Cira Pascual Marquina
AFP
Depuis l'enlèvement de Maduro, les spéculations vont bon train sur l'avenir du Venezuela. Certes, les analyses géopolitiques ont leur importance. Mais pour certains, y compris à gauche, elles suffiraient à enterrer l'avenir de la révolution bolivarienne sous les compromissions de la présidente par interim. Ce serait oublier que la révolution ne repose pas uniquement sur un chef d'Etat... (I'A)
J'ai récemment participé à une assemblée dans l'ouest de Caracas où des communard.e.s débattaient de la manière de prioriser des ressources rares. La discussion n'était pas facile. Les gens n'étaient pas d'accord. Faut-il investir d'abord dans un système d'approvisionnement en eau, ou dans une initiative productive ou dans la réparation d'un espace communal ? Les voix se chevauchaient parfois, les arguments étaient construits et reconstruits, les décisions se faisaient attendre. Vu de l'extérieur, cela pourrait ressembler à une réunion routinière et même ennuyeuse. De l'intérieur, c'était bien autre chose : un effort collectif pour penser la vie matérielle sous haute pression.
Des assemblées comme celle-ci ne sont pas exceptionnelles. Elles font partie du fonctionnement ordinaire d'une société qui, même dans les conditions d'un étau impérialiste, continue d'organiser sa vie matérielle et politique. C'est quelque chose qui passe souvent inaperçu dans les récits sur le Venezuela écrits de loin, où l'attention tend à se concentrer sur la "haute politique" - déclarations institutionnelles, négociations, réponses géopolitiques - tout en négligeant le tissu dense de la pratique politique quotidienne qui soutient le processus.
En fait, ce qui pourrait être perçu comme une simple inertie est mieux compris dans sa profondeur : l'expression d'un processus historique en cours qui, depuis plus de deux décennies, a transformé non seulement les institutions, mais les capacités du peuple lui-même.
Pour saisir la durabilité de la Révolution bolivarienne seulement quatre mois après l'enlèvement du président Maduro et l'agression militaire états-unienne, il ne suffit pas d'examiner l'État, la direction politique ou même la politique économique, bien que nous ne devions pas renoncer à l'analyse sur ce terrain. Il faut également examiner un champ différent : la production de la conscience politique. Ce qui est en jeu n'est pas seulement la souveraineté dans son sens formel, mais la mesure dans laquelle une société a développé la capacité de se comprendre, de s'organiser et de se reproduire elle-même - ce que j'ai appelé ailleurs la "souveraineté populaire". C'est là que la question de l'éducation populaire devient centrale.
L'impérialisme comme force pédagogique
L'impérialisme opère non seulement par la force matérielle, mais aussi par la production de sens. Sa violence n'est pas simplement destructrice ; elle est "pédagogique". Les coups d'État, les tentatives de coup d'État, les bombardements, les enlèvements et les blocus sont conçus pour affaiblir un pays matériellement, mais aussi pour inculquer des leçons : que la résistance est futile, que la souveraineté est insoutenable. Que la soumission est inévitable.
Cette pédagogie s'étend au domaine symbolique. Les récits médiatiques dominants parlent soit de "normalisation" au Venezuela - c'est-à-dire d'un réalignement progressif avec un ordre mondial dicté depuis le Nord - soit d'une "dictature" toujours en place, que menace un effondrement imminent. Dans les deux cas, l'opération est la même : réécrire la réalité vécue et produire un sens commun dans lequel les alternatives à l'ordre capitaliste et impérialiste paraissent impensables.
Certains secteurs de la gauche finissent par reproduire une vision similaire, même si elle est habillée d'un langage différent. Lorsqu'ils suggèrent - explicitement ou implicitement - que ce qui s'est produit au Venezuela après le 3 janvier équivaut à une trahison ou à une capitulation, ils ne se contentent pas de déformer le processus ; ils effacent également le rôle actif du peuple vénézuélien. Ce faisant, ils reproduisent une logique qui réduit les chavistes à des spectateurs, plutôt que de les reconnaître comme les protagonistes d'un processus qu'ils ont activement construit et soutenu.
