28/04/2026 elcorreo.eu.org  10min #312297

Les Lieutenants-Colonels De La Silicon Valley Le 201e bataillon de l'Armée Us integre les Pdg de Palantir, Meta et Openia.

Aux États-Unis, les géants de la tech intègrent les forces armées dans un nouveau complexe militaro-numérique, devenu visible lors des bombardements de Gaza et d'Iran.

DIVISION DE L'INFORMATION VISUELLE ET DU MULTIMÉDIA DE L'ARMÉE US.
Andrew Bosworth, Bob McGrew, Shyam Sankar et Kevin Weil prêtent serment.

Javier Milei et Peter Thiel, fondateur de la société de surveillance mondiale Palantir, profitent de la sécurité et de la vie privée des Argentins. Jeudi dernier, le président a reçu à la Casa Rosada le magnat d'extrême droite et figure de proue de la surveillance technologique mondiale par l'analyse des big datas. Il s'avère que l'entreprise continue la signature de contrats pour des missions de renseignement similaires à celles proposées au gouvernement américain : Trump lui a remis des bases de données quasi complètes de la CIA et d'agences comme l'ICE, chargée de l'expulsion des immigrants. Ces données, représentant 26 mégaoctets, ont été recoupées par le logiciel de Palantir. Que fait l'entreprise de ces données ? Essentiellement, de la surveillance et l'élaboration de plans d'action, notamment en cas de guerre.

Pour anticiper les utilisations possibles de cette technologie en Argentine, on peut observer ce qui se passe dans le reste du monde où l'entreprise opère.

La létalité de l'algorithme

La première utilisation généralisée de l'IA pour le ciblage de missiles sans intervention humaine a eu lieu lors de la destruction de la bande de Gaza. Cette expérience a permis d'affiner la létalité des algorithmes qui ont ensuite été utilisés pendant la guerre en Iran, malgré leur fragilité due aux aléas probabilistes. On ignore encore si l'école iranienne où les États-Unis ont tué une centaine de jeunes filles a été ciblée par une IA ou par un être humain.

Mais compte tenu de la forme que prennent ces guerres aériennes, il s'agit très probablement d'une décision automatisée prise par un algorithme du 201e détachement des forces armées américaines, composé de quatre dirigeants de grandes entreprises technologiques qui ont été rapidement diplômés en tant que lieutenants-colonels de la réserve de l'armée en l'espace de quatre semaines : Il s'agit d' Andrew Boz Bosworth - directeur de la technologie chez Meta, bras droit de Mark Zuckerberg - ;  Shyam Sankar - occupant le même poste chez Palantir - ;  Kevin Weil - ancien directeur produit chez OpenAI - et  Bob McGrew, ancien directeur de recherche chez OpenAI et conseiller au Thinking Machines Lab.

Ces nouveaux militaires à temps partiel - 120 heures par an à distance - ne quittent pas leurs postes de direction dans les géants de la tech et manient la souris à des fins guerrières sans risquer leur peau : ils incarnent l'émergence d'un nouveau complexe militaro-industriel-numérique doté d'un pouvoir économique et politique sans précédent.

Cela efface les frontières entre le civil et le militaire. Et entre le public et le privé. Cette convergence a vu le jour sous le premier mandat de Donald Trump, puis s'est accentuée sous le second en raison d'un problème économique : les géants de l'IA investissent des milliards de dollars sans perspective de retour sur investissement. Et faute de modèle économique, ils se tournent vers de juteux contrats militaires avec l'État.

À la fois militaires et employés du privé

Les guerriers de la Silicon Valley ont prêté serment le 13 juin de l'année dernière en tant que membres de l' Executive Innovation Corps, officiellement "conçu pour fusionner les connaissances technologiques les plus avancées avec l'innovation militaire". La cérémonie s'est déroulée à la caserne Myer-Henderson, près du Pentagone, où les cadres-dirigeants se sont présentés en tenue de camouflage pour la première fois de leur vie. Et comme il faut généralement jusqu'à 20 ans de carrière pour atteindre le grade de lieutenant-colonel, personne n'a pensé à leur expliquer l'évidence : que lorsque le général Randy George les féliciterait après la prestation de serment, ils devaient lui répondre par un salut militaire. Deux de ces novices ont oublié de le faire : McGrew et Weil.

