06/06/2026 elucid.media  10min #316211

Les banques mafieuses se gavent pendant que la crise se rapproche - Éric Toussaint

Par  Olivier Berruyer

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Économiste, historien de la dette et porte-parole du CADTM, Éric Toussaint décrypte la façon dont la finance privée a patiemment pris le pouvoir sur nos sociétés. Il décrit une mécanique d'irresponsabilité organisée, une impunité de classe et une crise majeure qui se prépare. Mais il refuse la fatalité : des solutions existent, à condition de cesser de parler la langue des banques.

À qui servent vraiment les banques ?

La question semble naïve, mais elle est tout à fait décisive. Pour Éric Toussaint, les grandes banques ne jouent plus le rôle qu'on leur prête volontiers, celui d'irriguer l'économie productive. Elles servent d'abord à une chose : l'accumulation maximale de profits, au bénéfice d'un secteur qui vit de rente, de spéculation et de prise de risque. Il rappelle que le vrai criminel n'est pas tant celui qui braque une banque que le banquier lui-même. Cette phrase résume la thèse de l'entretien : la finance contemporaine s'est déconnectée de l'utilité sociale qu'elle revendique.

La revanche néolibérale

Comment en est-on arrivé là ? Toussaint situe le basculement dans l'offensive néolibérale des années 1980. Après la crise de 1929, le New Deal puis les reconstructions européennes d'après-guerre avaient bâti des garde-fous : séparation des banques de dépôt et des banques d'affaires, contrôles, règles de prudence, tout un dispositif pensé pour que la catastrophe ne se répète pas. À partir des années 1980, ces digues sont méthodiquement abattues, jusqu'au démantèlement de la séparation outre-Atlantique, relayé en Europe par des traités qui inscrivent dans le marbre la prééminence du grand capital financier.

La raison de cette destruction volontaire est politique avant d'être technique. Les décennies d'après-guerre avaient vu les classes populaires arracher des concessions, par crainte du désordre social. La crise des années 1970 offre au capital l'occasion d'une revanche : rétablir le taux de profit, imposer des reculs, reprendre la main. Les grands financiers y jouent un rôle de premier plan, exerçant sur le pouvoir politique une influence considérable, qu'il soit de droite ou social-démocrate.

De cette reprise en main naît la banque universelle, qui mêle tous les métiers de la finance. Le mot métier, ironise Toussaint, habille élégamment des activités qui relèvent souvent de la criminalité financière. Le piège est limpide : quand les paris hasardeux tournent mal, ce sont les dépôts des épargnants qui se retrouvent menacés, et l'État vole au secours des actionnaires au nom de la défense de ces mêmes épargnants. Les États eux-mêmes, qui pourraient se financer autrement comme la France l'avait fait après-guerre, ont été poussés vers les marchés, offrant aux banques privées un quasi-monopole sur le prêt public.

La mécanique de l'irresponsabilité

Pour saisir comment le secteur est parti en vrille, Toussaint invite à entrer dans la machinerie. Premier rouage, l'effet de levier : les grandes banques engagent des volumes colossaux sur une base de fonds propres réels étonnamment mince. Tant que les pertes restent contenues, l'édifice tient. Quand il craque, les sauvetages publics se déclenchent en chaîne, comme lors de la vague de faillites de 2008 (transformant les dettes privées en dettes publiques...).

Deuxième rouage, le hors bilan et la banque de l'ombre. Les opérations les plus risquées, et les plus lucratives, sont logées dans des structures non régulées, des compartiments présentés comme étanches mais en réalité reliés à la maison mère. L'idée que ce serait l'excès de réglementation qui pousse les banques dans l'ombre ne tient pas, tranche Toussaint : la réglementation vraiment contraignante n'existe pour ainsi dire pas. Des gestionnaires d'actifs gigantesques, dépourvus de licence bancaire et donc hors de tout contrôle, exercent de fait le métier de banquier en prenant des risques démesurés sans avoir à en répondre.

