La Fontaine proclamait que le beau est camarade du bon. Or, pour la paroisse de la mochitude, le laid doit s'entendre comme impératif catégoriel de mauvaiseté affirmée. L'inversion de s'hétérotéliser dans l'impensable impensé du genre vilénique accompli.
Ce qui permet à l'auteur de soutenir que «la beauté est une utopie: un lieu parfait qui n'existe pas». Elle doit être agonie parce qu'elle est un mauvais imaginaire plein de préjugés.
Faut-il s'inquiéter ? Spinhirny est directeur d'hôpital de son état. En éjecterait-il Claudia Schiffer, Monica Bellucci ou Laetitia Casta ? Bouterait-il hors de sa clinique Paul Seixas, Léon Marchand ou Arnaud Duplessis?
La laideur sauverait-elle le monde par l'immonde ? Faut-il exterminer les adeptes de la beauté grecque: nez grec, pied grec, blondeur grecque?
Pas de chirurgie esthétique pour les beaux gosses et les belles dames. Tout schuss dans le tout moche. Vive Docteur Popaul.
À ce stade, ce qui ne laisse pas d'inquiéter, c'est le chaînage obligatoire de l'esthétique et de la moraline. L'auteur de l'avouer: «il y a quelque chose de religieux dans notre croyance». Les théologiens de la laideur font de cette laideur le vrai "miracle". Dans la causalité théologique, le téléologique ne peut que se lover dans l'occasionnalisme du laid de tous les jours et sa rédemption en privilège pour tous les laids, laiderons et tous ceux qui y aspirent. À eux, «le capital visibilité». Bref, le laid c'est le nouveau beau ! Il doit devenir la distinction ultime. Donc le titre de légitimité de la créance de laideur envers quiconque. Sache être laid pour devenir bien famé.
Le laid est désormais pouvoir, repère, référence, culteture de contre-culteture. On comprend sans doute mieux, pourquoi pareils épigones furent expulsées de l'Hyper-Jardin dont l'Origine n'est pas au laid de la création, mais à l'Excellence, à l'Eminence de l'Initial du plus-que-Beau, à l'Angle Droit de l'Incréé.
Mine de rien, le programme bourgeoisise une nouvelle clé de discrimination, mais sur le mode de la mode inversée: en verlan, mode veut dire « edom ». Nul ne rit plus.
L'apparence est le destin, à condition qu'elle soit laide. Pour le reste, mort au beau, mort aux beaux, mort aux belles ?
Question vexatoire: faut-il y lire une nouvelle doctrine du harcèlement à la terreur du laid ?

LE SYNDROME DU LAID
À l'analyse nous avons affaire non pas à un paradigme mais à un syndrome: la dictature des «sales gueules» et des sales types induit nécessairement une morale cacocratique (du grec kakos : laid, sale, mauvais) inavouée et inavouable, mais ici revendiquée.
Au demeurant, l'inversion de s'inverser: si l'apparence physique devient critère, programme, apologie, la théorie proposée ne devient-elle pas discrimination consommée par le privilège de la laideur?
L'arroseur s'arrose.
Sa préférence obstinée à la laideur cardinale mérite d'être questionnée.
L'auteur se laisse à considérer que la beauté se voit et ne se voit pas. Mais ce qui le gêne c'est qu'elle est psychè et cosmos, intériorité d'excellence et parure du plus bel embellissement (cosmos donne cosmétique).
Certes il ne s'aventure pas à se prononcer si la beauté est innée ou acquise, génétique ou apprise, généalogique ou d'habitude. Il lui indiffère si elle est disposition inscrite au plus profond du paléocortex (l'inconscient) ou si elle est faculté, choix, décision à la discrétion de l'intelligence.
Non; sa rage dravidienne s'abat sur la beauté en tant qu'elle fait modèle ; modèle pour les siens; modèle pour les autres (paradeigma, selon Cornelius Castoriadis).
Oui, son esthétique philosophique fait du schème égalitaire un principe hiérarchique. Sa culture théologique nous enrôle à installer la laideur au zénith et la beauté dans les catacombes. Mettre ce qui est en haut en bas et ce qui est en bas en haut n'est pas mettre à égalité; c'est priver l'un de sa qualité et élever l'autre à la quantité; c'est déposséder le premier de sa puissance de transgression et d'altérité et investir le second de la puissance métapsychologique de mise au pas. A quoi ? Sinon à l'identité simplement narcissique mais furieusement haineuse de ses locuteurs.