Tout cela aurait pu se faire en toute discrétion - voire en secret - ou en désignant ces dirigeants comme "conseillers technologiques". Mais leur conférer un statut militaire envoie un message politique qui, parallèlement, pourrait inciter les entreprises à se disputer une place qu'elles avaient tendance, jusqu'à récemment, à refuser : elles préféraient se présenter sous un jour plus inoffensif et ne pas faire partie d'une machine à tuer aux yeux du grand public.

Cela représente un changement notable : une nouvelle barrière morale érigée ? Depuis 2023, une trentaine d'entreprises technologiques ont assoupli, voire abandonné, leurs engagements en matière d'éthique et de sécurité. OpenAI a enlevé son interdiction de travailler à des fins militaires. Le cas de Google est singulier : en 2018, des milliers de ses employés ont protesté contre l'utilisation des algorithmes de l'entreprise pour le projet Maven du département de la Défense américain, utilisé pour analyser des images qui déterminent les frappes de drones. Google a finalement annulé le contrat et s'est interdit de développer des technologies à des fins militaires. Mais Palantir a pris le relais.

Peter Thiel, un PDGmercenaire

Le PDG de Palantir Technologies est Peter Thiel, un misogyne qui a soutenu l'apartheid dans sa jeunesse en Afrique du Sud et qui est, bien entendu, libertarien. Son entreprise est spécialisée dans l'analyse de données massives grâce à l'intelligence artificielle et est le principal fournisseur du département de la Défense américain, ayant désormais placé l'un des siens des deux cotés.

L'IA de Palantir a patrouillé les réseaux sociaux à Minneapolis pour mener des raids massifs contre les immigrants. Par ailleurs, tous les regards sont tournés vers Thiel quand on analyse analyse l'attaque contre l'école primaire iranienne de Minab. Selon une enquête du Guardian, le double attentat aurait été causé par un dysfonctionnement du système Maven, piloté par l'IA de Palantir, qui prend des décisions instantanées sur le champ de bataille. Ce crime pourrait entrer dans l'histoire technologique comme le premier infanticide de masse commis par une IA, qui elle ne pourra être tenue responsable devant un tribunal.

Il est clair que la Silicon Valley, si glamour et censée apporter des solutions à tous les problèmes et assurer le développement économique mondial, est déjà un rouage essentiel de la machine de guerre mondiale : qui aurait cru que Facebook, créé pour connecter les étudiants sur un campus, finirait par servir la plus puissante infrastructure de mort sur la terre ? Nous assistons aux prémices d'une fusion entre l'élite technologique et l'appareil militaire.

Aux États-Unis, l'idée est de créer un "moment Oppenheimer" où l'IA serait intégrée à toutes les technologies militaires, à l'instar du physicien universitaire recruté en urgence pour créer la bombe atomique. Dans ce cas précis, l'objectif ultime serait de parvenir à une Intelligence Artificielle Générale (IAG) surpassant l'intelligence humaine et faisant des États-Unis la superpuissance absolue, quasi indestructible : ce dernier point relève, pour l'instant, de la science-fiction. Mais il est clair que ces responsables militaires envisagent une technologie destructrice, peut-être aussi puissante que les armes nucléaires. Et ils ne veulent pas que la Chine les devance.