Au cœur de cette architecture, une notion qu'il juge essentielle de faire comprendre à tous : la responsabilité limitée. Au XIXe siècle, le propriétaire d'une banque pouvait être poursuivi sur l'ensemble de son patrimoine. Cette responsabilité a peu à peu été bornée à la seule mise de départ, ce qui encourage mécaniquement la prise de risque. Le résultat est un capitalisme où les pertes sont socialisées et les gains privatisés.

"Le capital à risque, c'est une vaste blague : le capitaliste fait courir le risque à la société, mais s'en exonère lui-même."

Reste l'art du trompe-l'œil comptable. Les banques affichent des niveaux de fonds propres rassurants qui n'ont qu'un lointain rapport avec la réalité, grâce à des règles qui pondèrent les actifs selon leur risque supposé. La dette des grands États étant réputée sans risque, elle s'efface du calcul, tandis que les prêts aux ménages et aux petites entreprises sont, eux, lourdement pénalisés. Conclusion paradoxale : les banques n'ont guère intérêt à financer l'économie réelle. Le sauvetage de Crédit Suisse, en 2023, a brutalement rappelé la fragilité de l'ensemble, lorsqu'un établissement encore réputé solide a été racheté en catastrophe pour une fraction de la valeur qu'il affichait quelques semaines plus tôt.

Quand la finance détruit des vies

Tout cela peut sembler abstrait, loin des déboires économiques réels des gens. Les produits dérivés, devenus étrangers à toute activité productive, en offrent l'illustration la plus toxique. Souscrire l'un de ces contrats revient à assurer la maison de son voisin en espérant secrètement qu'elle prenne feu. Celui qui se couvre contre la défaillance d'un pays ou d'une entreprise a tout intérêt à ce que la catastrophe survienne. La crise grecque l'a montré, tout comme cet épisode édifiant qu'il a vécu de près lors de l'audit de la dette équatorienne, quand une société financière proposa froidement au gouvernement un montage frauduleux pour spéculer sur sa propre défaillance et se partager le butin. Le président équatorien refusa. D'autres avaient accepté.

La spéculation sur les matières premières frappe plus durement encore. Le prix du blé, du pétrole ou du gaz ne se fixe pas entre producteurs et consommateurs, mais sur des marchés où de grands acteurs financiers achètent des stocks pour jouer la hausse ou la baisse. Le prix des pâtes ou du pain que chacun paie en bas de chez soi se trouve ainsi suspendu à des paris que rien, dans l'économie réelle, ne justifie. On nous présente cela comme la loi naturelle de l'offre et de la demande. C'est en vérité une construction.

Il documente aussi des comportements ouvertement mafieux : blanchiment de l'argent des cartels, fraude organisée, complaisance avec les pires trafics. Qu'une grande banque ait reconnu avoir blanchi l'argent de cartels tout en publiant, par ailleurs, un manuel d'éthique bancaire en dit long sur l'ampleur de l'hypocrisie. Or ces établissements échappent presque toujours à la sanction pénale, protégés par une doctrine officieuse, le too big to jail, trop gros pour être condamnés. Une amende négociée, fût-elle massive, n'est jamais qu'un coût d'exploitation au regard des sommes en jeu. Pour infiniment moins, rappelle Toussaint, un citoyen ordinaire finit en prison. Cette impunité de classe est tout simplement inacceptable.

Des complices jusqu'au sommet

Face à ces dérives, les banques centrales pourraient jouer les arbitres, mais elles sont devenues au contraire des complices de ce système. Il suffit d'examiner le parcours de ceux qui les dirigent : venus de la finance privée, ils la servent durant leur mandat public avant d'y retourner vers des fonctions richement rémunérées. Il cite des noms, mais précise aussitôt qu'il ne s'agit pas d'une affaire de personnes : Derrière eux se déploie tout un système, un magma où banquiers, grands actionnaires, industriels et responsables politiques circulent sans cesse d'un poste à l'autre. Il n'y a pas, d'un côté, les bons capitaines d'industrie et, de l'autre, quelques financiers dévoyés : c'est l'ensemble qui forme bloc.