Lutte et conscience
Ce discours rencontre ses limites lorsqu'il est confronté à une société politiquement organisée. Au Venezuela, la tentative de l'impérialisme d'imposer une pédagogie de la résignation se heurte à quelque chose que je rencontre quotidiennement : un peuple qui a appris, par la pratique, à interpréter et à agir sur ses conditions. Bien sûr, ce processus s'est déroulé de manière inégale - comme c'est le cas dans toute expérience révolutionnaire. La conscience politique et l'organisation se développent à des rythmes différents selon les territoires et les secteurs. Mais cette inégalité ne nie pas la transformation. Ce qui existe ici aujourd'hui est une société marquée par l'expérience d'une pratique politique partagée qui s'étend sur près de trois décennies.
Dès l'origine, le processus bolivarien a placé l'éducation au centre de son projet. Sous la direction d'Hugo Chávez, elle n'a jamais été traitée comme une question secondaire ou technique, mais comme un terrain décisif de lutte. Cette orientation s'est inspirée de "l'Arbre aux Trois Racines", qui comprend non seulement le leader indépendantiste Simón Bolívar et le révolutionnaire paysan Ezequiel Zamora, mais aussi Simón Rodríguez. Ce professeur de Bolívar, soutenait que les républiques latino-américaines émergentes ne pouvaient pas être construites sur des formes de pensée coloniales héritées. Son insistance sur le fait que "soit nous inventons, soit nous errons" a servi de principe méthodologique : la transformation sociale exige la production de nouvelles façons de penser, ancrées dans la pratique. Rodriguez avait pensé dès le début du 19ème siècle la commune comme autogouvernement populaire. Il la baptisa "toparquia", du grec Arxé - pouvoir -, et Topos - territoire. Lorsque son élève Bolivar distribua des terres aux soldats de l'indépendance, il leur recommanda d' "encomunarse" - de s'organiser en communes. L'accent mis par Chávez sur l'éducation populaire peut être lu comme une continuation de cette tradition robinsonienne (Robinson était le pseudonyme de Rodríguez).
Cette perspective a trouvé une expression concrète dans des initiatives telles que la Misión Robinson, qui, avec le soutien des brigades internationalistes cubaines, a alphabétisé 1,5 million de Vénézuéliens. Mais réduire la dimension pédagogique de la révolution à des programmes formels serait passer à côté de son aspect le plus décisif. Ce qui s'est déployé au fil des années est quelque chose de plus large : un vaste processus dans lequel l'apprentissage se fait par la participation à la vie sociale et politique elle-même - à travers les assemblées, les mobilisations, les luttes pour la terre et l'action organisée. Cela a été complété par un effort soutenu de formation politique, dans lequel Hugo Chávez a joué un rôle central en tant qu'éducateur populaire, reliant constamment l'histoire et la théorie aux défis concrets et vécus de la construction du socialisme. Car les luttes pour la terre, les contre-coups d'État et les assemblées communales ne sont pas seulement des formes d'action ; ce sont des processus de formation. En eux, les gens apprennent à délibérer, à affronter des relations de domination enracinées, à gérer des ressources collectives, à surmonter des contradictions non antagoniques et à assumer la responsabilité de résultats partagés. À travers ces pratiques, de nouveaux sujets politiques se forment - capables de comprendre, d'organiser et de transformer leur réalité.
Le résultat a été une transformation large, bien qu'inégale. La révolution n'a pas seulement modifié l'accès aux ressources ou aux institutions ; elle a fait croître le nombre de personnes capables de penser et d'agir politiquement.
