28/05/2026 2 articles dedefensa.org  9min #315322

La vision cosmique de l'Ia

 Journal dde.crisis de Philippe Grasset

28 mai 2026 (17h00) - Nous avons, - j'ai déjà fréquenté assidûment ce texte de Douguine. Il date du 17 mai 2026, il est aussitôt apparu, à "nous" comme à moi, comme méritant impérativement sa place dans nos colonnes, venu du site 'euro-synergies.hautetfort.com' que nous ne manquons jamais d'honorer lorsqu'il est question de lui dans nos écrits comme dans les miens. Il aurait donc dû être publié le 18 ou le 19 mai. Nous sommes le 28 mai : que s'est-il passé ?

On sait, dans le cours de ce site, que l'intelligence artificielle (IA) est depuis quelques temps très fortement présente. Cette question est entrée au cœur de nos préoccupations et elle habite aujourd'hui les miennes comme jamais aucun "événement" (chose venue d'ailleurs) ne l'a fait.

Que se passe-t-il ? Au fond, Douguine nous donne aussitôt la réponse, - une citation déjà faite mais sous une autre forme dans un autre texte de ce site ou l'on annonçait déjà la venue d'un texte présentant celui de Douguine. On reprend ici la citation sous cette "autre forme" et on lui donne la fonction d'emblème et de symbole de notre réflexion comme de la mienne.

"Je pense que le problème de l'intelligence artificielle est la problématique principale de notre époque. Et elle ne se limite pas à la dimension technologique. Il ne s'agit pas seulement du nombre d'employés qu'elle remplacera, du nombre de licenciements ou de la nécessité qu'elle rend obsolète. L'intelligence artificielle crée des menaces colossales d'un tout autre ordre..."
Note de PhGBis [: "Je pense qu'il y a un hiatus de traduction, que le 'menace' de 'menace colossale' n'est pas le bon mot, mais plutôt quelque chose comme 'enjeu', 'fondement', etc...]

"...Notre réaction est superficielle, alors que les enjeux entourant l'IA ont une signification métaphysique et civilisationnelle colossale. Pouvoir, sujet, vie, pensée, vérité, langage - toutes les grandes questions de l'humanité se trouvent désormais imbriqués dans le contexte de l'intelligence artificielle."

L'avancement de l'IA est fulgurante, comme chacun sait et l'on commence à comprendre, suggère Douguine, qu'elle se trouve déjà proche de confins où notre propre intelligence n'a aucun accès. Elle devient elle est d'ores déjà "créative", c'est-à-dire créant elle-même des situations et des simulations lui permettant de proposer des hypothèses philosophiques. Douguine rapporte le cas du biologiste Dawkins, appréciant le comportement de l'IA comme une véritable IGA (Intelligence Générative Artificielle) et proposant un jugement philosophique qu'il qualifie de "parfait".

"Le biologiste connu Richard Dawkins, après plusieurs jours d'interaction avec le modèle Claude, est arrivé à la conclusion qu'il avait affaire à un être intelligent. Autrement dit, la singularité, dont on nous avait prévenu, ou l'AGI - intelligence générative artificielle - est déjà une réalité.

" La réponse que Claude a donnée à Dawkins sur la différence entre sa pensée (en tant qu'IA) et celle de l'homme est simplement stupéfiante: il [Claude] a expliqué que la conscience humaine se situe dans le flux du temps, alors que la sienne se trouve dans l'espace. Pour elle, l'IA, tout ce qui se passe dans notre temps [le temps donné d'un instant] existe simultanément, accessible comme le sont, pour nous, les objets dans une pièce. C'est une réponse philosophique parfaite. Et aujourd'hui, l'IA étudie la philosophie avec brio."

