
Mustapha STAMBOULI
Le blocus américain contre Cuba n'est pas un simple embargo, c'est une guerre lente qui tue à petit feu. Malgré la condamnation quasi unanime de l'ONU (187 voix contre 2), Washington persiste dans son acharnement, d'une administration à l'autre. Entre l'extraterritorialité illégale des lois américaines et l'inertie complice de l'Union européenne, je livre ici un réquisitoire contre une "infamie" qui dure depuis six décennies et appelle à une véritable résistance diplomatique et financière du Sud Global.
"Le blocus est une guerre. Pas une guerre conventionnelle, mais une guerre lente qui tue à petit feu, par manque de médicaments, par pénurie, par désespoir."
C'est une question qui brûle les lèvres de quiconque a encore un brin de conscience historique : jusqu'à quand les États-Unis maintiendront-ils des mesures qui asphyxient méthodiquement le peuple cubain ? Le blocus économique, commercial et financier imposé à Cuba depuis plus de six décennies, et que Washington, dans un euphémisme digne des plus grandes manipulations linguistiques, persiste à appeler "embargo", constitue sans l'ombre d'un doute le système de sanctions le plus long, le plus complet et le plus cruel jamais infligé à une nation souveraine dans l'histoire moderne.
Mais posons d'emblée les choses avec la clarté qu'elles méritent : ce blocus est un acte de guerre. Pas une guerre "conventionnelle", avec des chars et des bombardements que les caméras du monde entier pourraient filmer, mais une guerre lente, sournoise, qui tue à petit feu, par manque de médicaments, par pénurie de nourriture, par impossibilité d'accéder aux technologies les plus élémentaires. Une guerre qui, selon les estimations les plus prudentes, a coûté à l'île plus de 200 milliards de dollars depuis son instauration, et dont le coût humain se chiffre en vies brisées, en espoirs étouffés, en rêves de jeunes Cubains contraints à l'exil parce que leur pays étouffe sous le carcan.
I. De quel droit, au juste ?
Voilà le cœur du scandale. De quel droit la souveraineté de Cuba est-elle ainsi piétinée par des décisions unilatérales, prises dans les bureaux climatisés du Capitole ou de la Maison-Blanche, sans aucune légitimité internationale ? De quel droit une puissance étrangère, fût-elle la première du monde, s'arroge-t-elle le pouvoir de dicter à une nation indépendante comment elle doit organiser sa vie politique, économique et sociale ?
La réponse, bien sûr, est qu'elle n'en a aucun.
Le droit international est pourtant clair : la Charte des Nations Unies consacre le principe d'égalité souveraine des États. L'Assemblée générale des Nations Unies vote chaque année, depuis 1992, une résolution exigeant la levée du blocus, et chaque année, le résultat est accablant pour Washington. En 2024, 187 États ont voté en faveur de la résolution, 2 contre (les États-Unis et Israël), et aucune abstention. 187 contre 2. Ce n'est plus un désaccord diplomatique, c'est une condamnation morale sans appel, un verdict unanime de l'humanité contre une politique inhumaine.
Mais les États-Unis, forts de leur puissance hégémonique, de leur droit de veto au Conseil de sécurité et de l'extraterritorialité scandaleuse de leurs lois (la loi Helms-Burton, le Torricelli Act), continuent d'imposer leur volonté par la force, méprisant souverainement l'opinion de la communauté internationale. C'est cela, la véritable nature de l'administration Trump et de celles qui l'ont précédée : un mépris arrogant pour le droit international, pour le multilatéralisme, pour la simple décence démocratique.
L'extraterritorialité, arme de domination massive
Le génie, ou plutôt la perfidie, du blocus américain réside dans son caractère extraterritorial. Washington ne se contente pas d'interdire à ses propres entreprises de commercer avec Cuba ; il interdit également à toute entreprise, où qu'elle se trouve dans le monde, de commercer avec l'île si elle utilise le dollar américain, des technologies américaines, ou si elle a des intérêts aux États-Unis. Les amendes sont si dissuasives, des dizaines, parfois des centaines de millions de dollars, que les banques et entreprises internationales préfèrent purement et simplement cesser toute relation avec Cuba plutôt que de risquer la colère de de Washington. Le cas de la banque française BNP Paribas, condamnée en 2015 à une amende record de près de 9 milliards de dollars, dont une partie directement liée à ses transactions avec Cuba, a envoyé un signal glacial à l'ensemble du système financier mondial. Depuis, les institutions bancaires d'Europe, d'Amérique latine, d'Asie et d'Afrique ont préféré rompre tout lien avec l'île plutôt que de risquer de se retrouver dans le collimateur du Trésor américain.
C'est là que réside l'injustice suprême : les États-Unis imposent leur loi nationale comme une loi universelle, transformant leur propre législation en un instrument de domination planétaire. Le blocus n'est pas seulement un conflit bilatéral entre Washington et La Havane ; c'est un système de contrôle global qui entraîne, de gré ou de force, la quasi-totalité de la planète dans une politique d'asphyxie contre un peuple de 12 millions d'âmes.
