
Bruno GUIGUE
(Anti-totalitarisme ou anti-impérialisme ?)
Lors de son passionnant entretien avec Jean-Luc Mélenchon, Frédéric Lordon a dit beaucoup de choses intéressantes, beaucoup de choses justes, et qui méritent considération. Mais il se trouve qu'il a aussi formulé une proposition éminemment discutable : "Le stade suprême du capitalisme n'est pas l'impérialisme, c'est le totalitarisme". Je pense que l'usage de ce terme n'est pas sans poser un problème théorique dont les conséquences pratiques, si on ne corrige pas le tir, seront dommageables. Que le capitalisme ait désormais atteint son "stade suprême" dans la figure d'un régime totalitaire et non dans la figure de son stade impérialiste, en effet, n'est pas une thèse anodine que l'on brandit innocemment, comme ça, en passant.
Ce signifiant "totalitarisme" a connu une histoire singulière, et le moins qu'on puisse dire est qu'elle est toxique. On ne retracera pas en détail cette aventure conceptuelle, mais rappelons simplement qu'après avoir été revendiqué par le régime fasciste italien lui-même, le vocable "totalitaire" a ensuite servi de notion instrumentale permettant d'identifier, dans les régimes dits "totalitaires", un certain nombre de caractéristiques communes. Signifiant commode, d'une élasticité à toute épreuve, le mot "totalitarisme" a ainsi justifié un rapprochement douteux entre les régimes fasciste, nazi et stalinien qui écrasait toute perspective historique, faisait fi de toute contextualisation, et abolissait d'un trait de plume les oppositions majeures entre le le régime nazi-fasciste et le régime communiste.
Cette notion passablement fumeuse a ainsi été élevée au rang de mantra idéologique permettant, dans l'atmosphère de la Guerre froide, de vouer aux gémonies le principal adversaire des États-Unis dans la compétition mondiale, à savoir l'Union soviétique, et l'on sait quelle caution intellectuelle Hannah Arendt a malencontreusement apportée à cette entreprise. Utiliser aujourd'hui ce terme si galvaudé, si chargé de connotations ambiguës, si sujet à la formulation de contre-vérités, n'est donc pas sans créer une difficulté majeure. A la décharge de Frédéric Lordon, on supposera donc qu'en utilisant cette notion, il a entendu désigner tout autre chose que ces fantômes du passé. Lorsqu'il affirme que le capitalisme a atteint aujourd'hui "son stade totalitaire" ou qu'il est "sur une pente totalitaire" (il emploie les deux formules, bien qu'elles ne soient pas équivalentes), tenons pour acquis qu'il a entendu désigner cette "subsomption totale" de toutes les activités humaines par le mode de production capitaliste, et telle est la formule, en effet, que Lordon reprend de Marx lui-même.
Il s'agit bien, par conséquent, du capitalisme comme matrice d'un totalitarisme qui n'est peut-être pas totalement étranger au "totalitarisme" du passé (à supposer que cette notion ait un sens), mais qui en dessine une configuration inédite. Or cette théorie fait irrésistiblement penser à celle de Herbert Marcuse, qui fut parmi les premiers à avoir systématisé une approche du capitalisme moderne comme nouvelle forme de totalitarisme. Figure éminente de l'École de Francfort et philosophe-fétiche de la mouvance soixante-huitarde, il soutenait la thèse selon laquelle le capitalisme bureaucratisé d'Occident était le frère jumeau du pseudo-socialisme hiérarchisé des régimes de l'Est. Peu importe la forme du régime politique, nous serions selon Marcuse en présence de sociétés technocratiques dont la caractéristique commune est d'avoir établi une domination totale au nom de la science.
