Par Alastair Crooke - Le 12 juin 2026 - Source Conflicts Forum

Le professeur Michael Hudson, dans une discussion récente, n'est pas d'accord avec ceux qui parlent aujourd'hui du "déclin de l'hégémonie américaine". Un déclin implique quelque chose qui monte et qui descend, dit Hudson, mais qui récupère toujours.
Mais il n'y a jamais eu, statistiquement, quelque chose qui ressemble à un cycle... Ce n'est pas un déclin, c'est un crash...Nous assistons à la fin d'une époque, pas à un déclin, mais à un changement brutal. Et ce changement ne vient pas de l'extérieur. La fin de la puissance américaine n'est pas le résultat d'une guerre venue de l'étranger ou d'une guerre contre la domination américaine. La fin vient des États-Unis eux-mêmes, quand ils essayent d'imposer leurs intérêts hégémoniques à ceux de tous les autres pays.
Paradoxalement, le professeur Hudson dit :
Chaque initiative prise pour échapper au "déclin" américain devient le mécanisme qui le provoque. Les États-Unis sont entrés en guerre pour réaffirmer leur domination et ont prouvé qu'ils ne pouvaient plus dominer Ils ont exercé quarante ans de pression maximale pour briser l'Iran, et ont plutôt contribué à forger l'adversaire qui, maintenant, [confronte la domination américaine].
Afin de préserver la puissance de l'Amérique, le président Trump s'est mis à essayer d'imposer une série de points d'étranglement à l'ensemble de l'économie mondiale "en contrôlant le pétrole, parce que tout le monde en a besoin", dit Hudson.
Le fait que Trump soit entré en guerre contre l'Iran, contre la Russie et cherche à étouffer la Chine ne constitue, cependant, pas la matrice complète de la préservation du pouvoir américain. Cette matrice est plus large. Mais le pétrole est l'une de ses principales dimensions ; tout comme l'hégémonie du dollar qui y est liée. Trump veut clairement consolider son contrôle mondial sur l'énergie afin que les États-Unis déterminent qui peut avoir accès à l'énergie (c'est-à-dire pas l'Iran, ni la Russie, ni Cuba), et ceux dont l'approvisionnement énergétique sera réduit pour limiter le potentiel de concurrence (c'est-à-dire la Chine).
D'autre part, les fournisseurs de carburant, comme la Russie, sont sanctionnés précisément pour tenter de limiter ceux à qui le pétrole et le gaz russes peuvent être fournis. Les États clients de la puissance impériale (c'est-à-dire l'Europe) semblent étonnamment satisfaits d'agir en tant qu'exécuteur de cette mainmise des États-Unis sur l'énergie, en se transformant en un émetteur prolifique de sanctions à part entière.
Une autre facette (en dehors de la domination pétrolière) de la tentative américaine d'établir une emprise sur les économies du reste du monde est la politique douanière, par laquelle Trump espère utiliser la menace de taxes douanières perturbatrices sur le plan économique pour contraindre les États à prêter allégeance à Washington, à s'aligner sur la politique américaine et à fournir à l'Amérique les matières premières dont elle a besoin ; en échange de son admission au "réseau d'initiés" de Washington (c'est-à-dire les États clients de l'Amérique).
En effet, il existe deux "réseaux d'initiés" à Washington : l'un composé de Trump, de sa famille et de ses partenaires commerciaux élargis ; et l'autre étant celui des protégés de Trump à l'étranger (États du Golfe, etc.).
La politique douanière est en fait une manière polie de dire "nous utiliserons des taxes, ou un contrôle sur votre énergie, ou une pression financière pour perturber vos économies, à moins que vous n'acceptiez de rejoindre le réseau dirigé par les États-Unis".
Cependant, ni les politiques douanières ni les politiques d'étranglement énergétique n'ont été sans revers, notamment parce que l'Iran refuse de s'y conformer et continue de fournir du pétrole à la Chine et à d'autres alliés iraniens.
Ainsi, la nouveau "bras" dans cette politique d'étranglement est l'initiative "Pax Silica". Arnaud Bertrand explique que l'administration Trump a "explicitement énoncé son objectif de créer un"syndicat"" :
Les pays s'inscrivent, alignent leurs chaînes d'approvisionnement sur Washington, excluent la Chine (poliment appelée celle qui se livrent à des "pratiques non marchandes" et à un "dumping déloyal") et en échange, ils ont accès à l'écosystème technologique impérial.
"Pour éviter toute ambiguïté, le sous-secrétaire d'État Jacob Helberg - un ancien de Palantir qui est l'architecte de l'initiative - l'énonce clairement : Quiconque contrôle"les centres de calculs et les minéraux qui les alimentent"dirigera le 21e siècle, et il veut former un groupe de pays"alignés"autour de Washington dans un"nouveau consensus sur la sécurité économique"pour s'assurer que ce soit eux qui le fassent".
