Par Laala Bechetoula
Résumé
La guerre de 2026 impliquant l'Iran, Israël et les États-Unis constitue une rupture systémique dans l'architecture des relations internationales. Au-delà de sa dimension militaire, le conflit révèle l'érosion du monopole stratégique occidental et l'émergence d'une condition que le présent article désigne sous le terme de multipolarité fragmentée — un système caractérisé par la distribution du pouvoir, l'instabilité persistante, l'absence d'équilibre et l'incapacité simultanée des cadres théoriques existants à rendre compte des dynamiques observées.
Cet article confronte le conflit à trois cadres théoriques concurrents — le réalisme structurel (Waltz), le réalisme offensif (Mearsheimer) et l'institutionnalisme néolibéral (Keohane) — et démontre que chacun saisit des éléments de la crise sans en expliquer les conséquences systémiques. Il soutient en outre que la théorie occidentale des relations internationales souffre d'un déficit plus profond : l'exclusion des traditions analytiques non occidentales — notamment la théorie cyclique du déclin civilisationnel d'Ibn Khaldoun, le concept de disponibilité civilisationnelle de Malek Bennabi et l'interrègne de Gramsci — qui éclairent des dimensions de la rupture actuelle inaccessibles aux cadres structurels, offensifs et libéraux.
L'article conclut que la géopolitique contemporaine est entrée dans une phase post-hégémonique où la puissance persiste mais le contrôle se dissipe, et que la construction d'un cadre analytique adéquat exige de puiser dans l'ensemble des traditions intellectuelles mondiales — et non dans les seules productions de l'académie occidentale.
Mots-clés : Multipolarité fragmentée ; Réalisme structurel ; Réalisme offensif ; Institutionnalisme néolibéral ; Guerre d'Iran 2026 ; Géopolitique de l'énergie ; Guerre des goulets d'étranglement ; Instabilité systémique ; Ibn Khaldoun ; Malek Bennabi ; Gramsci ; Ordre post-hégémonique
1. Introduction — Le choc empirique
Le 18 mars 2026, les contrats à terme sur le Brent ont clôturé à 147,30 dollars le baril — soit une hausse de 78,8 % par rapport aux 82,40 dollars enregistrés le 1er janvier de la même année. Le Lloyd's de Londres a signalé que les primes d'assurance risque de guerre pour le transit dans le golfe Persique avaient augmenté d'environ 4 200 % par rapport aux niveaux antérieurs au conflit. Le détroit d'Ormuz, par lequel transitent quotidiennement environ 20,5 millions de barils de liquides pétroliers — soit approximativement 21 % de la consommation mondiale — est devenu, pour la première fois depuis les années 1980, un théâtre d'opérations militaires actives. Trois projets de résolution successifs du Conseil de sécurité des Nations unies sur le conflit ont été frappés de veto par des membres permanents.
Ce ne sont pas des propositions théoriques. Ce sont des faits empiriques. Et ils constituent un défi non seulement pour la politique, mais pour les cadres analytiques à travers lesquels les relations internationales sont comprises.
La guerre d'Iran de 2026 n'est pas, en ce sens, un simple événement géopolitique. C'est un événement épistémologique. Elle révèle que les paradigmes théoriques dominants des relations internationales — réalisme structurel, réalisme offensif, institutionnalisme néolibéral — éclairent chacun une dimension de la crise sans qu'aucun, individuellement ou collectivement, n'en rende compte dans sa totalité systémique. Le conflit exige, en somme, un nouveau concept. Le présent article en propose un : la multipolarité fragmentée — une condition dans laquelle de multiples centres de pouvoir coexistent sans produire d'équilibre, de stabilité ni de gouvernance cohérente, et dans laquelle les outils analytiques hérités de l'académie occidentale sont nécessaires mais insuffisants.
L'argumentation procède en dix étapes. Les sections 2 à 4 soumettent les théories classiques à l'épreuve empirique de la guerre de 2026, en accordant à chacune sa version la plus forte avant d'identifier ses limites structurelles. La section 5 introduit la guerre des goulets d'étranglement comme variable manquante. La section 6 analyse le modèle de puissance distribuée de l'Iran. La section 7 définit la multipolarité fragmentée et la différencie des alternatives existantes. La section 8 s'appuie sur Ibn Khaldoun et Gramsci pour fournir des ancrages théoriques non occidentaux et critiques. La section 9 examine la posture de la Chine à travers le prisme de la disponibilité civilisationnelle de Bennabi. La section 10 propose les fondements d'un nouveau cadre analytique. La conclusion porte sur la fin du monopole stratégique et l'impératif du pluralisme théorique.
