
par Nathanaël Gershom
Une phrase de trois lignes révèle un siècle d'idéologie : comment la logique de la "force absolue" s'est emparée de l'État israélien, et pourquoi elle mène à sa propre impasse.
En mars 2026, en pleine guerre contre l'Iran, le Premier ministre israélien lâche une phrase qui sidère ses interlocuteurs : "L'histoire prouve que Jésus-Christ n'a aucun avantage sur Gengis Khan. Parce que si vous êtes assez fort, assez impitoyable, le mal l'emportera sur le bien." Netanyahu dit citer l'historien Will Durant. Mais Durant établissait un constat ; le Premier ministre, lui, en fait un programme. Cette dérive n'est ni accidentelle ni récente. Elle est l'aboutissement d'un siècle de construction idéologique.
1923 : l'idée qui change tout
Tout commence avec un intellectuel juif russe, Vladimir Jabotinsky, fondateur en 1923 du "sionisme révisionniste". Sa thèse tient en une phrase : les Arabes n'accepteront jamais le projet sioniste par la persuasion ; seul un "mur d'acier" - un rapport de forces écrasant et permanent - pourra les contraindre à renoncer. La diplomatie ? Une faiblesse. Le compromis ? Une trahison. La force ? L'unique langage politique crédible.
Cette vision paraît théorique. Elle ne le reste pas longtemps. Le mouvement de jeunesse paramilitaire fondé par Jabotinsky, la Betar, forme une génération de militants dont Menachem Begin et Yitzhak Shamir. C'est de ce creuset que naît l'Irgoun, la milice clandestine qui commettra, entre autres, le massacre de Deir Yassin en 1948.
De l'essai à l'action armée : une génération suffit. Begin fondera ensuite le parti Herout, qui deviendra le Likoud - le parti de Netanyahu.
"La force n'est pas un moyen parmi d'autres : c'est le seul langage politique crédible." - Vladimir Jabotinsky, 1923
Brooklyn, 1967 : Dieu entre en politique
Dans les années 1960-1980, une autre figure vient sacraliser ce nationalisme laïque. Menachem Mendel Schneerson, grand rabbi du mouvement hassidique Habad-Loubavitch basé à Brooklyn, n'est pas un stratège. C'est un maître spirituel. Mais après la guerre des Six Jours (1967), il commence à présenter la conquête de la Cisjordanie et de Gaza comme des "signes prémessianiques". Rendre ces territoires serait trahir une promesse divine. Coloniser, un acte de foi.
Schneerson reçoit Begin, Shamir, et le jeune Netanyahu. Son influence dépasse la communauté orthodoxe : depuis 1978, le Congrès américain vote chaque année une résolution honorant son anniversaire - honneur unique accordé à un chef religieux étranger. Par ce canal, la vision d'une Terre d'Israël inaliénable s'institutionnalise dans le paysage politique américain. Le nationalisme de Jabotinsky vient de trouver sa bénédiction céleste.
1996 : le programme de la "destruction créatrice"
Lorsque Netanyahu devient Premier ministre pour la première fois en 1996, un groupe de stratèges néoconservateurs américains - Richard Perle, Douglas Feith, David Wurmser - lui remet un rapport intitulé
A Clean Break : A New Strategy for Securing the Realm. La rupture avec les accords d'Oslo est totale : il faut frapper préventivement l'Irak, la Syrie et l'Iran, fragmenter les États arabes, déstabiliser les régimes hostiles. C'est la doctrine de la "destruction créatrice" : on démantèle pour reconstruire un ordre favorable.
Ces stratèges ne restent pas dans les think tanks. Ils entrent à la Maison-Blanche sous George W. Bush et co-signent la guerre d'Irak de 2003. Le même écosystème intellectuel - le Project for the New American Century (PNAC) de Kristol et Kagan - fournit la doctrine américaine de la guerre préventive. Les deux projets se rejoignent : l'un définit les intérêts israéliens, l'autre mobilise la puissance américaine pour les servir. Résultat : des millions de déplacés et des États en ruine.
