
Par Roy Eidelson*, le 21 avril 2026
Dans le roman dystopique de George Orwell, 1984, Océania est une société totalitaire où Big Brother exige un conformisme et une obéissance aveugles, où la Police de la Pensée surveille et punit systématiquement toute infraction aux règles, et où le Ministère de la Vérité proclame que "La guerre, c'est la paix", "La liberté, c'est l'esclavage" et "L'ignorance est notre force". Selon le protagoniste de l'histoire, la plus grande hérésie à Océania est l'esprit critique, et le commandement suprême impose de rejeter ce qui est visible et audible. Nul n'échappe à cette étroite surveillance - "Big Brother veille sur vous !" - car les rebelles, quels qu'ils soient, sont identifiés, arrêtés, brisés et souvent "effacés" comme s'ils n'avaient jamais existé.
Il m'arrive parfois de repenser à l'Océania d'Orwell quand je lis les actualités quotidiennes, à la fois inquiétantes et scandaleuses, en provenance de Palestine et de la région au sens large. Je pense que, tout comme Big Brother, le lobby israélien d'aujourd'hui exige allégeance, obéissance et soumission totales. Et qu'il va lui aussi très loin pour faire taire et punir ceux qui contestent ou rejettent sa propagande trompeuse et mensongère.
Ainsi, le Parti au pouvoir à Océania "fige l'histoire" chaque fois que le besoin s'en fait sentir pour l'adapter à son idéologie, convaincu que "qui contrôle le passé contrôle l'avenir, et qui contrôle le présent contrôle le passé". Les propagandistes israéliens font de même en affirmant que l'histoire récente d'Israël commence et s'achève avec l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023. À travers ce prisme biaisé, ils occultent des décennies de souffrances et d'oppression des Palestiniens tout en prétendant que, d'un point de vue moral, Israël ne peut être tenu responsable d'aucun de ses agissements depuis ce jour-là. Selon eux, toutes les atrocités commises par Israël ces deux dernières années et demie n'ont soit jamais eu lieu, soit se justifient pleinement (la version israélienne de la "double pensée" d'Océania). Bien sûr, les preuves irréfutables des crimes de guerre d'Israël et de son mépris pour la dignité humaine fondamentale ont mis à mal cette fiction. Ces dernières semaines, les attaques aveugles d'Israël sur des quartiers résidentiels et des infrastructures civiles au Liban et en Iran ont également balayé le prétexte fallacieux selon lequel la "légitime défense" serait toujours l'unique justification de ses actes violents et destructeurs à grande échelle.
N'oublions pas non plus que dans 1984, Big Brother réécrit l'histoire à sa guise et s'assure que les citoyens d'Océania vivent constamment dans un climat de peur sécuritaire. Lors des deux minutes quotidiennes obligatoires de "haine", les télécrans diffusent partout des images fictives de soldats ennemis conçues pour susciter une rage intense - une manière de rappeler qu'Océania est en guerre perpétuelle et que, par conséquent, la loyauté doit être absolue. Depuis bien des années, longtemps avant le 7 octobre, la propagande israélienne poursuit sa propre campagne orwellienne de contrôle et de désinformation axée sur la diabolisation et la délégitimation du peuple palestinien. Les Palestiniens de tous âges ont été déshumanisés et dépeints comme des animaux présentant une menace existentielle pour la survie d'Israël. Et l'expulsion brutale et impitoyable dont ils ont été victimes il y a plusieurs décennies du territoire qui correspond aujourd'hui à l'État d'Israël a été maintes fois minimisée, voire niée.
Mais Israël et ses inconditionnels perdent du terrain sur toutes leurs stratégies de communication. Malgré le meurtre de centaines de journalistes et de professionnels des médias, les reportages bouleversants en provenance de Gaza, notamment les images de certains des milliers d'enfants massacrés ou rendus orphelins, s'avèrent difficiles à ignorer pour le reste du monde. Les colons extrémistes de Cisjordanie pillant et rasant des villages entiers ont même suscité l'inquiétude de certains des principaux alliés d'Israël. Des documents officiels récemment découverts, datant de la fondation d'Israël, attestent sans équivoque que des centaines de milliers de Palestiniens ont été chassés de chez eux par des offensives terroristes barbares. Et les rares sympathisants qui ont choisi de fermer les yeux sur la réalité ont désormais du mal à ignorer la diffusion en direct de ce génocide en cours.
