08/05/2026 ssofidelis.substack.com  4min #313271

L'effondrement du présent : Lettres d'amour aux morts

Par  George Tsakraklides, le 8 mai 2026

Les funérailles sont l'une des rares occasions où le monde des vivants se retrouve face à celui des morts. L'interaction entre ces deux mondes donne toujours cette impression d'être comme l'huile et l'eau : c'est surréaliste, angoissant, inconfortable. Et voilà, nous nous sommes tous réveillés ce matin, nous avons pris notre douche, enfilé nos vêtements noirs, tous sauf une personne. Elle repose là, dans son cercueil, à des années-lumière de nous. Nous avons été séparés pour toujours. Le plaisir coupable d'être encore en vie vient adoucir le choc de la séparation : nous ne la reverrons ni ne lui parlerons plus jamais. Sans raison particulière, juste la mort, comme une communication téléphonique soudainement coupée. C'est pire qu'un rejet. C'est pire que de voir son conjoint s'enfuir avec sa maîtresse. Cette personne s'est enfuie avec la Mort dans un autre univers.

Ce ressenti m'est revenu récemment, quand j'ai vu sur mon fil d'actualité Facebook qu'une de mes connaissances était morte subitement. Je ne la connaissais pas assez bien pour remettre à pleurer, mais assez pour être sous le choc. Nous avions toujours prévu de nous revoir bientôt, après huit ans de séparation. Je suppose que la mort en a décidé autrement.

Je me souviens que lorsque mon grand-père est mort, ma cousine s'est tordue de rire pendant tout l'enterrement. Encore enfant à l'époque, c'était sa façon de gérer l'événement. D'ailleurs, tout le monde avait l'air bien trop sérieux. Son système nerveux a réagi de manière sincère et spontanée, dans une tentative de traiter l'expérience surréaliste de la mort. C'était une réaction tout aussi légitime que les pleurs. Elle était très proche de lui. Dans ce cas précis, le rire était probablement l'étape précédant le deuil.

Ceux d'entre nous qui ont conscience d'un effondrement généralisé se retrouvent coincés dans un cortège funèbre permanent  . Nous sommes piégés entre le monde des morts et celui des vivants, alors que nous nous réveillons chaque matin en sachant ce que nous savons. Mais les choses ne doivent pas nécessairement se passer ainsi. L'effondrement n'est pas compliqué, et ce n'est pas nouveau. C'est la mort, mais à plus grande échelle : cette fois, tous les participants aux funérailles meurent pratiquement ensemble. Et tout comme la mort, l'effondrement peut survenir par accident, par maladie ou par votre propre faute. En l'occurrence, il résulte de notre addiction collective à l'autodestruction. La mort de notre civilisation non durable devrait être considérée comme un événement naturel, même si elle nous touche de trop près. J'ai cessé de pleurer la destruction de la planète et j'ai accepté que le téléphone soit coupé, et que le signal ne revienne jamais. Mais cela ne signifie pas que je ne peux pas continuer à parler, même s'il n'y a personne à l'autre bout du fil. Je peux regretter de ne pas avoir insisté pour partir en vacances avec mon ami avant qu'il ne meure. Je peux regretter de ne pas lui avoir envoyé plus de messages ces huit dernières années. Je peux spéculer, ruminer, fondre en larmes. Mais quoi que je fasse, je ne pourrai pas le ramener à la vie ni le rejoindre dans la tombe, et je n'en ai d'ailleurs aucune envie. C'est son monde, et je suis toujours dans celui des vivants.

Notre monde s'effondre de manière spectaculaire, mais j'ai l'intention de rire aux éclats pendant ses funérailles. Le deuil est indispensable, mais uniquement pour la perte effective. Je ne vois pas l'intérêt de faire son deuil par respect, pour un effondrement évitable mais provoqué par une civilisation que je ne respectais pas.

Alors, que reste-t-il une fois le deuil terminé, quand les éclats de rire se sont tus et que vous avez toujours le téléphone collé à l'oreille ?

Peut-être une chanson, ou une lettre d'amour que vous pouvez lire à haute voix pour rendre hommage aux choses de ce monde qui vous manqueront le plus. Peut-être un arbre que vous planterez dans votre jardin, peu importe combien de temps il vivra avant le changement climatique.

Alors, allez-y, vous avez le droit de rire.

Traduit par  Spirit of Free Speech

The George Tsakraklides View

Collapsing Into the Present: Love Letters to The Dead

A funeral is one of the few occasions where the world of the living comes face to face with the world of the dead. The interaction between the two worlds always feels like oil and water: it is surreal, anxious, uncomfortable. Here we are, we all woke up this morning, took our showers, put on our black clothes, all except one person. They lie there in their casket, worlds away. We have been permanently separated. The guilty pleasure of being still alive comes to soften the blow of alienation: we will never ever see or talk to them again. No particular reason, just death, like a phone line that suddenly dropped. It is worse than rejection. It is worse than your spouse running away with a lover. They have instead eloped with Death into another universe...

 ssofidelis.substack.com