
par Alexandre Lemoine
La Hongrie comme l'Ukraine ont un besoin urgent d'une aide financière considérable en provenance de Bruxelles. La question est de savoir qui en bénéficiera le premier. Le temps presse et la Commission européenne est confrontée à un dilemme.
Une lutte acharnée pour le budget de l'UE s'est engagée deux jours après les élections en Hongrie. La Commission européenne fait pression sur le nouveau Premier ministre hongrois Péter Magyar pour qu'il donne son feu vert au prêt prévu de 90 milliards d'euros en faveur de l'Ukraine. Le Premier ministre en exercice Viktor Orban, qui a perdu son poste dimanche, avait bloqué l'attribution de ces fonds lors du sommet européen de mars.
Bruxelles, cependant, subit également la pression. Magyar espère obtenir au plus vite les fonds européens d'un montant d'environ 17 milliards d'euros que la Commission européenne a gelés en raison de problèmes d'État de droit et de corruption. En tenant compte des fonds retenus provenant du fonds SAFE, destiné à soutenir l'industrie de la défense, le montant total s'élève à 35 milliards d'euros.
Obtenir les fonds du budget de l'UE était une promesse électorale clé à Budapest. La principale question qui se pose désormais est de savoir qui recevra le premier "son" argent : Magyar, vainqueur des élections dans un pays membre de l'UE et de l'OTAN, ou Volodymyr Zelensky, président de l'Ukraine, pays tiers qui dépend de l'aide européenne, écrit le Berliner Zeitung.
Le temps presse de tous les côtés. L'Ukraine est au bord de la faillite et a besoin de l'aide de l'UE au plus tard en mai. Or Magyar ne devrait prendre ses fonctions de Premier ministre qu'à la mi-mai. Mais lui aussi est impatient d'obtenir l'argent. En août expire le délai de versement des fonds de la Facilité pour la reprise et la résilience de l'Union européenne, et d'ici là, la Hongrie doit "montrer un résultat".
27 conditions, trop peu de temps
"Il y a une date butoir", a averti mardi à Bruxelles Paula Pinho, porte-parole de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. " La balle est dans le camp de la Hongrie", a-t-elle souligné. Magyar doit prouver qu'il est sérieusement déterminé à opérer le changement de système annoncé en Hongrie et à mettre en œuvre les réformes exigées par Bruxelles.
Parmi celles-ci figurent 27 "super-jalons" dans les domaines de l'État de droit et de la lutte contre la corruption. Ces conditions, comprenant notamment une réforme globale du système judiciaire, le limogeage des juges loyaux à Orban et la création d'une autorité anticorruption, ne peuvent pas être remplies rapidement. Leur mise en œuvre pourrait prendre des mois, voire des années.
Dans un cas comparable, lors du changement de pouvoir en Pologne en 2023, la Commission européenne n'avait toutefois pas attendu que le Premier ministre pro-européen Donald Tusk mette en œuvre les réformes requises. La présidente de la Commission von der Leyen s'était même rendue personnellement à Varsovie après les élections pour annoncer à Tusk le déblocage des fonds européens.
Magyar pourrait rappeler ce précédent et proposer un marché : la Hongrie lève son veto sur le prêt de l'Union européenne à l'Ukraine si Bruxelles débloque d'abord les fonds européens destinés à la Hongrie. Un tel arrangement gagnant-gagnant n'est pas rare dans la politique européenne. Orban était passé maître en la matière, Magyar pourrait suivre son exemple.
Merz et le Parlement européen fixent des limites
Le chancelier fédéral Friedrich Merz et deux députés européens allemands ne veulent pas voir les choses évoluer en ce sens. Merz exige que Magyar fasse le premier pas et ouvre la voie à l'Ukraine. "Les fonds destinés au soutien militaire doivent être versés immédiatement", a déclaré le chancelier mardi lors de sa rencontre avec Zelensky à Berlin.
Dans le même temps, la Hongrie devra encore attendre "son" argent issu du budget de l'UE. Il faudra d'abord satisfaire aux 27 exigences de réforme, ont déclaré Daniel Freund (Verts) et Moritz Körner (FDP) au Parlement européen à Bruxelles. "Il ne doit pas y avoir de chèque en blanc", a déclaré Freund, qui s'est fait un nom comme opposant résolu à Orban. Il a exclu toute possibilité de versement rapide.
La Pologne ne saurait servir de modèle, a expliqué Körner. C'était "une grande erreur" que de débloquer les fonds immédiatement après le changement de pouvoir à Varsovie. Nous suivrons de près la manière dont la Commission traitera le cas de la Hongrie, a ajouté Freund. Il a même évoqué un "avertissement". Le Parlement européen est prêt à utiliser tous les moyens à sa disposition et, si nécessaire, à engager une action en justice contre la Commission européenne.
Les députés ont déjà agi ainsi à plusieurs reprises. En 2021, ils ont contraint von der Leyen à prendre des mesures contre Orban en introduisant un recours pour inaction. En outre, en 2024, ils ont de nouveau eu recours à des moyens juridiques pour contester l'octroi à la Hongrie d'environ 10 milliards d'euros. Dans un avis récent, la Cour de justice de l'Union européenne a donné raison à l'argumentation du Parlement.
La Commission européenne est confrontée à un dilemme. Si elle fait un geste en faveur de Magyar, elle s'expose à de nouveaux ennuis avec le Parlement. Si en revanche elle insiste sur la mise en œuvre de toutes les réformes, une partie des fonds européens destinés à la Hongrie sera probablement perdue. Il s'agit de 6,5 milliards d'euros provenant du Fonds de relance post-pandémie, dont les demandes doivent être déposées avant la fin du mois d'août. Il est peu probable que la Hongrie puisse satisfaire à toutes les exigences dans des délais aussi serrés.
"Ce sera difficile, mais une issue peut sans doute être trouvée", a déclaré à Bruxelles la porte-parole de von der Leyen au Berliner Zeitung. Toutefois, même après une nouvelle demande, elle n'a pas voulu préciser en quoi consiste cette issue. Le bras de fer autour des milliards d'euros de l'UE réserve visiblement encore quelques surprises.
source : Observateur Continental