L'irréversibilité de ce qui ne peut être défait
C'est ici que la question de l'irréversibilité, que Chris Gilbert a soulevée dans un article récent, devient décisive. S'inspirant du travail du philosophe hongrois István Mészáros, Chávez a soutenu que les processus révolutionnaires pouvaient, dans certaines conditions, atteindre un point de non-retour. Cette notion est souvent interprétée en termes institutionnels, mais sa dimension la plus profonde se situe au niveau de la base, où le changement est, faute d'un meilleur mot, moléculaire.
Après plus de vingt-sept ans, la Révolution bolivarienne a généré une accumulation dense d'expérience politique vécue. Des millions de personnes ont participé à des processus d'organisation, de prise de décision et de lutte. Elles n'ont pas seulement été témoins de la politique, elles l'ont pratiquée.
De l'intérieur de ce processus, il devient clair qu'une telle expérience ne peut pas être facilement renversée. Les institutions peuvent être transformées, les politiques renversées et les ressources réaffectées. Mais la dignité d'être devenu citoyen.ne après des sicèles d'humiliation et d'apartheid social, la connaissance produite par la pratique vécue - la capacité d'interpréter et d'organiser - ne disparaissent pas si facilement. Les gens (y compris la direction politique du processus) ne peuvent pas simplement "désapprendre" ce qu'ils ont vécu.
Si la Révolution bolivarienne a fonctionné comme un vaste champ d'apprentissage politique, son expression la plus développée se trouve dans les communes. Là, la prise de décision collective est une pratique quotidienne. La commune n'est pas un refuge local face au système, ni une simple unité administrative. C'est un espace où se forgent de nouvelles relations sociales - où, potentiellement, la coopération déplace la compétition, et où la politique devient inséparable de l'organisation de la vie elle-même.
En même temps, ce serait une erreur de traiter le projet communal comme autosuffisant ou englobant. D'un point de vue chaviste, ou même marxiste-léniniste, la commune ne peut rester isolée pour réaliser son véritable potentiel révolutionnaire. Elle doit devenir nationale, articulée avec d'autres sphères de pouvoir, y compris le gouvernement. L'horizon n'est pas une mosaïque d'expériences locales déconnectées, mais la transformation de la société dans son ensemble.
Ce n'est pas une préoccupation abstraite. De là où je me trouve, il est clair que les communes - encore marginales dans l'économie nationale - ne peuvent se soutenir ou se développer si l'État est perdu au profit de forces hostiles à la révolution. Perdre le gouvernement ne signifierait pas la disparition immédiate de l'organisation populaire, mais cela interromprait la possibilité d'avancer vers une démocratie substantielle capable d'éroder le métabolisme du capital qui commence à émerger dans les communes.
Cela n'implique pas que le soutien au gouvernement doive être sans critique. La relation entre le pouvoir populaire et l'État a été contestée par moments depuis les premiers jours de la révolution. Il y a eu des moments où le gouvernement s'est distancié du projet communal, pour y revenir plus tard sous la pression de secteurs organisés.
Contre les paris "trop sûrs"
Cela nous ramène aux déclarations défaitistes d'intellectuels de gauche que je mentionnais plus tôt, qui insistent sur le fait que la Révolution bolivarienne est terminée, que le gouvernement a capitulé, que ce qui reste n'est guère plus qu'une coquille vide. De l'extérieur, cela peut apparaître comme du réalisme. De l'intérieur, cela reflète une profonde incompréhension du processus. Au cœur de cette incompréhension se trouve une impossibilité de saisir l'irréversibilité.
Ceux qui déclarent ou laissent entendre que tout est perdu ont tendance à se concentrer sur le gouvernement comme s'il était le seul dépositaire de la révolution. Des "experts" projettent sur le Venezuela ce qu'ils connaissent - la démocratie représentative, ses jeux de pouvoir, sa personnalisation. De ce point de vue, toute concession ou tout recul apparaît comme une preuve définitive d'effondrement. Ce qui disparaît dans ces projections, c'est l'expérience politique accumulée par des millions de personnes qui ont appris, pendant des décennies, à s'organiser, à délibérer et à agir collectivement - et, par cette pratique, sont également capables d'identifier les erreurs, d'avancer dans la critique et de pousser à la rectification lorsque c'est nécessaire.