2. Waltz revisité — La structure sans la stabilité
Le réalisme structurel de Kenneth Waltz demeure le modèle le plus parcimonieux de l'ordre international. Ses propositions fondamentales sont bien connues : le système international est anarchique ; sa structure est définie par la distribution des capacités entre les unités ; et cette structure contraint et façonne le comportement des États de manière à tendre vers l'équilibre. Aucune théorie du conflit de 2026 ne peut avancer sans engager Waltz, et aucune ne devrait le rejeter à la légère.
2.1 L'argument waltzien dans sa version la plus forte
Une lecture waltzienne de la guerre de 2026 soulignerait que le conflit confirme la persistance de l'anarchie comme principe organisateur. Aucune autorité supranationale ne l'a empêché ; aucune institution n'a pris le dessus sur le calcul souverain. La guerre est, dans cette perspective, une conséquence prévisible de la distribution des capacités : une puissance régionale montante (l'Iran) dotée d'un statut de seuil nucléaire provoque une réponse d'équilibrage de la part de la puissance dominante (les États-Unis) et de son partenaire régional (Israël). Le système fonctionne comme Waltz l'avait prédit — non pas en produisant la paix, mais en générant des réponses structurelles aux changements de capacités.
Un défenseur de Waltz pourrait ajouter que l'instabilité observée en 2026 n'est pas la preuve d'une défaillance structurelle mais d'un ajustement structurel. Le système se rééquilibre. Les perturbations à Ormuz, les activations de proxies et les chocs énergétiques sont les coûts de friction d'une transition systémique de l'unipolarité vers un nouvel équilibre. Laissez le temps au système, dirait le waltzien, et l'équilibre se rétablira.
2.2 Là où le cadre se fracture
C'est la version la plus forte de l'argument waltzien — et elle est insuffisante. Le conflit de 2026 révèle trois anomalies structurelles que le modèle de Waltz ne peut pas intégrer.
Premièrement, l'asymétrie des dépenses militaires entre les États-Unis et l'Iran dépasse le ratio de 134 : 1. En termes waltziens, cela devrait produire soit la dissuasion (l'Iran s'adapte), soit une défaite rapide (le système se rééquilibre vite). Ni l'un ni l'autre ne s'est produit. La capacité de l'Iran à maintenir une résistance stratégique par le biais de réseaux distribués, d'activations de proxies et d'un levier sur les goulets d'étranglement opère en dehors des métriques de capacité que le modèle de Waltz mesure. Waltz comptabilise les divisions, les ogives et le PIB. La guerre de 2026 démontre que ces métriques passent à côté de l'architecture opérationnelle à travers laquelle la puissance est effectivement exercée.
Deuxièmement, l'interdépendance énergétique ne modère pas le conflit, comme la théorie waltzienne de l'équilibre des puissances le prédirait implicitement. Au contraire, elle accélère la transmission des chocs systémiques. Lorsque le transit par Ormuz est menacé, les conséquences ne sont pas contenues dans un équilibre bilatéral ou régional — elles se propagent instantanément à travers les marchés énergétiques mondiaux, les assurances maritimes et les chaînes d'approvisionnement. Le rapport de la Banque mondiale de janvier 2026 a explicitement averti que la fragmentation économique amplifie plutôt qu'elle n'absorbe les chocs géopolitiques.
Troisièmement, et de manière la plus fondamentale, le système ne se rééquilibre pas. Il se fragmente. Waltz supposait que les mécanismes d'équilibre des puissances produisent un équilibre — que le système tend vers la stabilité même à travers le conflit. Les données empiriques de 2026 suggèrent le contraire : l'escalade engendre l'escalade ; la perturbation engendre la perturbation ; le système ne converge pas vers un nouvel état stable mais diverge vers une complexité et une imprévisibilité croissantes.
Ainsi, la structure de Waltz persiste — l'anarchie demeure le principe organisateur, les capacités comptent toujours — mais sa fonction stabilisatrice s'est érodée. Le système est structuré sans être stable. C'est la première fracture de la théorie classique.
3. Mearsheimer et le paradoxe de l'escalade rationnelle
Le réalisme offensif de John Mearsheimer offre le modèle le plus intransigeant du comportement des grandes puissances. Les États, dans son cadre, sont des acteurs rationnels qui maximisent leur puissance pour assurer leur survie dans un système anarchique. L'hégémonie régionale est la condition optimale ; le conflit est la conséquence inévitable de la compétition entre grandes puissances.
3.1 L'argument mearsheimerien dans sa version la plus forte
La campagne militaire américano-israélienne contre l'Iran s'inscrit étroitement dans la logique du réalisme offensif. Les frappes contre les installations nucléaires iraniennes, les systèmes de défense aérienne et les infrastructures de proxies représentent une tentative rationnelle de dégrader les capacités d'un concurrent montant avant qu'il n'atteigne le seuil nucléaire. La posture préventive d'Israël, informée par la doctrine de la guerre préventive, s'inscrit pleinement dans le cadre de Mearsheimer. De même pour le calcul stratégique américain : si un Iran doté de l'arme nucléaire modifierait fondamentalement l'équilibre des forces au Moyen-Orient, alors agir avant ce seuil est le choix rationnel.