Dans cette perspective, le totalitarisme était dans le capitalisme comme le poussin dans l'œuf. Non seulement le totalitarisme et le capitalisme ne sont pas des termes contradictoires, mais le capitalisme contemporain porte à leur degré suprême de développement les potentialités du système totalitaire : le capitalisme réglant désormais la totalité des relations sociales, il ne pouvait manquer de fonder une domination correspondant à sa visée ultime. Est-ce bien cette théorie, datant des années 1960, qui refait surface dans la bouche de Frédéric Lordon ? Ce retour de flamme aurait pourtant quelque chose d'inattendu, car Frédéric Lordon s'est employé dernièrement à critiquer la focalisation sur les formes technologiquement les plus sophistiquées de la domination capitaliste et a souligné que le capitalisme a beau changer de forme, il n'en demeure pas moins fondé sur l'exploitation des salariés et l'extorsion de la plus-value. Et c'est la raison pour laquelle, dans son échange avec Jean-Luc Mélenchon, il souligne que socialiser les réseaux ne suffit pas et qu'il faut socialiser les principaux moyens de production. Il a parfaitement raison, en ce sens, de revendiquer un "anticapitalisme principiel" en lieu et place d'un "anticapitalisme sectoriel" qui ne s'en prendrait qu'à une fraction du capital dominant.
En adoptant une thématique de type marcusien, on peut donc se demander si Lordon ne donne pas un violent coup de braquet dans son exploration, habituellement plus exigeante, du capitalisme et de ses méfaits. Dire que le mode de production capitaliste a atteint le stade totalitaire, est-ce que cela signifie que tout un chacun, indifféremment à son appartenance de classe, subit une oppression insupportable ? Car la spécificité du vocable "totalitarisme", c'est qu'il dilue la question des antagonismes de classes dans la représentation vague d'une domination sans partage, diffuse et indiscernable. Il ne s'agit plus d'une oligarchie bourgeoise qui monopolise les moyens de production, mais d'une domination indifférenciée qui soumet l'ensemble des individus composant le corps social à la loi implacable de l'oppression totalitaire. Que l'on soit ouvrier, étudiant, cadre ou actionnaire, et cela quelle que soit son origine, tout le monde subirait la férule des data ! En délaissant de la sorte Marx pour Marcuse, il n'est donc pas certain qu'on y gagne au change du point de vue de la pertinence analytique et, par conséquent, de la définition des angles d'attaque à partir desquels la résistance à la "subsomption totale" pourrait s'organiser.
Mais il y a plus. Cette non-nouveauté de l'analyse qui rabat le capitalisme en phase terminale sur le totalitarisme technologique est d'autant plus contestable qu'elle s'accompagne d'une négation explicite de la thèse, classique depuis Lénine, selon laquelle le capitalisme aurait atteint son stade impérialiste, exaspérant les contradictions qui le traversent et menant à la guerre permanente par épuisement des potentialités expansionnistes d'un monde fini. Cet abandon de la thèse léniniste, alors même que fait rage la guerre déclenchée par l'agression impérialiste contre la République islamique d'Iran, me paraît constituer une erreur théorique lourde d'implications politiques. Repousser la notion d'impérialisme aux marges de l'analyse politique de la situation présente est incompréhensible du point de vue de la lutte des peuples du monde pour leur souveraineté et leur développement, mais aussi du point de vue de cette lutte anti-impérialiste qui constitue aujourd'hui l'impératif majeur des forces progressistes.
Car la contradiction entre l'impérialisme et l'anti-impérialisme constitue à l'évidence la contradiction principale de notre temps, et il n'y a aucun espoir d'un redressement de la gauche dans le monde occidental sans la prise de conscience des enjeux cruciaux qu'elle représente. Non seulement parce que l'hyper-impérialisme forcené de Trump et le jusqu'au-boutisme suprémaciste de Netanyahou mettent le monde au bord de l'abîme, mais parce que la résolution par le haut de cette contradiction entre impérialisme et anti-impérialisme est la condition de possibilité d'une politique progressiste, en France comme ailleurs. Si la défense de la souveraineté des peuples est le combat primordial, c'est parce que sa réussite conditionne la réussite de tous les autres combats. En larguant Lénine pour Marcuse, en minorant le combat anti-impérialiste, je crains que Frederic Lordon ne se soit lourdement trompé, et j'ai la certitude que LFI, avec l'ensemble de la gauche radicale, ferait fausse route. De grâce, camarades, corrigez le tir !