Cette omission n'est pas neutre. Elle reflète soit un regard eurocentré qui rend invisible le sujet politique du Sud global, soit un regard géopolitique brut qui privilégie la forme institutionnelle sur l'expérience vécue et sous-estime le pouvoir d'action des populations organisées. De ce point de vue, la révolution devient quelque chose qui peut être déclaré "terminé" de loin. D'ici où je me trouve, cette affirmation ne tient pas.
Déclarer "fini" le processsu n'est pas simplement une erreur analytique ; cela contribue à la démoralisation, et affaiblit la capacité collective à naviguer en terrain difficile. C'est toujours, bien sûr, un pari intellectuel beaucoup plus "sûr" de parler de capitulation, de prendre ses distances, de préserver sa pureté analytique - c'est plus sûr puisque la réalité sur le terrain est rarement belle et jamais certaine. Mais c'est un pari qu'on fait de l'extérieur. Au sein du processus bolivarien, la caractéristique déterminante est le refus d'abandonner la lutte tant que les conditions restent ouvertes. Les accusations de trahison ou de capitulation ne sont pas seulement fausses, mais aussi politiquement nuisibles. Elles aplatissent des dynamiques complexes en jugements moraux et obscurcissent le terrain stratégique sur lequel le processus se déploie.
Une réalité produite collectivement
Il y a, bien sûr, des décisions auxquelles les gens ne participent pas directement, mais même là, le débat est toujours présent. De plus, dans les communes vivantes, la vie ne suit pas une logique imposée d'en haut ; elle est produite ensemble, forgée dans les assemblées et dans les pratiques quotidiennes. C'est pourquoi écouter la base chaviste - parfois critique de politiques spécifiques mais soutenant le gouvernement - est important : cela permet de distinguer entre ce qui est dit sur notre réalité et ce qui est réellement vécu. Bref, comprendre la Révolution bolivarienne en 2026, ce n'est pas seulement dénoncer l'agression externe. C'est comprendre les processus par lesquels un peuple apprend à se gouverner lui-même. Ce qui a été appris ne disparaît pas avec un changement de politique ou un moment de recul. Cela persiste comme capacité et comme conscience. Cela, bien sûr, a des implications matérielles dans la lutte.
Une force tellurique
Il n'y a aucune garantie de victoire. Les processus révolutionnaires se déroulent dans des conditions adverses, façonnés dans une certaine mesure par des forces qui échappent à leur contrôle. Marx a comparé la révolution à une taupe qui pourrait s'enfoncer sous terre mais restait une force tellurique. Ce qui existe au Venezuela aujourd'hui n'est pas un projet épuisé en attente d'effondrement. C'est un peuple qui a appris - de manière inégale mais décisive - à s'organiser, à étudier la réalité et à lutter collectivement. Cette expérience accumulée ne peut être écartée d'un revers de main ou souhaitée disparue. Elle ne peut pas non plus être abandonnée au profit de la prédiction intellectuellement "sûre" de la défaite. Le chavisme, forgé par des années de lutte et marqué par une accumulation historique d'apprentissage politique, reste une force capable de se défendre, de corriger ce qui doit l'être et d'avancer.
Source originale: Monthly Review
Traduit de l'anglais par Bernard Tornare

Cira Pascual Marquina est une éducatrice populaire de la Pluriversidad Patria Grande, l'initiative éducative impulsée par la commune El Panal (Caracas). Elle est également membre du Réseau international de démocratie communale. Avec Chris Gilbert, Pascual Marquina est co-autrice de Venezuela, the Present as Struggle : Voices from the Bolivarian Revolution (Monthly Review Press), de la série de livres Resistencia comunal frente al bloqueo Imperialista (Observatorio Venezolano Antibloqueo), ainsi que de Protagonistas : construcción comunal en tiempos de bloqueo Imperialista (Observatorio et PT).