Une grammaire de la violence sacrée
Netanyahu a absorbé ces trois héritages et les a fondés en une seule grammaire politique. Elle repose sur quelques axiomes simples : la force est le seul langage crédible ; toute négociation est un piège ; les colonies sont des actes de foi et non des options tactiques ; les critiques sont des traîtres.
Ce qui distingue cette vision d'un simple nationalisme autoritaire, c'est sa dimension messianique. En octobre 2023, Netanyahu cite dans un discours aux soldats le livre de Samuel : "Souviens-toi d'Amalek" - l'ennemi absolu de la Bible, celui dont l'extermination est un commandement divin. L'historien Amos Goldberg, de l'Université hébraïque, relève immédiatement la gravité de cette référence : l'adversaire politique devient une entité métaphysique à anéantir.
Les opérations militaires elles-mêmes sont synchronisées avec le calendrier religieux : lancement pendant Hanoucca, offensives intensifiées à Pourim. Chaque frappe envoie un signal à l'électorat orthodoxe et place les opposants dans la position inconfortable de critiquer ce qui se présente comme un acte sacré.
"L'histoire n'a pas de préjugé pour le Christ plutôt que pour Gengis Khan." - Netanyahu, mars 2026
La bombe à retardement démographique
La logique de la "destruction créatrice" se heurte pourtant à une réalité que les bombes ne peuvent pas effacer. Entre le Jourdain et la Méditerranée, la population arabe - citoyens israéliens, Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza - représente aujourd'hui environ 50% de la population totale, selon les projections du Bureau central des statistiques israélien. Le démographe Arnon Soffer, pourtant proche des milieux sécuritaires, le disait dès les années 2000.
Maintenir une domination exclusive dans ce contexte ne laisse que trois issues : une démocratie d'apartheid, une purification ethnique, ou une transformation radicale du projet. C'est précisément cette équation que la logique de la force refuse d'affronter, préférant repousser indéfiniment l'échéance par l'escalade.
Des voix israéliennes qui résistent
Cette idéologie n'est pas "Israël". Elle est un courant - dominant, institutionnalisé, mais contesté. Dès 1967, le philosophe orthodoxe Yeshayahu Leibowitz avertissait que l'occupation corromprait moralement la société israélienne. Le politologue Zeev Sternhell, spécialiste du fascisme européen, dénonçait en 2018 une dérive "proto-fasciste" - et recevait des menaces de mort pour ce diagnostic. Le romancier David Grossman, dont le fils est mort au Liban en 2006, continue d'incarner un Israël qui refuse de choisir entre sécurité et humanité.
Ces voix ne sont pas marginales. Elles disent que la vraie question n'est pas "être fort ou être faible", mais : quelle société veut-on être ? Et la réponse à cette question ne se donne pas à coups de bombes.
Netanyahu a raison sur un point : l'histoire n'accorde effectivement pas de traitement de faveur aux justes. Mais Gengis Khan lui-même a vu son empire se désagréger en quelques générations. La force absolue ne construit pas la paix ; elle creuse les tombes où finissent les empires trop sûrs d'eux-mêmes. C'est peut-être la seule leçon que l'histoire délivre, elle, sans équivoque.
Pour aller plus loin
| Texte fondateur | Jabotinsky, "Le Mur d'acier" (1923) |
| Document clé | Perle et al., A Clean Break (1996, en ligne) |
| Pour approfondir (FR) | Leibowitz, Israël et Judaïsme (Desclée de Brouwer, 1993) |
| Pour approfondir (FR) | Mearsheimer & Walt, Le lobby pro-israélien (La Découverte, 2007) |
| Pour approfondir (EN) | Ravitzky, Messianism, Zionism and Jewish Religious Radicalism (Chicago UP, 1996) |
| Théorie politique | Arendt, Les Origines du totalitarisme (Gallimard, 1951/2002) |