On appelle cela l'effet de cliquet : chaque administration américaine, qu'elle soit démocrate ou républicaine, ajoute sa couche de restrictions. Les mesures prises ne sont jamais réellement abrogées, elles s'accumulent, se renforcent, se verrouillent. Sous Barack Obama, une timide ouverture avait vu le jour : les vols commerciaux avaient repris, les échanges culturels et scientifiques s'étaient intensifiés, et beaucoup croyaient que la fin du blocus était enfin proche. Mais cette embellie fut de courte durée. Avec l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2017, la machine répressive s'est remise en marche, plus brutale que jamais.
II. L'héritage Biden -Trump : une continuité dans la barbarie
Il serait tentant de croire que l'administration Trump représente une anomalie, une parenthèse de radicalité dans l'histoire américaine. La réalité est plus complexe et plus sombre : si Trump a effectivement porté le blocus à des niveaux de cruauté inédits, rétablissant l'application du Titre III de la loi Helms-Burton qui permet à des citoyens américains de poursuivre en justice des entreprises étrangères "bénéficiant" de biens confisqués à Cuba, réduisant drastiquement les envois de fonds des familles cubaines vivant aux États-Unis, supprimant les vols charters vers les provinces cubaines, plaçant Cuba sur la liste des États soutenant le terrorisme, son successeur Joe Biden n'a, en près de quatre ans de mandat, pratiquement rien fait pour revenir sur ces mesures punitives.
Et aujourd'hui, alors que Donald Trump brigue un second mandat, le pire est à craindre. Son entourage promet déjà de durcir encore la pression : réduction des quotas migratoires, interdiction totale des voyages, gel des avoirs cubains à l'étranger, et une extension du régime de sanctions à tout pays ou entreprise qui oserait commercer avec La Havane. La promesse, ou la menace, est claire : faire de Cuba un exemple, une leçon pour tous ceux qui, dans le monde, refusent de se soumettre à la volonté hégémonique américaine.
III. La communauté internationale : une inertie criminelle
Mais voici sans doute la question la plus amère, la plus déchirante pour quiconque croit encore aux vertus du multilatéralisme : pourquoi la communauté internationale continue-t-elle de faire preuve d'inertie face à cette situation inacceptable ?
Car les votes annuels à l'ONU, pour éloquents qu'ils soient, ont un goût de cendres. Année après année, les nations du monde entier se lèvent pour condamner le blocus. Année après année, les résolutions sont adoptées par des majorités écrasantes. Et année après année, les États-Unis n'en tiennent aucun compte, forts de leur veto au Conseil de sécurité et de leur puissance financière.
L'Union européenne, empêtrée dans ses contradictions, oscille entre la condamnation de principe et la soumission de fait. Ses entreprises plient devant les menaces de Washington ; ses diplomates multiplient les déclarations vertueuses sur la défense du multilatéralisme, mais lorsqu'il s'agit de passer des paroles aux actes, légiférer pour protéger leurs entreprises contre l'extraterritorialité américaine, porter plainte devant l'Organisation mondiale du commerce, ou simplement adopter des sanctions miroirs, le courage s'évapore. Le Règlement de blocage européen de 1996, censé neutraliser les effets extraterritoriaux des lois américaines contre Cuba, l'Iran et la Libye, reste lettre morte. Jamais une entreprise européenne n'a été poursuivie pour s'y être conformée au détriment des sanctions US. Jamais.
Quant aux nations d'Amérique latine, pourtant historiquement solidaires de Cuba, elles sont paralysées par leur dépendance économique envers les États-Unis, les pressions du Fonds monétaire international, et la menace constante de déstabilisation politique. Le Mexique, le Brésil, l'Argentine, la Colombie - tous proclament leur soutien à La Havane dans les enceintes internationales, mais aucun n'ose défier frontalement Washington. L'Organisation des États américains (OEA), jadis instrument de la politique hégémonique américaine, reste incapable de produire une condamnation ferme du blocus, paralysée par les contradictions internes et la mainmise de Washington sur ses rouages.
Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, etc..), souvent présentés comme un contre-poids géopolitique à l'hégémonie américaine, pourraient jouer un rôle décisif. Mais leurs intérêts divergent, leur unité est fragile, et aucun d'eux n'a jusqu'à présent accepté de faire du blocus contre Cuba un casus belli diplomatique.
IV. Que faire, concrètement ?
Face à ce tableau accablant, le découragement guette. Il serait pourtant indigne de s'y abandonner. Car si le blocus est une machine à broyer les peuples, il n'est pas invincible, pour une raison simple : il est illégitime et illégal. Et aucune puissance, aussi colossale soit-elle, ne peut indéfiniment tenir tête à la volonté de la quasi-totalité de l'humanité.
