par Philippe Bergerac
Introduction
Pendant 95% de son existence, l'humanité (Homo sapiens) a vécu dans un monde où pour ainsi dire rien n'était à vendre : ni le temps, ni l'espace, ni la vie elle-même. C'était le temps du sacral même si des formes de prestige, de réciprocité asymétrique ou d'exclusion existaient.
Voir "The Original A.luent Society" de Marshall Sahlins (1966, repris et développé dans Stone Age Economics, 1972) - Sahlins-Original_A.luent_Society.pdf*
Complément important : Stone Age Economics de Marshall Sahlins (1972), et les travaux de David Graeber sur l'absence de "troc primitif"
Puis, doucement, à partir du néolithique, est venu le sacré, cheval de Troie discret et redoutable. Sous prétexte d'organiser le divin (arrivée des religions institutionnelles), il a ouvert la porte à l'Avoir.
Temps du basculement vers plus de contrôle sur l'environnement, plus de surplus, plus de populations - et donc plus de possibilités d'accumulation et de pouvoir.
Aujourd'hui, ce même Avoir, après avoir digéré les Églises, les nations et les frontières, s'apprête à franchir sa dernière étape : gouverner l'humanité entière à travers des algorithmes froids et des clouds impériaux.
1 - De l'Être à l'Avoir : le cheval de Troie du sacré et la marche vers la gouvernance globale
Depuis l'aube de l'humanité, l'histoire peut se lire comme le passage progressif d'un monde de l'Être à un monde de l'Avoir.
Le sacral pur
Pendant 95% du temps d'Homo sapiens - soit environ 300 000 à 12 000 ans avant notre ère - dominait un sacral pur : pour ainsi dire rien n'était monnayable. Peu de troc, pas de valeur d'échange généralisée, pas d'argent.
Les communautés vivaient dans une gratuité radicale, un lien direct et immanent au vivant, au cosmos et aux autres. Le temps, l'espace, les relations échappaient à toute logique d'accumulation / de profit ou de calcul.
Vers -12 000 ans, au Néolithique, avec l'apparition des premiers grands sites rituels comme Göbekli Tepe, le sacré institué émerge.
Ces sites témoignent de pratiques symboliques élaborées, même si leur signification exacte reste débattue.
Le sacral originel est alors hiérarchisé, ritualisé, monumentalisé. Des structures, des spécialistes, des dettes symboliques apparaissent.
Le sacré
Sous couvert de mieux relier l'homme au sacré, ce nouveau cadre l'encadre, l'organise et, surtout, l'oriente vers l'Avoir : pouvoir, surplus, premières hiérarchies. Le sacré devient ainsi le parfait cheval de Troie de l'Avoir.
Exemples :
• Temples mésopotamiens (Sumer, ~4000-2000 av. J.-C.). Les temples (ex. : Eanna à Uruk dédié à la déesse Inanna) possédaient de vastes terres, géraient l'irrigation, stockaient le grain et redistribuaient les surplus. Les prêtres administraient l'économie comme "intendants des dieux" : ils collectaient des offrandes/taxes, prêtaient (précurseurs des banques), employaient des milliers de travailleurs (agriculteurs, artisans, scribes). Cela a concentré pouvoir économique et politique entre les mains d'une élite sacerdotale, transformant le sacré en machine à surplus et à hiérarchie.
• Temples égyptiens (Ancien Empire et surtout Nouvel Empire, ~1500-1000 av. J.-C.). Les grands temples (ex. : Karnak dédié à Amon) possédaient des domaines agricoles immenses, employaient des dizaines de milliers de personnes et accumulaient richesses (or, terres, bétail). Le pharaon, incarnation divine, était en théorie au sommet, mais les grands prêtres (surtout d'Amon) rivalisaient avec lui en pouvoir économique et politique. Le "service des dieux" justifiait taxation, travail forcé et stratification sociale rigide.