La guerre "Make America Great Again" de Trump a donc des implications mondiales. Le monde ne peut pas simplement revenir à ce qu'il était avant. Wall Street et "les marchés" semblent croire que cela est probable et même inévitable (ils ne peuvent envisager un avenir différent), mais le reste du monde voit la guerre en Iran comme marquant un changement systémique vers une nouvelle ère, précisément parce que les combustibles fossiles, les engrais et autres produits connexes sont les composants qui font "tourner" le monde.
La guerre en Iran incitera une plus grande prise de conscience, dans le monde entier, que les pays ont besoin (au minimum) d'autosuffisance alimentaire pour empêcher les États-Unis d'utiliser le commerce de denrées alimentaires, de pétrole, d'engrais et de tout ce autour duquel les États-Unis peuvent créer un point d'étranglement, comme une arme de coercition. Cela implique un retour à des économies autosuffisantes - contrairement au modèle de la Banque mondiale "axé sur les exportations" et financé par la dette.
Andrey Bezrukov, professeur à l'Université russe MGIMO et ancien officier du renseignement du SVR, a spécifiquement abordé les défis d'un monde en mutation lors du Forum de Saint-Pétersbourg, le 3 juin 2026. Et bien qu'il ait placé ses commentaires dans le contexte de la Russie, ses remarques s'appliquent au monde entier.
Dans son discours - que Laura Ru a résumé - Bezrukov soutient que la Russie est entrée dans une nouvelle confrontation mondiale prolongée avec l'Occident. Selon lui, ce conflit représente un changement fondamental dans la nature de la guerre qui définira la politique et la société russes dans un avenir prévisible.
Bezrukov a souligné que la lutte (militaire) actuelle ne visait pas principalement à capturer un territoire, qu'il a décrit comme ayant perdu une grande partie de sa valeur traditionnelle. Au lieu de cela, il s'agit d'une guerre d'usure axée sur la sape des systèmes critiques, y compris les infrastructures, les réseaux de commandement, la technologie, les ressources spatiales, la sécurité biologique et le domaine de l'information
La stratégie de l'Occident dans cette guerre est très simple : éviter une collision nucléaire avec nous, dont ils sortiraient perdants. Par conséquent, ils font bouillir la grenouille à feu lent.
Berzukov a averti que la Russie devrait s'attendre à rester en état de guerre pendant de nombreuses années, peut-être 20 à 30 ans. Pendant cette période, la Russie doit apprendre à coexister avec la réalité de la guerre, tout en poursuivant son développement économique.
Un thème central de son discours est une critique acerbe de l'approche actuelle de la Russie. Bezrukov a fait valoir que le pays a été trop indulgent envers ses adversaires :
Nous sommes lents. Nous permettons trop [à nos ennemis]. Ils ne nous craignent pas parce que beaucoup, beaucoup de lignes rouges que nous avons énoncé ne sont restées que sur le papier.
Pour s'adapter à cette nouvelle réalité, Bezrukov appelle à une restructuration fondamentale de l'État et de l'économie. Il a exhorté à la création d'un système à double objectif capable de poursuivre à la fois le développement et la défense à long terme. Les infrastructures critiques - telles que les centres de données, les installations de stockage de pétrole et les centres de communication - doivent être enfouies sous terre ou protégées selon les mêmes normes que les centrales nucléaires. Il a également souligné la nécessité de combler le fossé entre la société militaire et civile et d'adopter des politiques plus affirmées. La Russie ne peut pas s'attendre à un retour rapide aux conditions du temps de paix et doit donc réorganiser la société, l'économie et la stratégie en conséquence.
Le discours de Bezrukov a beaucoup attiré l'attention pour son ton et pour son appel à la Russie à s'adapter psychologiquement et structurellement à une ère de confrontation générationnelle - un thème déjà longuement abordé par le professeur Sergei Karaganov.
Ces deux contributions représentent un monde en mutation essayant de se restructurer à la suite de l'attitude agressive d'une hégémonie américaine en déclin, et cherchant comment à la fois protéger leurs économies des taxes américaines, et des attaques par le biais de l'énergie, de la technologie et du dollar contre le reste du monde, et concomitamment, pour s'adapter à la nouvelle ère de guerre géopolitique asymétrique que la guerre en Iran a épousée.
Le professeur Hudson conclut :
L'Iran se bat pour un mode de vie que des gens veulent leur refuser la capacité de créer leur propre avenir. C'est de cela qu'il s'agit. Et c'est finalement un combat moral qui se traduit par un combat économique et un combat commercial - et qui conduit à cette scission [mondiale].
C'est cette manière d'être, morale et civilisationnelle, par rapport au vide matérialiste radical trumpien/étasunien qui en viendra probablement à définir les guerres civiles et mondiales de notre époque.
Alastair Crooke
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.