1. L'exigence de l'unité afro-latino-américaine
La première urgence est politique. Cuba ne peut être laissée seule face au rouleau compresseur américain. Les nations d'Amérique latine et des Caraïbes, unies au sein de la CELAC, doivent faire du blocus la question centrale de leur diplomatie, au même titre que la question malouine pour l'Argentine ou la restitution du canal de Panama pour le Panama. La solidarité ne peut plus se limiter aux résolutions de l'ONU, elle doit se concrétiser par des mécanismes de contournement du blocus : des lignes de crédit, des navettes maritimes, des circuits bancaires alternatifs échappant au contrôle du dollar.
2. La rupture européenne
L'Union européenne doit cesser sa comédie diplomatique et assumer ses principes. Si elle croit vraiment au multilatéralisme et au droit international, elle doit activer le Règlement de blocage, sanctionner les entreprises qui se plient aux lois extraterritoriales américaines, et porter l'affaire devant les tribunaux internationaux. Mare nostrum n'est pas mare americanum.
3. Contourner le dollar
L'arme la plus puissante des États-Unis dans ce conflit est l'hégémonie du dollar, car c'est par lui que passe l'extraterritorialité : toute transaction en dollars, où qu'elle ait lieu, tombe sous la juridiction américaine. Développer des mécanismes d'échanges en monnaies locales (yuan, rouble, real, roupie), créer des systèmes de paiement alternatifs, utiliser les crypto-monnaies ou les accords de troc interétatiques : autant de pistes qui, si elles étaient coordonnées, pourraient briser le carcan financier qui étrangle Cuba.
V. Conclusion : jusqu'à quand ?
Revenons à la question initiale. Jusqu'à quand les États-Unis maintiendront-ils des mesures qui asphyxient le peuple cubain ? Jusqu'à quand la communauté internationale tolérera-t-elle que le droit du plus fort l'emporte sur le droit des peuples ?
La réponse à ces questions n'est pas écrite d'avance. L'histoire nous enseigne que les empires les plus puissants finissent toujours par tomber, non pas parce qu'on les vainc militairement, mais parce que leur arrogance finit par retourner contre eux les forces qu'ils prétendaient dompter. Le blocus de Cuba est, à cet égard, le symptôme d'un mal plus profond qui ronge l'ordre mondial : l'incapacité des structures internationales à faire respecter leurs propres principes face à la puissance d'un seul État.
Mais ce mal n'est pas une fatalité. Chaque jour qui passe sans que le blocus ne soit levé est un jour perdu pour la dignité humaine, un jour où des enfants cubains manquent de médicaments, où des hôpitaux tournent au ralenti faute de pièces détachées, où des familles sont séparées par l'impossibilité des voyages. Ce sont des vies réelles, des souffrances réelles, des drames réels, pas des abstractions géopolitiques.
Cuba, malgré tout, résiste. Elle résiste avec une ténacité qui force l'admiration, même de ses adversaires. Elle résiste en formant des médecins qui partent soigner les malades du monde entier, y compris dans les pays mêmes qui imposent le blocus. Elle résiste en développant des vaccins, comme ceux contre la COVID-19, offerts à des dizaines de nations pendant la pandémie alors que les grandes puissances accaparaient les doses pour elles-mêmes. Elle résiste en maintenant des taux d'éducation et de santé parmi les plus élevés du continent américain, malgré soixante années d'étouffement économique.
Cette résistance est une leçon. Mais elle ne devrait pas être une nécessité. Aucun peuple ne devrait avoir à "résister" à la faim, à la maladie, à la pauvreté imposée de l'extérieur par une puissance étrangère.
Alors, jusqu'à quand ?
Jusqu'à ce que nous, citoyens du monde, exigions la fin de cette infamie. Jusqu'à ce que les gouvernements latino-américains, européens, asiatiques et africains cessent de courber l'échine devant l'oncle Sam et transforment leurs déclarations de principe en actes diplomatiques, économiques et juridiques concrets. Jusqu'à ce que la communauté internationale comprenne que défendre Cuba, ce n'est pas défendre un régime politique particulier, c'est défendre le principe même de la souveraineté des nations et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Le blocus contre Cuba n'est pas seulement une injustice. C'est une honte. Une honte pour les États-Unis qui le perpétuent, une honte pour la communauté internationale qui le tolère, une honte pour l'humanité tout entière qui assiste, impuissante ou complice, à ce crime de lèse-peuple qui dure depuis trop longtemps.
Levons le blocus. Pas par charité. Par justice. Par dignité. Par humanité.
La barbarie trumpiène, comme toutes les barbaries avant elle, finira par tomber. La question est : combien de vies faudra-t-il encore sacrifier sur l'autel de l'arrogance impériale avant que cela n'arrive ?
Cuba résiste et le monde, un jour, aura honte de ne pas avoir agi plus tôt.
Mustapha STAMBOULI, Tunisie