11/04/2026 reseauinternational.net  5min #310676

Repenser la stratégie américaine dans la course technologique avec la Chine

par Mehmet Enes Beşer

Les murs défensifs ne favorisent pas l'innovation.

Alors que la concurrence mondiale s'accélère dans le domaine des technologies émergentes, l'Amérique demeure l'un des pôles d'innovation les plus dynamiques au monde. Elle possède des universités et des instituts de recherche de premier plan, ainsi qu'un esprit d'entreprise qui engendre des innovations toujours plus révolutionnaires. L'Amérique continue de façonner l'ère numérique. Mais malgré la persistance de cette force traditionnelle, les décideurs politiques américains adoptent une position de plus en plus délicate sur le plan stratégique : la supériorité technologique chinoise est perçue moins comme un moteur de renouveau national que comme un frein à la croissance. Ce faisant, Washington risque de confondre protectionnisme et compétitivité, et pourrait bien saboter l'économie de l'innovation qu'il prétend défendre.

Contrairement aux discours alarmistes, le plus grand danger qui menace l'hégémonie américaine dans cette course technologique ne réside ni dans l'étouffement de l'imagination, ni dans la défaillance du libre marché. Les entreprises américaines demeurent à la pointe des technologies clés telles que les semi-conducteurs, les logiciels, l'aéronautique et les algorithmes d'intelligence artificielle de pointe. Leurs start-ups restent sans égales et le pays demeure ouvert aux meilleurs talents du monde. Le véritable problème réside dans la réponse stratégique : privilégier le développement des capacités nationales plutôt que de tenter d'exclure les entreprises chinoises par le biais de contrôles à l'exportation, d'interdictions d'investissement et de coercition géostratégique des partenaires.

Il s'agit d'une politique de confinement et non de renouveau, et d'une politique fondamentalement erronée. Exclure Huawei, SMIC ou TikTok des marchés ou des technologies occidentales de manière ostentatoire engendrera certes des difficultés stratégiques à court terme, mais ne changera rien à la réalité sous-jacente : la Chine non seulement rattrape son retard, mais elle innove également. Ses investissements massifs en recherche et développement, son vivier de talents en pleine expansion dans les domaines des sciences, des technologies, de l'ingénierie et des mathématiques (STEM), et le soutien des agences d'État aux technologies de pointe lui ont permis de se doter d'une infrastructure technologique de découplage robuste et en constante progression. Les efforts de Washington pour réprimer la Chine n'ont pas freiné sa croissance ; ils n'ont fait que stimuler sa recherche d'alternatives.

Par ailleurs, la politique de restriction américaine a des conséquences indirectes. Elle perturbe les chaînes d'approvisionnement mondiales par la duplication et l'inefficacité. Elle nuit à la réputation des États-Unis en tant que défenseurs du libre marché et de la concurrence ouverte. Enfin, elle risque de politiser l'innovation d'une manière qui découragera une plus grande coopération, fragmentera les normes internationales et marginalisera les pays tiers qui refusent d'être contraints à un choix binaire.

Même aux États-Unis, cette politique est discutable. Interdire aux entreprises américaines de collaborer avec leurs homologues chinois les prive d'un des marchés les plus vastes et à la croissance la plus rapide au monde. Les interdictions relatives aux échanges universitaires, à la recherche collaborative et à la mobilité des talents nuisent à l'ouverture qui a longtemps été le fondement de l'innovation américaine. L'idée que la sécurité économique puisse s'acquérir au prix du dialogue intellectuel traduit un passage de la confiance stratégique à une attitude défensive stratégique.

Plutôt que de tenter d'isoler technologiquement la Chine, les États-Unis feraient bien de renouer avec ce qui a initialement fait d'eux une puissance d'innovation : des investissements publics massifs dans la recherche fondamentale, un enseignement d'excellence, un cadre réglementaire favorisant la prise de risques et un engagement durable en faveur de la liberté intellectuelle. Une politique d'éducation axée sur les sciences, les technologies, l'ingénierie et les mathématiques (STEM), la promotion de la production nationale de puces et l'investissement dans les infrastructures de nouvelle génération auraient un impact cent fois supérieur à celui de mesures de rétorsion contre des concurrents étrangers.

Par ailleurs, c'est l'engagement, et non l'exclusion, qui peut constituer un levier d'influence. Une coopération sélective n'est pas incompatible avec une rivalité stratégique. Dans des domaines tels que les technologies climatiques, la planification en cas de pandémie et l'éthique de l'IA, les problèmes mondiaux exigent des solutions mondiales. Coopérer avec la Chine sur des normes communes, des processus de développement ouverts et des cadres de déploiement éthiques peut promouvoir les intérêts nationaux ainsi que des objectifs plus larges de développement humain.

Conclusion

Le plus grand défi que doit relever l'Amérique dans sa lutte contre la Chine en matière de technologie n'est pas un problème de capacités, mais de stratégie. En choisissant de bloquer avant de construire, l'Amérique risque de renoncer aux valeurs mêmes qui ont contribué à sa grandeur : l'ouverture, l'innovation et la volonté de rivaliser par le mérite.

Se tourner vers l'avenir ne doit pas consister à ériger des barrières autour du reste du monde, mais à élever notre niveau d'excellence ici même, chez nous. La compétitivité à long terme ne se maintient pas en dominant ses rivaux, mais en les surpassant par son intelligence, ses investissements et en incitant le monde à nous imiter. Si l'Amérique veut demeurer un centre mondial d'innovation, elle doit retrouver cet esprit, et non s'en détourner.

source :  United World International via  China Beyond the Wall

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