Cette culture est porteuse en soi de l'instinct de mort. Tout objet devient processus d'identification à objet de haine. Cette eschatologie du châtiment se veut immortalité principielle à l'idée du moi terroriste qui entend investir le monde sur le mode narcissique. Du surmoi de la laideur: le meurtre du monde plutôt que la mort avec et dans le monde. La certitude dogmatique s'érotise en beauté de l'extermination. Telle est la techno-théologie de la technologie à la laideur.
Le procédé n'est pas nouveau. Il est aussi vieux que la théologie. Pas d'image, mais idolâtrie du laid comme emprise rhétorique et théorique. Pas de cosmos dans le jeu au plus beau, mais théâtralité esthétique de la vanitas. Unité mensongère dans la division schizophrénique ; inversion dans la plus-value du « nouveau » (Max Brod, 1906); mise en « hontologie » contre qui renacle.
Les bonimenteurs, diseurs, faiseurs du laid sont très intrusifs. Dans leur ivresse monomaniaque de petits dieux, le pire de la transgression consiste à faire de la honte une faute.
Alors que le beau est rayonnement, le laid n'est qu'une idée, un regard, un ressentiment. Ce ressentir radical est exorbitant de toute sensibilité. Il est et au primat de la vocation narcissique d'une subjectivité identitaire qui veut marquer son temps. Il confère son sygille de beauté renversée au laid de l'affect qui hait le beau (haesslich). Comme esthétisme, c'est privilège du Lustaffect, impressionnisme de la figure de l'ennemi, immortalitude et océanité du nouveau nouveau.
Il leur échappe que ce faisant l'obsolescence du relativisme se programme. Le laid n'est plus qualité mais quantité. "Ap(p)erception". Temps économique. Calcul global de la Jalousie. Activisme de pirates.....
DOXANALYSE DU LAID

Nous savons par le grand Theodor Däubler (photo - poète triestan, musicologue et fin connaisseur de l'Art moderne), que «le Beau est ce qui dure: poétique de ce qui nous accompagne en rythme» (in «Paris»,1908).
Un siècle plus tard, le très grand Jean Lauxerois, subtil penseur de l'hypergrécitude, tient la beauté pour l'habitat des mortels. Il considère la beauté comme l'ouverture du monde qui resplendit dans son éclat, qui devient ethos comme séjour et rend la vie supportable - précisément en ce qu'elle est parure, ornement, cosmos. Et loin de toute esthétique, la beauté est accomplissement simple, quotidienne, élémentaire, fulgurante: la métis suprême (nous renvoyons à son opus magnum «La beauté des mortels. Essai sur le monde grec à l'usage des hommes d'aujourd'hui» 2011). La beauté est cette puissance imaginale, l'image de sur-image du commencement, le penser de l'image dans l'origine. Par les mortels que nous sommes (en grec ancien, mortel se dit « brotos » au singulier et « brotoi » au pluriel ; s'en évince une conception du monde et de l'homme appelée brotologie).

La brotologie doit s'entendre comme l'horizon à partir duquel et contre lequel se dresse "l'effrayante exception" de l'entreprise de la mise au pire, la caconologisation, la malitudination.
Le beau se donne par lui-même, en lui-même, à titre originaire, ornement et parure d'un lieu et d'une façon d'habiter ce lieu. Parce que la vie est mortelle, trop courte, barrée par le temps de l'exitus, elle doit se vivre bellement,
Le laid se décrète en réaction, est fixé en grandeur de second ordre, est désigné pour tel à titre d'esthétique secondaire. Parce qu'il locute l'immortalité: Tod den Toten, mort aux morts, fulminait Max Brod.
La mort et le beau sont considérés comme des anomalies à éradiquer. Aussi la haine de la mort pousse les paroissiens du laid à la lutte à mort contre le beau et la vie belle.
Ils se sont inventés une théologie ad hoc pour percolater le fait premier du beau et faire advenir une autre réalité expérimentale au culte du laid. Les camelots du laid demeurent encapsulés dans cette identité de causalisme chauvin dont ils ne sortent que par le miraculisme et l'occasionnalisme à l'invraisemblable. Voici la surdétermination à l'exception immortalice par tous les moyens. La laideur devient mentalité, raison, esprit (Geist) de l'immortalicité. La mise à mort de l'amour de la vie par la mort de la beauté vaut slogan. Ici on pense qu'au bout il y a la promesses rédemptoriste. Aussi leur esprit s'objectivise-t-il en processus: la promesse verse dans l'idée, l'idée en sens, le sens en forme, la forme en appareil, l'appareil en système. De l'omnilaiderie, il s'entend.
Et gare à qui renâcle. La technologie théologique opère comme "instance qui observe et qui juge", police narcissique de purge, créance d'affect de culpabilisation de l'autre. Cette « capacité de culpabilisation » s'arrime au triptyque axiomatique: honte-faute-culpabilité (Jacques Goldberg).
En cette paroisse, ce que l'on déteste par-dessus tout est ce qui est mortel, fraternel, harmonieux, donc musiquance, maternance aux Muses, beauté.
A preuve, Donatien de « Sade » fut ce salaud qui cultera le vice en industrie sacrificielle des mortels en leur beauté rectifiée en "mal radical".
Les paroisses de la laideur insupportent inconditionnellement le paysage mortalisant. L'hyper extrémisme des présupposés immortalices poursuit l'extermination inconditionnelle du monde mortel en sa beauté. Il hait parce qu'il hait. Et hallucine la haine au carré.
C'est bien moche, le privilège du laid !
Avec Jacques Lacan, rions et retournons la «hontologie» perverse en aléthosphère ou lathouse; retirons-nous dans la Verborgenheit, c'est-à-dire la plénitude de la présence de la BEAUTE.
Vive le BEAU ! Vivent les Muses !
Jean-Louis Feuerbach
Frédéric Spinhirny, Le privilège beau, cet impensé, PUF, 2025.