01/06/2026 reseauinternational.net  6min #315707

« J'ai honte » : un soldat de Tsahal brise le silence sur la guerre à Gaza

par Franck Pengam

La guerre a ses propres logiques, ses propres silences, ses propres amnésies. Mais parfois, un soldat parle. Jonathan, un pseudonyme, a combattu dans les rangs de Tsahal pendant la guerre de Gaza. Il était enthousiaste après le 7 octobre, convaincu de la légitimité absolue du combat. Aujourd'hui, il témoigne devant l'ONG israélienne Breaking the Silence et dit avoir honte de porter le drapeau de son pays. Ce retournement intérieur n'est pas anecdotique. Il est le symptôme d'une réalité que les autorités israéliennes s'obstinent à minimiser : la conduite de la guerre à Gaza n'a pas seulement causé des dommages collatéraux. Elle aurait engagé l'ensemble d'un système militaire dans des pratiques qui violent frontalement le droit international des conflits armés.

Commençons par ce qui est établi, et non par ce qui est contesté. Jonathan témoigne qu'aucune règle d'engagement incluant le mot "civil" n'a été transmise à son unité lors de son déploiement à Gaza. La présomption de base était inverse : quiconque restait dans une zone après un avis d'évacuation et des bombardements était considéré comme un ennemi potentiel. Cette logique, que le droit international des conflits armés ne reconnaît pas, aurait conduit des soldats à tuer, selon les propres mots de Jonathan, des personnes dont ils n'ont jamais vérifié si elles portaient une arme ou un uniforme.

"Je ne sais pas quelle est la solution, mais je sais que celle qui nous a été donnée, tuer tout homme en âge de combattre, et parfois pas seulement des hommes, n'est pas une solution. C'est illégal, ce n'est pas moral, et c'est mal".

Ces mots ne viennent pas d'un opposant politique, d'un journaliste hostile ou d'un gouvernement étranger. Ils viennent d'un soldat de Tsahal qui a combattu dans Gaza, qui dit avoir vu ce que ses camarades ont fait, et qui en éprouve aujourd'hui honte et culpabilité. La portée de ce témoignage est considérable, précisément parce qu'il est intérieur au système.

Un soldat de Tsahal parle, et son témoignage fissure le récit officiel israélien. ⚠️
Règles d'engagement floues, civils traités comme des ennemis potentiels, "protocole moustique", destructions massives, honte morale : ce n'est plus l'histoire de quelques brebis galeuses, mais...  pic.twitter.com/Qk8DyaJ1LZ

- GÉOPOLITIQUE PROFONDE (@GPTVoff)  May 31, 2026

Un système, pas des brebis galeuses

C'est là le cœur du problème que Breaking the Silence cherche à documenter depuis 2004, avec désormais plus de 6000 témoignages recueillis : les violations ne sont pas le fait de quelques soldats déviants. Elles sont le produit d'une doctrine, d'ordres reçus, d'une culture militaire installée. Nadav Weiman, directeur exécutif de l'organisation, le dit sans détour : "C'est l'ensemble du système. Ce sont des crimes systématiques que nous commettons". Le gouvernement israélien défend la thèse inverse, celle des pommes pourries, mais les témoignages accumulés dessinent une réalité structurelle que cette rhétorique ne peut plus couvrir.

L'usage de civils palestiniens comme boucliers humains en est l'illustration la plus glaçante. Ce que les soldats ont appelé le "protocole moustique", presser des Palestiniens capturés à avancer devant les unités combattantes pour détecter les pièges ou déclencher des explosifs, serait devenu, selon Jonathan, une pratique courante au point d'avoir reçu un nom de code. L'armée israélienne a d'abord nié l'existence d'un tel protocole. Un officier supérieur a ensuite reconnu publiquement que la pratique avait bien été discutée avec des commandants. En mars 2025, l'armée israélienne a annoncé l'ouverture d'une enquête. À ce jour, aucune charge n'a été retenue contre aucun soldat à ce titre.

On pourrait s'arrêter là. Mais le tableau est encore plus large. Des destructions massives et méthodiques de quartiers entiers, maisons, écoles, fermes, usines, ont été menées selon une logique que Jonathan lui-même ne parvient pas à justifier militairement. "Je ne pouvais pas expliquer ces destructions par une raison militaire. Ce n'était pas lié à la sécurité ni à la défaite du Hamas. C'était autre chose : des quartiers entiers, complètement rasés". La doctrine Dahiyeh, héritée de la guerre au Liban en 2006, théorise explicitement la destruction d'infrastructures civiles pour priver l'ennemi de couverture. Appliquée à grande échelle dans une enclave densément peuplée, elle produit ce que l'on voit aujourd'hui : une destruction qui dépasse de loin toute nécessité militaire démontrable.

La honte comme boussole morale

L'armée israélienne oppose à chaque accusation une réponse calibrée : ses opérations respectent le droit international, les règles d'engagement sont contraignantes, les violations font l'objet d'enquêtes. Ce discours se heurte désormais à une masse de témoignages internes qui le contredisent point par point. Ce n'est pas une question d'interprétation juridique abstraite. C'est une question de faits documentés par ceux-là mêmes qui disent les avoir vécus.

Il serait commode de réduire ce débat à une question de politique intérieure israélienne, ou de le reléguer à l'espace des organisations militantes dont Breaking the Silence est régulièrement accusée d'être une composante. Cette disqualification par la source est précisément ce qui permet à l'institution militaire de ne pas répondre sur le fond. Mais quand un soldat, volontaire après le 7 octobre, convaincu de la légitimité de la guerre, en revient avec ces mots, "Aujourd'hui, je ne suis pas fier d'être israélien, d'être un ancien soldat. C'est quelque chose dont j'ai honte", ce n'est plus seulement de l'activisme. C'est un effondrement intérieur qui dit quelque chose de profond sur ce qui s'est passé.

La santé mentale des soldats confirme cette lecture. Selon un rapport gouvernemental israélien récent, 279 soldats ont tenté de mettre fin à leurs jours entre janvier 2024 et juillet 2025. L'armée israélienne signale une augmentation de 40% des cas de syndrome post-traumatique. Les spécialistes parlent de "blessure morale", un état provoqué non par le danger subi, mais par la honte de ce que l'on a fait. Le concept est controversé parce qu'il fait des auteurs des victimes, mais il signale une réalité que les chiffres rendent impossible à ignorer : des milliers de soldats rentrent de Gaza brisés non par les balles ennemies, mais par ce qu'ils ont accompli.

Jonathan dit vouloir témoigner "pour améliorer les choses, assumer ses responsabilités, faire savoir ce qui s'est passé". Il ajoute aussitôt : "Mais ce n'est pas une manière de réduire ma propre responsabilité. Je ne peux pas effacer mon passé". Cette lucidité est rare. Elle devrait, à tout le moins, imposer que les questions qu'elle soulève soient traitées avec la même rigueur que les justifications officielles. Ce n'est pas encore le cas.

source :  Géopolitique Profonde

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