Samer Jaber, 14 avril 2026. À l'approche de l'échéance fixée la semaine dernière par le président américain Donald Trump à l'Iran, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a contacté en urgence la Maison Blanche. Il a mis en garde le président contre la poursuite d'un cessez-le-feu avec Téhéran.
Après l'annonce de la trêve temporaire, Netanyahu s'est empressé de préciser que l'armée israélienne ne cesserait pas ses opérations au Liban. Nombreux sont ceux qui ont perçu dans ses agissements sa volonté d'assurer sa propre survie politique en prolongeant la guerre.Cependant, ce ne sont pas seulement Netanyahu et ses alliés qui souhaitent que les États-Unis poursuivent la guerre contre l'Iran ; ses opposants le souhaitent également. En effet, la défaite de l'Iran est considérée par les élites politiques et sécuritaires israéliennes comme une étape cruciale vers la réalisation du projet de "Grand Israël".
Le "Grand Israël" est devenu une stratégie politique sioniste qui dépasse la vision talmudique d'un État juif entre l'Euphrate et le Nil. Pour y parvenir, Israël ne se contente pas d'occuper davantage de territoires, mais vise également la domination militaire sur de vastes régions du Moyen-Orient, ainsi que l'expansion constante de sa sphère d'influence. L'Iran fait obstacle à la réalisation de tous ces objectifs.
Extension des frontières
Au cœur du projet de "Grand Israël" se trouve l'expansion territoriale. Depuis des décennies, Israël s'est engagé dans la colonisation des territoires palestiniens occupés en 1967, désormais considérés comme annexés de facto. La population palestinienne y est confrontée à un "transfert" imminent.
Ayant sécurisé son contrôle sur les terres palestiniennes, Israël cherche maintenant à s'étendre vers le nord, l'est et le sud. Ses ambitions territoriales correspondent aux plans proposés par l'Organisation sioniste mondiale en 1919, qui incluent des parties du sud du Liban et de la Syrie, la rive gauche du Jourdain (dans l'actuelle Jordanie) et des portions de la péninsule égyptienne du Sinaï.
Israël occupe et colonise le plateau du Golan syrien depuis près de 60 ans et, ces deux dernières années, a cherché à s'emparer de davantage de terres syriennes. Une expansion au nord et au sud du Golan améliorerait l'accès aux ressources en eau et renforcerait la position stratégique d'Israël dominant Damas. Une telle présence pourrait exercer une pression militaire soutenue sur la capitale syrienne, contraignant potentiellement le régime syrien à rechercher un compromis politique afin de préserver la stabilité.
Le Sud-Liban est un territoire qu'Israël cherche depuis longtemps à contrôler et qu'il a envahi à plusieurs reprises. Son armée l'occupe actuellement et a commencé à raser des villages pour empêcher le retour de leurs habitants. La région est stratégique non seulement en raison de son relief montagneux, mais aussi de ses ressources en eau.
Israël convoite également la rive orientale du Jourdain pour des raisons économiques et stratégiques. En prendre le contrôle lui permettrait non seulement d'accroître son accès aux terres arables, mais aussi de renforcer sa position stratégique face aux menaces potentielles venues de l'Est, historiquement associées à l'Irak et à l'Iran. Le contrôle de cette zone placerait également des voies de transit régionales clés, en particulier celles reliant la péninsule arabique à la Méditerranée orientale, sous influence israélienne.
Ensemble, ces scénarios expansionnistes offriraient à Israël un accès facilité à des voies navigables stratégiques telles que la mer Rouge et une proximité accrue avec d'importantes ressources énergétiques. Ceci, à son tour, pourrait considérablement renforcer son influence géopolitique et lui permettre d'influer sur les dynamiques régionales.
Domination militaire
Le projet du "Grand Israël" ne se limite pas à l'expansion territoriale ; il vise également à établir un contrôle régional afin de garantir la liberté de mener des opérations militaires avec un minimum de contraintes. Cette stratégie est similaire à celle mise en œuvre par Israël en Cisjordanie et dans la bande de Gaza depuis 1948, au Liban depuis septembre 2024 et en Syrie depuis la chute du régime d'al-Assad en décembre 2024.
Dans ce contexte, la "domination" implique la capacité d'agir unilatéralement et de projeter sa force au-delà des frontières. Israël souhaite une liberté d'action non seulement sur ses voisins - la Jordanie, la Syrie et le Liban -, mais aussi sur l'Égypte, l'Irak, l'Iran, le Yémen, les pays du Golfe et même certaines régions de la Corne de l'Afrique, comme la Somalie.
Israël a progressé sur cet aspect du projet en recourant à la force contre ses voisins. Il a également conclu divers accords de paix et de sécurité avec des pays de la Méditerranée orientale.
Une étape majeure a également été son lobbying fructueux pour être placé sous la juridiction du Commandement central des États-Unis (CENTCOM), qui couvre le Moyen-Orient, au lieu du Commandement européen des États-Unis. L'adhésion au CENTCOM a permis à Israël d'accéder aux systèmes d'identification ami-ennemi (IFF) de la région, autorisant ainsi ses avions de combat à opérer sur l'ensemble de celle-ci.
À l'avenir, pour asseoir sa suprématie militaire régionale, Israël pourrait recourir à des accords de normalisation assortis de clauses de coopération militaire. Cela pourrait inclure le déploiement d'avions de combat israéliens sur des bases américaines et britanniques dans la région, et potentiellement l'établissement de ses propres bases dans les pays arabes.
