07/04/2026 reseauinternational.net  9min #310257

Trump et l'Iran : la guerre qui met à nu la fragilité de l'hégémonie américaine

par Juan Chingo

La guerre en Iran révèle les limites de la puissance militaire américaine et accélère une crise plus profonde : l'érosion de sa capacité à maintenir l'ordre mondial "fondé sur les règles".

La guerre contre l'Iran a placé Donald Trump dans une situation inédite. Pour la première fois, il n'est pas confronté à une opération rapide, limitée et facilement présentable comme une victoire, mais à une campagne prolongée, incertaine et sans issue stratégique claire. Ce qui devait être une démonstration de force s'est ainsi transformé en un piège où l'enjeu n'est pas seulement l'issue de l'opération militaire, mais quelque chose de plus fondamental, la crédibilité même de l'hégémonie américaine.

La guerre que Trump ne sait pas comment terminer

Le problème central n'est pas tactique, mais politique. Ni Trump ni Pete Hegseth n'ont réussi à expliquer comment cette guerre prendra fin. Plus encore, ils ont délibérément évité de fixer des objectifs clairs, s'en remettant à une logique dangereuse, consistant à déclarer la victoire quand cela s'avère opportun.

Cette approche a fonctionné dans le cadre d'opérations ponctuelles. Mais face à un État qui ne s'effondre pas, elle se transforme en impasse. L'Iran n'est pas tombé "en trois jours", et, par conséquent, la guerre est devenue tout ce que Trump déteste : longue et sans moyen clair de se traduire en victoire.

Comme dans un casino, l'escalade génère sa propre logique. Plus on investit, plus il est difficile de se retirer sans pertes. Il en résulte une dynamique dans laquelle la logique stratégique est subordonnée à la nécessité politique immédiate de ne pas apparaître comme vaincu.

La répétition des erreurs que l'on s'était promis d'éviter

Trump est arrivé au pouvoir en promettant de ne pas répéter les fiascos en Irak et en Afghanistan. Pas de nation building, pas de guerres interminables, pas d'objectifs flous. L'armée américaine, libérée des "règles de combat stupides", devait employer une force écrasante, selon la vision de Pete Hegseth, pour obtenir des résultats rapides et décisifs.

Mais le véritable cœur de cette approche résidait dans l'ambiguïté délibérée des objectifs. Trump se réservait la capacité de les redéfinir au fur et à mesure, de sorte que la victoire ne dépende pas d'une transformation concrète de la situation sur le terrain, mais d'une décision politique.

L'approche de Trump a fonctionné lors de l'opération Midnight Hammer, la campagne menée l'été dernier pour attaquer les installations nucléaires iraniennes. Elle a produit des résultats rapides dans ce que Trump a décrit comme l'incursion "parfaitement exécutée" visant à capturer le président vénézuélien Nicolás Maduro.

Cependant, la guerre en Iran a mis en évidence la faille structurelle de ce schéma. Lorsque l'enjeu est la survie d'un régime, l'adversaire ne se rend pas mais résiste, s'adapte et intensifie ses actions. La logique de la guerre change. Il ne s'agit plus d'infliger des dommages, mais de briser les volontés, et c'est précisément ce que la supériorité militaire ne peut garantir à elle seule.

En effet, plus on met un État sous pression jusqu'à un point existentiel, plus on renforce sa motivation à intensifier le conflit. La conséquence est connue : une dérive progressive de la mission, où chaque escalade génère de nouvelles raisons de continuer. Ce qui devait être une guerre sans impasse commence à ressembler, de plus en plus, aux conflits mêmes dont les États-Unis avaient juré avoir appris à sortir.

Le mythe technologique s'effrite face à la guerre asymétrique

L'un des piliers de la confiance américaine était sa supériorité technologique, au travers de l'intelligence artificielle, d'armes de précision ou d'une capacité à "décapiter" le commandement ennemi. Une supériorité technico-militaire écrasante conçue pour produire des victoires rapides.

Mais ce postulat est en train de s'éroder. Comme l'explique l'analyste indépendant Hamidreza Azizi, depuis le début de la guerre, l'Iran "ne se contente plus d'essayer d'absorber la pression et de riposter de la même manière. Au lieu de cela, il tente de redéfinir les termes du conflit en élargissant le champ de bataille, en visant les infrastructures qui soutiennent les opérations américaines et israéliennes... Il en résulte une stratégie en évolution qui cherche à transformer l'asymétrie militaire en avantage stratégique". Ce nouveau schéma s'accompagne d'"une redéfinition de la perception de la victoire stratégique. En d'autres termes, le succès ne se mesure plus uniquement aux résultats sur le champ de bataille, mais à la capacité de la guerre à produire une nouvelle équation stratégique dans laquelle le seuil des coûts d'une attaque contre l'Iran a été relevé".

Cette stratégie n'est pas le fruit d'une improvisation militaire, comme ce fut le cas en Ukraine lors des premières phases de l'invasion russe. Contrairement à cela, après la guerre avec l'Irak dans les années 1980, Téhéran a lancé un projet à long terme d'autonomie technologique. Avant cette guerre, il exportait déjà près d'un milliard de dollars par an en drones. L'énorme capacité de production industrielle de drones et de missiles iraniens a conduit  l'ancien commissaire européen Thierry Breton à affirmer que "dans la"guerre des réserves", l'Iran tient sur le long terme". Dans cette "première guerre mondiale asymétrique", comme il qualifie le conflit actuel :"le système occidental sait frapper fort, mais pas nécessairement pendant longtemps - ou du moins pas au rythme actuel -, tandis que l'Iran, avec des vecteurs moins coûteux et une doctrine de saturation, peut maintenir une pression soutenue pendant plusieurs mois".