Ces cas montrent le mécanisme : le sacré ocre un cadre "supérieur" (relier au divin) qui légitime l'organisation, la mobilisation de ressources et l'apparition de classes dominantes (prêtres, administrateurs). Le cheval de Troie fonctionne à chaque fois.
2 - L'arrivée du Christ : rappel du sacral
C'est dans cette longue phase que surgit le Christ, véritable ambassadeur du sacral venu un peu "sicler la fin de la récré".
À ce moment, le sacral pur semble déjà largement parti ; alors que pourtant, il est intégré au plus profond de l'ADN de l'homme comme une mémoire vivante, presque oubliée.
Dans les grandes lignes, le Christ vient en rappeler l'importance essentielle et mettre en garde contre les dérives du sacré institué.
Son geste le plus emblématique - chasser les marchands du Temple en renversant leurs tables - dénonce explicitement la transformation du lieu sacré en espace de transaction :
"Ma maison sera appelée maison de prière, mais vous en avez fait un repaire de voleurs".
Il rappelle que la relation au divin doit rester non monnayable, directe, subversive face à la logique de l'Avoir.
Plus profondément, lorsqu'Il déclare en substance "je suis en mon Père, vous êtes en moi et je suis en vous" (Jean 14:20), le Christ pointe vers cette unité originelle du sacral : une immanence radicale où l'homme ne fait plus qu'un avec le vivant, avec le divin, avec les autres, dans une gratuité totale, sans hiérarchie ni transaction.
C'est le rappel que le sacral n'est pas une structure extérieure à organiser, mais une réalité déjà inscrite en nous, une participation mutuelle qui échappe à toute possession.
Malheureusement, le Christ avait raison sur les dangers du sacré institué : en créant l'Église institutionnelle après lui, le sacré a rapidement absorbé et neutralisé le côté subversif et antiargent du message christique.
Hiérarchies, dîmes, indulgences, structures de pouvoir,... ont réintroduit l'Avoir au cœur même de ce qui devait être un retour à l'Être.
Le cheval de Troie a continué son œuvre : le message du Christ a été encadré, ritualisé et en partie monétisé (voir ci-dessous l'exemple du feu Pape François allié au capitalisme inclusif)
3 - Exemple : Comment l'Avoir et ses outils (dont le couple Bismarck-Rothschild) brisèrent les centaines de duchés du Saint-Empire germanique.
Ce même mécanisme se poursuit et s'amplifie des siècles plus tard avec, par exemple, ce qui était autrefois l'Allemagne. Le Saint-Empire romain germanique était divisé en centaines de duchés, principautés, évêchés, villes libres et petits États.
Ce morcellement constituait une barrière structurelle à la concentration du pouvoir, du capital et de la force militaire à grande échelle ; il conservait encore des fidélités locales, religieuses ou coutumières qui limitaient la circulation totale de l'Avoir.
Sous l'impulsion de gens comme Otto von Bismarck, chancelier de Prusse à partir de 1862, on assiste à une unification accélérée. Le Zollverein harmonise d'abord l'économie, puis les guerres successives ("sang et fer") - contre le Danemark (1864), contre l'Autriche (1866, exclusion des Habsbourg), contre la France (1870-1871) - aboutissent à la proclamation de l'Empire allemand (Second Reich) en 1871.
Passage de cette fragmentation extrême à un État-nation fédéral centralisé autour de la Prusse, avec armée unifiée, marché national et puissance industrielle en expansion.
Pierre Hillard, dans son dernier ouvrage, décrit précisément ce phénomène d'accélération de l'unification sous l'impulsion du couple Rothschild-Bismarck.
Un très bon condensé de 48 minutes : .
En effet, les Rothschild, famille juive issue du judaïsme ashkénaze (et/ou Khazar ?) ont ici aussi joué un rôle financier important dans le financement de ces guerres et de cette unification.
Ils ont prêté aux belligérants, facilité les flux de capitaux et permis que l'effort militaire et politique se déroule à une échelle inédite.