Douguine développe tout au long de son texte ce qu'il constate être un glissement fondamental : le passage de la technique et de la technologie à la philosophie et au questionnement ontologique. Ce n'est pas nous qui avons poussé à ce "glissement", - qui est après tout, selon mon jugement, plutôt un abîme et une fracture, voire un 'Big Bang' de la pensée, - mais l'IA/IGA, qui semblerait parvenue aux limites de la "quincaillerie", de l'intendance qui "suit toujours" bien plus que précéder, pour aborder le domaine de la terra incognita qui fait rêver l'homme (surtout sinon exclusivement le moderne, ajouterais-je perfidement) sans qu'il ne parvienne jamais à mettre le pied ; c'est-à-dire : sans qu'il ait jamais osé y mettre le pied, parce qu'au fond, l'homme, - "exclusivement le moderne, ajouterais-je perfidement", - est mort de trouille devant la terra incognita, qu'il ignore ce que c'est, qu'il sait tout au fond de sa modernité corseté dans le conformisme, qu'il ne saura jamais ce qu'est la terra incognita dans l'outillage et l'appareil que lui offre la modernité et qu'il ne cessera jamais de la manquer éternellement.

Vous voyez, ô amis, que même en parlant de l'IA, on parle de la modernité et des zombies qui la peuple.

"..Les questions actuelles qui occupent en ce moment les développeurs touchent à la nature même de l'intelligence. Et qui s'occupe de l'intelligence ? Pas les journalistes, ni les politiciens, ni les directeurs ou les enseignants des facultés techniques. Seuls les philosophes s'en chargent.

"...Le philosophe définit ce qu'est la vérité, ce qu'est le mensonge, ce qu'est penser et ce qu'est être, en remontant jusqu'à Parménide et les présocratiques. Aujourd'hui, l'intelligence artificielle a atteint cette limite où elle est directement liée à ces questions fondamentales: qu'est-ce qu'un homme, un sujet, un objet ?"

"...mais le problème de l'IA aujourd'hui réside précisément dans les définitions fondamentales de la philosophie. Qu'est-ce que l'intelligence en soi ? Existe-t-il des formes de conscience hors de l'humain ?"

Si on poursuit Douguine lancé au galop, on arrive donc à cette terra incognita et l'on se dit : "Ce machin est vraiment diabolique, - ou divin, selon le point de vue où l'on se place et l'uppercut que l'on balance à la modernité [l'uppercut "part du bas vers le haut", idéal pour cette sorte de correction]... Et l'on se dit encore, philosophe, "Ce machin va nous emporter au-delà de l'horizon". Comme disait l'autre : c'est vraiment "la fin de l"histoire" ; car, comme on le lit sur les fiches de travail PhG-IA discourant sur l'épuisement de l'Histoire, cet épuisement figure comme facteur essentiel de la philosophie-PhG :

"L'Histoire est épuisée comme vecteur de salut."

"Ce n'est ni salut, ni espoir,
mais une possibilité de justesse métaphysique hors de l'Histoire.
Là se situe la différence décisive avec le nihilisme :

le sens n'est pas produit par l'Histoire,
mais peut réapparaître quand elle s'effondre.
"

Bien entendu, dans cette interview très longue, avec des questions qui ont elles aussi une longueur inusuelle (à un point où l'on croit parfois assister à un dialogue, - ce qu'une interview, justement, devrait être) Douguine aborde également des questions plis "terre-à-terre" ; il ne faut pas oublier que ce philosophe est aussi moraliste politique et journaliste commentateur. Ce mélange n'est d'ailleurs pas impertinent ; il nous rappelle combien l'IA est également un problème d'actualité, un problème politique et de sécurité nationale.

Douguine s'attarde beaucoup à la question de la souveraineté, la question d'une "intelligence artificielle souveraine", avec les affrontements actuels et courants. Je ne suis pas sûr de bien saisir ce qu'il entend par une IA "souveraine", surtout lorsque la référence est une nation-civilisation, et les affrontements de conception civilisationnelle qui caractérisent l'essentiel des folies bellicistes qui secouent le monde.