Cette confusion des intérêts éclaire d'un jour cru le débat sur la dette. On agite volontiers le spectre de la dette publique. Mais le vrai danger, insiste Toussaint, vient de la dette privée, bien plus volumineuse, et de l'ardoise que laisserait un nouveau sauvetage bancaire. Le scénario de 2008 fut à cet égard exemplaire : l'État s'est endetté pour recapitaliser des banques qui, dans le même temps, lui prêtaient l'argent ainsi levé, le tout garanti par la puissance publique. Un cercle vicieux qu'il faut briser.

Les médias, enfin, ne font pas leur travail. La plupart des journalistes, estime-t-il, ne comprennent pas vraiment ce qui se joue dans la finance, et certains, qui le comprennent fort bien, en sont les complices actifs. Les grandes banques figurant parmi les premiers annonceurs, des sujets entiers deviennent intouchables dans les rédactions. On entretient le mythe de marchés tout-puissants, sorte de divinité capricieuse, pour rendre opaque ce qui pourrait s'expliquer simplement. Depuis 2008, le journalisme a même régressé : passée la frayeur des premières années, la consigne implicite a été de détourner le regard.

"Ils dansent sur un volcan"

Où tout cela mène-t-il ? Toussaint ne croit pas à un atterrissage en douceur. Plusieurs bombes à retardement sont, selon lui, amorcées dans le système financier mondial, au premier rang desquelles la bulle de l'intelligence artificielle et celle du crédit privé. Des entreprises qui ne dégagent encore aucun bénéfice se voient attribuer des valorisations vertigineuses, qu'il qualifie, à la suite de Marx, de capital fictif : la promesse d'un rendement futur, susceptible de s'effondrer comme un château de cartes. Les bulles, rappelle-t-il, appartiennent au métabolisme du capitalisme depuis les chemins de fer du XIXe siècle.

Les banquiers eux-mêmes, dit-il, savent qu'ils dansent sur un volcan. Si les autorités sont jusqu'ici parvenues à amortir les chocs à coups d'interventions massives, elles n'ont fait que repousser les échéances en gonflant un peu plus l'océan de dette. La probabilité d'une crise majeure lui paraît très élevée. Raison de plus, martèle-t-il, pour ne pas attendre qu'elle survienne. Car ce qui se joue, au fond, relève bel et bien de la lutte des classes : quelques grandes fortunes contrôlent, à travers une poignée de sociétés financières, des pans entiers de l'économie mondiale, au détriment des citoyens que nous sommes.

Socialiser la banque

Reste l'essentiel : que faire ? Toussaint distingue deux niveaux. À court terme, des mesures applicables dès les premiers mois d'un mandat : rétablir pour de bon la séparation entre banques de dépôt et banques d'affaires, en réservant la garantie publique aux premières et en laissant les secondes assumer pleinement leurs risques ; relever fortement le niveau réel de fonds propres exigé ; interdire les opérations les plus nuisibles ; plafonner par la loi la rémunération des dirigeants, mesure qu'il juge populaire et de simple justice sociale.

Mais il faut viser plus haut. Le secteur de la banque, dit-il, est trop important pour le laisser aux mains des banquiers. Toussaint plaide pour un véritable service public de la banque et de l'assurance. Non pas une administration grise et bureaucratique, mais un réseau décentralisé, doté d'antennes locales, placé sous le contrôle des citoyens et des élus, capable de financer des projets utiles, et complété par une grande agence publique pour les investissements de grande ampleur. Les projets de banque publique qui laisseraient prospérer les géants actuels, lui semblent voués à l'impuissance.

Pour que cette ambition devienne une affaire citoyenne, il faut d'abord montrer combien ces mécanismes pèsent sur la vie quotidienne, sur l'accès au logement et au crédit, sur le prix de l'énergie et de l'alimentation. Et oser dire, sans se contenter d'annoncer la crise à venir, que le comportement des banques est dès aujourd'hui inacceptable. C'est à cette condition seulement, conclut Toussaint, que l'on cessera de parler la langue des banques.

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