Pourtant, même eux ne décident pas vraiment : c'est l'Avoir qui, par leur intermédiaire et celui de certains réseaux influents du judaïsme financier, se sert d'eux pour avancer plus vite, pour abattre les frontières, les nations et les traditions qui freinent encore sa progression.
Aujourd'hui encore, cette absorption se manifeste de manière spectaculaire et presque provocante.
On voit, par exemple, le Pape François entouré des plus grandes élites financières mondiales, dont Lynn Forester de Rothschild et les "Guardians" du Council for Inclusive Capitalism - un réseau où le poids de certaines familles et réseaux "communautaires" et financiers est particulièrement visible.
Cette rencontre officielle au Vatican, en décembre 2020, symbolise avec une clarté glaçante comment le sacré institué (l'Église catholique), loin de résister à l'Avoir, lui offre désormais sa bénédiction institutionnelle et morale.
L'Avoir n'a pas de religion (quoique ?), mais il sait choisir ses serviteurs les plus efficaces à chaque époque.
Attention : le judaïsme (politique et/ou financier) n'est ni la cause unique, ni le maître absolu de cette dynamique plurimillénaire ; il en est, à de nombreuses périodes et dans bon nombre de domaines stratégiques (finance internationale, gouvernance globale), l'un des vecteurs les plus performants.
Reconnaître ce fait historique et sociologique n'est pas de l'antisémitisme : c'est refuser de fermer les yeux sur certains mécanismes concrets par lesquels l'Avoir dissout ce qui reste du sacral.
L'unification allemande illustre parfaitement cette dynamique : l'Avoir abat les barrières locales pour créer une machine collective plus efficace, plus concentrée, préparant le terrain au capitalisme industriel et au nationalisme moderne.
4 - Le profane l'emporte !
Aujourd'hui, nous sommes donc entrés dans la phase ultime : le profane total. L'Avoir dépassera bientôt même les États-nations et les institutions religieuses.
Les dernières barrières - frontières, souverainetés, données fragmentées, régulations locales - seront, à ce rythme, bientôt dissoutes par la technologie.
Le "gouvernement global" n'est plus un projet idéologique déclaré, mais bientôt une réalité fonctionnelle : une couche de gouvernance opérée par des algorithmes, des données centralisées et des entités privées qui servent et influencent les États tout en les dépassant.
Des structures comme BlackRock, Vanguard, toujours les Rothschild, le réseau Chabad, Palantir, Oracle, le courant des "lumières obscures",... ne sont que les nouveaux outils, toujours plus performants, plus contrôlants, plus dystopiques de cet Avoir triomphant.
Palantir et Oracle incarnent cette étape avec une clarté saisissante.
• Palantir, avec ses plateformes Gotham et Foundry, intègre et analyse des données massives en temps réel ; il connecte renseignement, police, immigration, santé, finance et opérations militaires ;
• Oracle fournit l'infrastructure cloud sécurisée sur laquelle ces systèmes tournent. Ensemble, ils forment le système nerveux d'une gouvernance algorithmique à l'échelle mondiale : surveillance prédictive, optimisation des décisions, gestion des populations. Ce n'est pas un "gouvernement mondial unique" avec un président unique, mais une gouvernance par algorithmes et données où les États deviennent de simples nœuds dans un réseau plus large, piloté par des capacités privées.
L'Avoir y gagne en fluidité totale : tout - comportements, genres, risques, ressources,... - devient mesurable, prédictible, monétisable et contrôlable.
Le "climat", la guerre, le "virus", le terrorisme,... sont autant de prétextes pour légitimer sa marche en avant forcée.
Le cheval de Troie ici ? La promesse donc d'efficacité, de sécurité et de "bien commun" qui masque la liquidation définitive des dernières limites à l'Avoir.
Cette évolution est l'aboutissement logique du processus "sacral → sacré → profane" entamé il y a 12 000 ans. Après les États-nations (comme l'unification allemande sous Bismarck), vient l'étape où l'Avoir devient total, global et algorithmique.
Le profane a tout envahi.
