
Le cri du cœur d'une Libanaise
par Lyna Al Tabal
Sous le gouvernement de Vichy, ils étaient passés maîtres dans un seul art, celui de la négociation. Ils négociaient tandis que les chars allemands passaient derrière et devant eux, et remontaient les Champs-Élysées avec l'assurance du vainqueur.
Ils s'asseyaient autour de la table, ajustaient bien leurs nœuds de cravate, se vaporisaient d'un léger parfum parisien et signaient papier après papier, puis levaient les yeux avec légèreté et faisaient un clin d'œil coquin à l'occupant.
En face, il y avait cette malédiction qu'ils appelaient alors terreur ou banditisme, celle-là même qu'on nommera plus tard résistance. C'était la Résistance française, qui n'était invitée à aucun dîner, et bien sûr à aucune négociation, celle qui payait de son sang, se faisait déporter, exécuter sur les places publiques, juger, et qu'on affublait des étiquettes les plus infâmes
Ainsi, dans un temps lointain ou peut-être ce matin même - peu importe, le temps n'est qu'une illusion -, le gouvernement de Vichy décida que la meilleure façon de sauver la France était de se jeter dans les bras de l'ennemi de la patrie. Quel sacrifice. Et quel dégoût !
Aujourd'hui, dans une version libanaise plus effrontée ou plus surréaliste, je ne sais, on nous dit : seul l'État négociera. Vraiment ? Ah, quelle surprise ! Existe-t-il vraiment un État ? Nous aurions donc un État pleinement souverain, aux décisions cohérentes et qui sait ce qu'il veut ?
Une description jolie, polie et très constitutionnelle. Mais, comme tout chez vous, cette description reste incomplète. Il y manque un petit détail, peut-être anodin et invisible : la réalité.
Dans ce pays étrange, on va négocier avec l'ennemi sous feu. Ici, je n'utilise pas de métaphore, je décris l'enfer tel qu'il est : Benyamin Netanyahou viendra, avec un visage qui ressemble toujours à un plan militaire, pour annoncer le début de pourparlers de paix avec le Liban.
Une paix qu'il écrit seul avec ses conditions, qu'il mène seul avec ses feux, et que l'Occident, comme à son habitude, promeut. Il nous demande de croire, cette fois, qu'il est sérieux, et d'oublier toutes les fois précédentes où il était aussi sérieux aussi.
Et vous ? Bien sûr, vous allez accepter. Vous allez avaler cette insulte avec un sourire, parce que - et là réside la tragédie -, vous avez maîtrisé l'art d'accepter tout, jusqu'à votre propre disparition.
Netanyahou découpe les cartes et les guerres, place l'Iran ici, le Liban là-bas, Gaza dans un troisième coin, et convainc le monde que ce sont des fronts séparés. Mais la vérité, que même les enfants de ce Levant sinistré par vous connaissent, est que toute guerre dans ce Levant est une seule et même guerre, et ce qui se passe est un démembrement sanglant pour faciliter son anéantissement.
Et par-dessus tout ce festin sioniste de membres éparpillés et de sang, émerge la scène la plus nauséabonde : ici au Liban, certains sont encore éblouis par Netanyahou. Ils regardent la lame du couteau avec admiration et cherchent des excuses pour le tueur.
Ils justifient son massacre comme s'ils bénissaient notre propre mort. Et ils parlent de garanties de la part d'un homme poursuivi par un mandat d'arrêt international comme tout fugitif fuyant la justice. Oh ironie surréaliste !
Comment un pays qui gémit sous ses blessures, dont les dépouilles des enfants sont encore sous les décombres et dans les chambres froides des hôpitaux, pourrait-il faire confiance aux promesses d'un criminel de guerre traqué ?
Moi, je n'appelle pas cela de la naïveté politique, mais plutôt une forme de masochisme national qui prend son plaisir dans le suicide par la main de son ennemi.
Pardon. Au milieu de tout cela, j'ai oublié de répondre à votre question : qui a le droit de négocier ? Est-ce celui qui signe les accords ? Ou celui qui est déporté ? Est-ce celui qui parle ? Ou celui qui se fait tuer ?
La règle que vous ne voulez pas lire, écrite dans le sang dans toutes les guerres, stipule clairement, sans interprétation possible : celui qui résiste est le seul à négocier. Celui qui est tué une première, une deuxième et une troisième fois est celui qui négocie.
Non pas parce que c'est romantique, il n'y a rien de romantique dans les guerres. Mais le résistant est le seul à posséder une chose qu'il ne marchande pas : la dignité.
La résistance est la fille légitime de cette terre, née du sein d'un Sud crucifié et de la fierté du Nord, et issue de la mosaïque de toutes ses communautés. Elle est l'histoire des maisons détruites par l'occupation, et l'écho des youyous des mères qui ont envoyé leurs enfants chéris au front. Cette résistance ne reçoit de personne le prix de ses sacrifices et ne travaille pour aucune capitale. Elle travaille pour le compte d'une patrie nommée Liban, le seul compte, unique et sacré.
Quant à l'Iran, dont on parle tant, qu'on le veuille ou non, c'est le seul pays qui a décidé de défendre Jérusalem. On peut être en désaccord avec lui sur tout, sauf sur ce point : il n'a pas négocié sur Al Qods, alors que d'autres ont négocié jusqu'à son nom.
Nous revoilà revenus au gouvernement de Vichy : il y a toujours ceux qui négocient et ceux qui résistent.
Les premiers, obsédés par la survie, se penchent sur les tables pour signer les accords et apposent leur sceau sur tout en échange de promesses de salut qui pourraient ressembler à la mort.
Les seconds paient la facture des actes des premiers.
Mais, et c'est là une belle ironie, ils restent les seuls à écrire l'histoire.
source : Rai Al Youm via Fausto Giudice