Alex Karp, PDG de Palantir, l'a déclaré froidement lorsqu'un journaliste l'a interrogé sur l'illégalité de la surveillance mondiale menée par son entreprise et son utilisation à des fins meurtrières : "Il n'y a que deux cultures qui l'emporteront... ce sera nous ou la Chine... Si nous ne maîtrisons pas la violence, nous ne pourrons pas imposer l'état de droit". Il ne s'agit pas là de spéculations ni de prédictions. Les contrats militaires de ces entreprises sont déjà colossaux. Meta collabore avec la société Anduril, en fournissant des casques de réalité augmentée à vision de 360° pour les opérations de combat : ils servent notamment à coordonner le déploiement d'essaims de drones.

Palantir fournit le  logiciel Gotham utilisé par le département de la Défense US pour la sélection des cibles. Les contrats de Thiel le lient à l'armée pour un montant de 10 milliards de dollars. OpenAI a des contrats avec le Pentagone d'une valeur de 200 millions de dollars et a récemment acquis ceux précédemment détenus par Anthropic, qui s'est opposée à Donald Trump car l'utilisation militaire de son IA, Claude, violait les principes éthiques de l'entreprise, Anthropic s'opposant à la surveillance des citoyens. Donald Trump a qualifié Anthropic "d'entreprise progressiste d'extrême gauche".

Le Corps des gardiens de la révolution islamique a annoncé que "désormais, les principales organisations impliquées dans des opérations terroristes seront nos cibles légitimes". Il faisait référence à des entreprises comme celles-ci, partant du principe que la guerre du XXIe siècle repose sur des données et des algorithmes opérant sur un champ de bataille virtuel parallèle, où tout est décidé à distance grâce à des logiciels analysant l'imagerie satellite. Ensuite, le matériel prend le relais sur des champs de bataille diffus et fragmentés. L'Iran a attaqué les centres opérationnels d'Amazon et d'Oracle en pleine ville aux Émirats arabes unis et à Bahreïn.

Les PDG mercenaires qui programment des robots tueurs de masse sont des technologues thanatiques [relatifs au domaine de la mort] avec un manque d'empathie libertarien : ils travaillent - un jour en bermuda, un autre en uniforme militaire - presque sans aucune barrière éthique pour dévorer le monde avec des présidents psychopathes décadents qui prennent plaisir à mettre la planète au bord de l'effondrement.

Dans ce contexte émergent des personnages "civico-militaires" tels que Sankar, Bosworth, Weil et McGrew - à peine la surface de la machine - des technophiles universitaires cyniques et intelligents, totalement indifférents au meurtre de 100 jeunes filles par un algorithme programmé de leurs propres mains, s'il y a un bon contrat derrière cela.

Les données argentines entre des mains étrangères

Le premier contact entre Peter Thiel et Javier Milei remonte à 2024, lorsque l'homme d'affaires s'est rendu en Argentine pour s'informer sur la première expérience libertarienne de l'histoire. Il a proposé ses services pour la "perfectionner". La poursuite du projet a été confiée à Patricia Bullrich, séduite par l'idée, mais rejetée par Karina Milei. Aujourd'hui, tout semble progresser plus facilement, avec pour objectif l'unification de toutes les bases de données de l'État argentin, conformément à  l'article 15 du décret SIDE 941/25. Ce décret prévoit notamment la création de la  Communauté nationale de renseignement (CIN) qui permettra de recouper les informations provenant de  l'ARBA (l'administration fiscale de la province de Buenos Aires), du Renaper (le registre national des personnes) et d'autres organismes. Outre sa rencontre avec Javier Milei, Thiel semble s'implanter durablement en Argentine : il a acquis en un temps record une villa de 1 600 m² dans le quartier de Barrio Parque, pour la somme de 12 millions de dollars, l'une des transactions les plus importantes de ces dernières années dans le secteur de l'immobilier de luxe. Et pendant qu'il y était, il est parti en vacances en famille à Bariloche, séjournant à l'hôtel Llao Llao.

Julián Varsavsky* pour  Página 12

 Página 12. Buenos Aires, le 27 avril 2026.

Traduit de l'espagnol depuis  El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi.

 El Correo de la Diáspora. Paris, le 27 avril 2029.

 elcorreo.eu.org