Dans ce contexte, la destruction d'un F-15E - symbole de la suprématie aérienne - n'est pas seulement un fait militaire. C'est le signe que la supériorité technique ne garantit plus la victoire.

Ormuz et le cœur de l'hégémonie

Le point le plus critique ne se trouve pas sur le champ de bataille, mais en mer. La fermeture sélective du détroit d'Ormuz remet en cause le cœur même du pouvoir américain : le contrôle des flux mondiaux. L'hégémonie de Washington ne repose pas seulement sur sa puissance militaire, mais sur sa capacité à contrôler les mers à travers les isthmes et les détroits ; le tissu même de la mondialisation. Bien plus que tout autre élément, la remise en cause du contrôle sur Ormuz sape l'hégémonie américaine.

Comme l'a souligné Stephen Wertheim, chercheur principal au  Carnegie Endowment for International Peace :"Quel est le sens de toute la présence militaire américaine au Moyen-Orient ? Si elle a un sens, ce devrait être celui d'éviter quelque chose comme la fermeture du détroit d'Ormuz. Or, l'action militaire américaine n'a fait que provoquer précisément le problème qu'elle est censée éviter."

Le détroit d'Ormuz devient le centre de gravité de la guerre. La nouvelle doctrine de guerre iranienne transforme cette voie de passage d'une menace latente en un instrument actif. La guerre ne se limite plus au champ de bataille mais s'infiltre dans les marchés énergétiques, les routes commerciales et la stabilité des alliés régionaux. Dans ce contexte, la logique de la coercition rapide commence à s'inverser.

Les États-Unis en tant que puissance disruptive et un déclin impérial avancé

Mais le conflit actuel ne révèle pas seulement une crise militaire, mais aussi une transformation du rôle mondial des États-Unis. C'est là qu'apparaît le revirement le plus profond. Washington cesse d'être le pivot de l'ordre qu'elle a elle-même fondé et devient - comme le reconnaissent désormais même ses alliés - un facteur de déstabilisation mondiale. Comme l'affirme Vivian Balakrishnan, ministre des Affaires étrangères de Singapour, dans une récente interview : "Le garant de cet ordre mondial est désormais devenu une puissance révisionniste, et certains diront même un perturbateur". Une variable incontrôlée qui risque de s'autodétruire et de précipiter le reste de la planète dans le chaos.

Les États-Unis cessent d'être un garant fiable, ce qui pousse leurs alliés à repenser leur dépendance, entre deux alternatives : l'autonomie stratégique ou la subordination à une autre puissance. C'est dans le golfe Persique que ce dilemme se pose avec le plus d'acuité. Il est peut-être encore trop tôt pour évaluer l'ampleur des dommages causés à la puissance américaine. Mais nous pouvons être sûrs que cette nouvelle guerre du Golfe intensifiera la course mondiale aux armements, en particulier parmi les alliés des États-Unis, dont la confiance commence à s'éroder de manière soutenue.

Pire encore, la capacité même des États-Unis à exercer leur volonté en tant qu'hégémon suprême est remise en question. Selon Rosemary Kelanic, directrice du programme Moyen-Orient de Defense Priorities, un groupe de réflexion basé à Washington, la croyance erronée de Trump selon laquelle la campagne contre l'Iran pourrait être menée rapidement et sans heurts"démontre que les États-Unis ne disposent pas des avantages stratégiques et de la puissance qu'ils croyaient avoir, et qu'ils possédaient peut-être autrefois".

Dans ce contexte, les États-Unis sont confrontés à une dynamique de sur-extension impériale de plus en plus évidente : engagés sur de multiples fronts, ils consomment des ressources à un rythme difficile à soutenir et érodent le capital politique qui a soutenu leur leadership mondial pendant des décennies. Comme l'a souligné le rédacteur en chef international de Der Spiegel, la guerre en Iran épuise non seulement les capacités matérielles - comme l'arsenal de missiles qu'il faudra des années à reconstituer -, mais détourne également Washington de ses priorités stratégiques tout en l'enlisant, une fois de plus, au Moyen-Orient. Selon ses propres termes : "Alors que les États-Unis sont enlisés en Ukraine et qu'ils souhaitaient en réalité se concentrer sur le Pacifique, ils épuisent leurs forces armées précisément au Moyen-Orient, cette même région où Trump avait affirmé ne plus jamais envoyer de troupes. La guerre avec l'Iran est une catastrophe stratégique pour les États-Unis."

Une hégémonie sans issue ?

Le tableau final est inquiétant. Trump apparaît comme un dirigeant pris au piège de sa propre stratégie : incapable d'intensifier le conflit sans risque, mais aussi de se retirer sans conséquence. Un joueur qui ne contrôle plus la partie. Même si la guerre n'est pas encore terminée, une perspective inquiétante se profile pour la seule superpuissance (?) existante. Car si les États-Unis ne peuvent plus assurer la sécurité des mers, ni imposer des résultats, ni offrir la stabilité, alors leur hégémonie, plus que remise en cause, commence à se vider de l'intérieur, comme cela s'est produit avec d'autres empires avant leur chute.

source :  La Cause du Peuple

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