De tels arrangements pourraient se justifier par une collaboration sécuritaire et militaire conférant à Israël la capacité de lancer des attaques préventives contre des menaces imminentes perçues. Ceci inclurait également des zones démilitarisées dotées de systèmes d'alerte précoce (SAP) et d'installations de renseignement.
Des mécanismes similaires existent déjà dans la péninsule du Sinaï en vertu des accords de Camp David. Cet accord sert les intérêts sécuritaires d'Israël en maintenant une zone tampon démilitarisée, en imposant des limites aux forces égyptiennes, notamment des restrictions d'espace aérien, et en maintenant la Force multinationale et les observateurs (FMO), qui fournit un système d'alerte précoce.
Les négociations en cours avec les nouvelles autorités syriennes semblent vouloir établir un dispositif de sécurité comparable. L'infrastructure de renseignement peut également être intégrée aux technologies de surveillance et aux technologies basées sur le cloud proposées aux pays arabes, le traitement des données étant lié à des systèmes contrôlés par Israël.
Sphère d'influence
Le troisième volet du projet du "Grand Israël" consiste à établir une sphère d'influence géopolitique. Dans le cadre de cette stratégie, Israël cherche à devenir un acteur incontournable de la politique intérieure des pays qu'il considère comme faisant partie de cette sphère.
Ce faisant, il cherche à imiter les grandes puissances historiques, telles que la Grande-Bretagne coloniale. Ces deux dernières années, Israël a expérimenté certains aspects de cette approche au Liban, où il s'est activement efforcé de façonner le paysage politique et la formation du gouvernement en exerçant une pression militaire et en renforçant les groupes les plus enclins à accepter des arrangements politiques israéliens.
Israël souhaite étendre sa sphère d'influence principalement en tirant parti de la projection de puissance, tant douce que dure, des États-Unis dans la région. Le lobby pro-israélien à Washington est parvenu à intégrer les intérêts régionaux israéliens à la politique étrangère américaine au Moyen-Orient.
Le soutien militaire et financier américain à plusieurs États de la région a été conditionné à leur acceptation des diktats israéliens en matière régionale.
Les organisations internationales dominées par les États-Unis ont également joué un rôle, de même que les réseaux financiers qui influencent les marchés du crédit. Par le biais des États-Unis et des principaux organismes d'investissement, des pressions peuvent être exercées sur les États pour qu'ils adoptent certaines politiques, les alignant plus étroitement sur les intérêts stratégiques israéliens.
L'Iran comme obstacle
Au cours des dernières décennies, Israël a levé un à un les obstacles à son projet de "Grand Israël". L'Iran figurait parmi les derniers.
Dans ce contexte, les informations parues dans les médias américains selon lesquelles Israël aurait joué un rôle déterminant pour convaincre les États-Unis de déclencher la guerre contre l'Iran ne sont pas surprenantes. Ce qui l'est davantage - du moins pour le gouvernement israélien - c'est l'ampleur de sa sous-estimation de la résilience iranienne.
Un mois et demi après le début du conflit, l'Iran a remporté une victoire géopolitique en se consolidant comme puissance régionale dominante. Il a renforcé son emprise sur le détroit d'Ormuz, par lequel transite environ 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole.
L'incapacité d'Israël à vaincre l'Iran - même avec le soutien total des États-Unis - constitue un revers majeur pour sa stratégie du "Grand Israël". La guerre a mis en lumière la dépendance d'Israël à l'égard d'un soutien extérieur : le pays a eu besoin d'une intervention directe des États-Unis pour se défendre contre les tirs de missiles iraniens, alors qu'il ne disposait pas des capacités nécessaires pour mener une offensive d'envergure. Cela soulève de sérieux doutes quant à la capacité d'Israël à poursuivre seul ses ambitions expansionnistes.
Les conséquences de cette guerre dépassent le cadre de la confrontation israélo-iranienne. L'imprudence du gouvernement israélien risque de modifier la stratégie des autres acteurs régionaux, qui, jusqu'à présent, étaient les rivaux de l'Iran. Si l'objectif d'Israël en déclenchant la guerre contre l'Iran était d'asseoir son hégémonie régionale, il pourrait bientôt se heurter à une résistance régionale bien plus forte et étendue que celle opposée par "l'axe de la résistance" iranien.
Les États-Unis eux-mêmes pourraient également faire obstacle, ou du moins refuser d'apporter une aide inconditionnelle comme ils l'ont fait jusqu'à présent. Sondage après sondage, l'opinion publique américaine sur Israël connaît une évolution spectaculaire, les attitudes négatives atteignant des niveaux historiques.
Cela pourrait nuire à la capacité du lobby israélien d'influencer Washington en faveur d'Israël. Les élections de mi-mandat de 2026 et les élections présidentielles et législatives de 2028 pourraient amener davantage de critiques d'Israël au Congrès américain, réduisant considérablement le soutien américain à Israël, notamment à ses actions offensives. La fenêtre d'opportunité pour réaliser le projet du "Grand Israël" avec le soutien des États-Unis pourrait se réduire, ce qui pourrait rendre les actions israéliennes plus désespérées et plus risquées dans les mois et les années à venir.
Article original en anglais sur Al Jazeera / Traduction MR