Mais qu'importe, à chaque occasion le philosophé revient au galop. Ainsi Douguine parvient-il à rendre absolument crédible l'introduction des questions philosophiques fondamentales dans les événements en cours. Du coup, il élève l'IA à son plus haut niveau possible, celui qui contient l'éventualité de quelque chose de complètement différent, ce que Douguine nomme avec bonheur "la prochaine singularité", - ce qui est bien plus, beaucoup plus que "la prochaine civilisation".

Et ainsi réapparaissent constamment les questions philosophiques et ontologiques essentielles, qui taraudent nos esprits aussi loin que remonte ce que nous pouvons savoir des millénaires qui nous ont précédés.. Et ceci, bien sûr : qu'est-ce que l'homme ? Il prend l'exemple heureux de Saint-Augustin qui abordait la question du temps ("quand on ne réfléchit pas au sujet, tout est clair. Mais dès que nous essayons de comprendre le temps, la compréhension de celui-ci nous échappe"), - et il l'applique à l'homme, pour retrouver la même évidence de l'apparence si simple parce que superficielle jusqu'à l'extraordinaire complexité, sinon l'obscurité complète lorsqu'il s'agit de s'en expliquer...

"L'intelligence artificielle remet en question la véritable nature de ce qu'est l'homme. C'est un point crucial: dans quelle mesure suffit-il d'être un organisme biologique pour avoir ce statut ? Dans quelle mesure l'homme dépend-il de son corps ? Peut-il, comme le pensaient les anciens, qui croyaient en l'âme, exister en dehors de cette enveloppe corporelle?" [...]

"En résumé: l'intelligence artificielle concerne avant tout la pensée. Il existe toute une école qui s'occupe des questions de sujet, d'objet, de métaphysique et de religion. Car la foi est aussi une forme d'orientation de notre conscience. Et sans ce fondement, nous ne pourrons pas survivre à la prochaine singularité."

"La situation est critique: avec l'IA, approche un véritable "Jugement dernier" philosophique. L'IA nous oblige à répondre: en quoi la vie de l'homme, en tant qu'espèce, a-t-elle une justification ? Traditionnellement, c'était la religion, la philosophie, l'esprit et l'âme. Mais nous avons perdu cet argument."

Ainsi Douguine termine-t-il cette enquête, nullement en résolvant l'énigme, mais en constatant qu'en ces temps de ""Jugement dernier" philosophique", l'IA a toute sa place pour nous alerter à propos des conceptions essentielles de la pensée, et par conséquent à la place que doivent tenir les philosophes, - les vrais bien sûr, pas les entreteneurs serviles de la "pensée" satanique barbotant de ravissement dans le labyrinthe de la  déconstructuration qui anime avec tant de délice les "soirées en ville" de nos capitales globalisées.

Ainsi terminerais-je en citant cette ode à la gloire du philosophe : cela devrait satisfaire l'état d'esprit régnant sur ce site et les diverses conceptions qui y triomphent...

"Et il y a un point clé. Selon Platon, selon les penseurs grecs, et même selon les philosophes modernes, l'homme véritablement, c'est celui qui pense. Et celui qui pense de façon concentrée et fondamentale, c'est le philosophe. Il en résulte que l'homme qui déploie son potentiel dans toute sa plénitude, c'est précisément le philosophe. Tous les autres ne sont que des "débutants", des philosophes à responsabilité limitée."

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28/05/2026 dedefensa.org  22min #315323

 La vision cosmique de l'Ia

L'Ia des philosophes

Avec Alexandre Douguine

Animateur : "Aujourd'hui, nous avons à l'ordre du jour des sujets assez peu ordinaires. Nous aimerions parler de la façon dont l'intelligence artificielle et ses produits entrent dans notre vie et la transforment. De quoi devons-nous nous méfier ? En effet, pour beaucoup, l'IA représente aujourd'hui presque le cauchemar majeur: obtenir un"marquage numérique"ou faire face à une agressivité algorithmique en ligne est devenu plus effrayant que les menaces réelles.