Le sacral originel est presque effacé ; le sacré institué lui-même est récupéré ou relégué à sa portion congrue.
Conclusion
Certes, l'histoire est faite de ruptures, contradictions, retours en arrière ; différentes civilisations suivent des trajectoires différentes. Notre démonstration est ainsi plus une sorte de mythe explicatif qu'une analyse historique rigoureuse.
Néanmoins, la tendance est bien réelle :
• marchandisation progressive de presque tout (temps, attention, données, relations, nature) et
• concentration de pouvoir.
Reste donc à savoir si, face à cette marche inexorable, un rappel du sacral pur - celui que le Christ avait tenté de réactiver en montrant qu'il est déjà inscrit en nous - peut encore trouver une voie : voir annexe.
ANNEXE
Exemples de voies pertinentes à suivre
1. Voie intérieure et spirituelle (retour à l'Être)
• Pratiques de désidentification à l'Avoir : méditation, contemplation, silence (inspiré du Christ immanent ou des traditions non-duelles). Exemples modernes : mindfulness laïcisé (Jon Kabat-Zinn), mais aussi retraites contemplatives ou traditions comme le zen ou l'hésychasme orthodoxe.
• Simplicité volontaire : Mouvements comme les "downshifters", les communautés intentionales (ex. éco-villages), ou l'exemple de Thoreau / John Seymour. Réduire besoins artificiels pour retrouver l'abondance zen de Sahlins.
• Réactivation du lien au vivant : Rituels personnels ou collectifs non institutionnalisés (marches en forêt, gratitude, cérémonies de connexion).
2. Voie communautaire et locale (résistance aux échelles globales)
• Économies relationnelles : Monnaies locales, SEL (systèmes d'échange locaux), coopératives, économies du don, mutualisme. Inspiré de Graeber : recréer du crédit social basé sur la confiance plutôt que la dette monétaire.
• Décentralisation technologique : Utiliser des outils open-source, blockchain pour souveraineté des données (ex. Nostr, Mastodon, ou alternatives à Palantir), permaculture, fablabs. Contre l'algorithme centralisé : souveraineté numérique individuelle et locale.
• Communautés résilientes : Modèles comme les Amish (sélectifs vis-à-vis de la tech), les kibboutz historiques, ou les nouvelles communautés rurales en Europe. Petites échelles où l'Avoir est limité par la visibilité et la réciprocité.
3. Voie politique et institutionnelle (freins à l'Avoir)
• Souverainisme et subsidiarité : Soutenir des politiques qui renforcent l'État-nation ou le local face aux entités supranationales (ex. régulations strictes sur les Big Tech, données, IA). Critiquer sans angélisme les alliances Église-finance.
• Éducation et culture : Promouvoir une anthropologie alternative (Sahlins, Graeber, Illich, Ellul) dans les écoles, contre l'idéologie de la croissance infinie et de la marchandisation.
• Alliances transversales : Gauche critique de la tech (décroissance), droite souverainiste, chrétiens radicaux, écologistes profonds. Éviter les pièges identitaires.
4. Voie artistique et narrative (nouveaux mythes)
• Créer des récits, arts, musiques qui réenchantent le sacral pur. Exemples : littérature (Tolkien comme contre-monde industriel), cinéma, ou mouvements comme la "deep ecology".
• Témoignage subversif : Comme le Christ au Temple - gestes symboliques visibles contre la profanation (ex. critiques publiques des partenariats Vatican-finance, ou actions pour la préservation de la sphère privée).
En synthèse : La voie la plus féconde combine intérieur (conversion de l'attention) + extérieur (construction d'oasis locales résilientes).
L'Avoir triomphe par :
• scalabilité (= il est capable de s'étendre indéfiniment, de se déployer à des échelles de plus en plus vastes, sans rencontrer de limites naturelles insurmontables) et
• abstraction ; l'Être résiste par incarnation, proximité et gratuité.
Il n'y a pas de solution globale (ce serait encore de l'Avoir), mais une multitude de microrésistances et de rappels vivants.