Un autre élément parallèle avec 1984 vaut la peine d'être souligné ici. Pour éliminer tout propos contestataire et toute pensée critique, Big Brother crée la "Novlangue" - une nouvelle langue comportant beaucoup moins de mots. Un disciple du Parti l'explique ainsi :
"Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu'à l'os.... Naturellement, c'est dans les verbes et les adjectifs qu'il y a le plus de déchets, mais il y a des centaines de noms dont on peut aussi se débarrasser. Le véritable but de la novlangue est de restreindre les limites de la pensée. À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n'y aura plus de mots pour l'exprimer".
Le lobby pro-israélien semble avoir adopté sa propre version, avec un objectif similaire, contrôlant le discours sur Israël en imposant des restrictions linguistiques strictes, de sorte que les idées et opinions indésirables soient beaucoup plus difficiles à exprimer, voire à formuler. Des mots comme "Palestine" et "Palestinien" n'apparaissent donc pas dans le dictionnaire de la "Novlangue pour Israël". Ils ont été remplacés par "anti-Israël", "antisioniste", "antisémite" et d'autres expressions similaires qui brouillent toute distinction entre victime et bourreau. Cet effacement métaphorique du peuple palestinien va de pair avec son élimination et sa destruction littérales, et il facilite l'effacement des crimes de guerre d'Israël des consciences et des conversations. De la même manière, "occupation" justsecurity.org, "apartheid", "génocide" et d'autres termes choquants pour Israël sont également absents de la "Novlangue pour Israël". Ils ont tous été supplantés par un seul terme que les défenseurs d'Israël sont encouragés à utiliser aussi souvent et aussi fort que possible : "antisémitisme" (avec un point d'exclamation implicite).
Le but ultime est un "Grand Israël" tant en paroles qu'en actes.
L'emprise de Big Brother persiste tout au long de 1984, mais la postface du roman suggère que la Novlangue ne sera jamais pleinement adoptée à Océania, et que le régime finira par être renversé. De même, le lobby israélien montre des signes de faiblesse. Ici, aux États-Unis, l' "exception palestinienne" de longue date - la répression et la sanction vigoureuses des discours défendant les droits et la liberté des Palestiniens - perd de son emprise. Aujourd'hui, le public américain comprend mieux qui est le peuple palestinien et à quel point il a été profondément diffamé et méprisé par Israël et ses partisans. Les données des sondages nationaux confirment ces évolutions encourageantes, tout comme les récentes déclarations et changements de posture de nombreux décideurs politiques à Washington, DC.
On ne sait pas encore comment les ardents défenseurs d'Israël vont réagir maintenant que leur château de cartes s'effondre, que leurs bulles de propagande éclatent et que leur situation s'aggrave. Mais ce qui est sûr, c'est que la vague de soutien croissante en faveur de la Palestine ne doit pas nous faire baisser la garde. Elle témoigne des efforts inlassables de nombreux défenseurs courageux des droits humains qui ont risqué leur travail, leur liberté et, dans certains cas, leur vie. À notre échelle, grande ou petite, nous pouvons tous contribuer à lutter contre l'effacement du peuple palestinien en relayant sa cause dans nos paroles, nos pensées et nos actes. Vous ne l'entendrez jamais de la bouche de l'appareil de propagande israélien, mais "Plus jamais ça", c'est ici et maintenant, et vaut pour tous les peuples.
Traduit par Spirit of Free Speech
* Roy Eidelson, Ph.D., est membre de la Coalition for an Ethical Psychology, ancien président de Psychologists for Social Responsibility et auteur de Doing Harm: How the World's Largest Psychological Association Lost Its Way in the War on Terror (McGill-Queen's University Press).