Un défenseur de Mearsheimer noterait également que les dynamiques escalatoires du conflit sont précisément ce que le réalisme offensif prédit. Lorsqu'une puissance escalade, l'adversaire répond. Cela produit un cycle action-réaction que le réalisme offensif décrit explicitement. La perte de contrôle que déplorent les observateurs n'est pas un échec de la théorie — c'est son intuition centrale : la compétition entre grandes puissances produit des issues tragiques, non des issues optimales.
3.2 L'escalade sans la domination
Pourtant, le résultat diverge des attentes de Mearsheimer de manière fondamentale. Le réalisme offensif postule que la maximisation de la puissance produit un avantage relatif — que l'escalade rationnelle, même à coût élevé, génère des gains stratégiques pour la partie la plus forte. La guerre de 2026 ne le confirme pas.
L'escalade en 2026 ne produit pas la domination mais la diffusion. Les réseaux de proxies iraniens en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen — documentés en détail par l'International Institute for Strategic Studies — se sont activés simultanément sur plusieurs théâtres. La perturbation d'Ormuz impose des coûts non pas principalement à l'Iran mais à l'économie mondiale, y compris aux propres alliés des États-Unis. Les opérations militaires conçues pour concentrer l'avantage stratégique ont au contraire distribué le conflit à travers un réseau plus large d'acteurs et de géographies.
Cela révèle un paradoxe au cœur du réalisme offensif : le comportement de maximisation de la puissance, lorsqu'il est dirigé contre un adversaire en réseau disposant d'un levier sur les goulets d'étranglement, peut produire une perte de contrôle stratégique. L'acteur le plus fort escalade rationnellement et se retrouve pourtant moins maître des résultats qu'avant le début de l'escalade. Le cadre de Mearsheimer explique la décision d'escalader — mais non les conséquences systémiques de l'escalade. Il explique la puissance mais non sa dissipation.
4. Keohane et l'inversion de l'interdépendance
L'institutionnalisme néolibéral de Robert Keohane occupe le pôle opposé du spectre théorique. Là où Waltz et Mearsheimer privilégient la puissance et la compétition, Keohane soutient que les institutions internationales — régimes, normes et cadres coopératifs — atténuent l'anarchie et permettent la coopération même en l'absence d'un hégémon. L'interdépendance, selon lui, crée une vulnérabilité mutuelle qui incite à la retenue.
4.1 L'argument institutionnel dans sa version la plus forte
L'architecture institutionnelle entourant le conflit iranien est substantielle : le Traité de non-prolifération, le régime de garanties de l'AIEA, le cadre du Plan d'action global commun (JCPOA), le Conseil de sécurité des Nations unies et la gouvernance multilatérale de l'énergie à travers l'AIE. Un défenseur de Keohane soutiendrait que ces institutions n'ont pas disparu — elles continuent de fournir de l'information, de faciliter la communication et d'établir des bases pour la coopération. L'AIEA continue de produire des rapports de garanties. L'AIE continue de publier des analyses de marché. Les institutions persistent et fonctionnent, même sous contrainte.
4.2 L'effondrement de la fonction régulatrice
La persistance, toutefois, n'est pas l'efficacité. Le trait distinctif de la performance institutionnelle en 2026 n'est pas l'absence mais l'impuissance. Trois résolutions du Conseil de sécurité ont été frappées de veto. Le cadre du JCPOA est défunt. Les rapports de l'AIEA se poursuivent mais n'exercent aucun effet contraignant sur les opérations militaires. Les normes de protection des civils et de sécurité maritime sont ouvertement violées. Les institutions existent — mais leur fonction régulatrice s'est effondrée.
Plus fondamentalement, le conflit de 2026 révèle ce que l'on peut appeler l'inversion de l'interdépendance. L'affirmation centrale de Keohane est que la vulnérabilité mutuelle créée par l'interdépendance économique incite à la coopération. Les données empiriques de 2026 démontrent le contraire : l'interdépendance énergétique, canalisée par le goulet d'étranglement d'Ormuz, transmet l'instabilité au lieu de la réduire. Lorsque 21 % de la consommation mondiale de pétrole passe par un seul détroit qui est simultanément un théâtre d'opérations militaires, l'interdépendance ne retient pas les belligérants — elle amplifie les conséquences systémiques de leurs actions.
S&P Global estime que 15 à 18 % du commerce mondial de GNL transite par le détroit d'Ormuz. Le rapport spécial de l'AIE de 2025 sur la sécurité énergétique mondiale avait déjà identifié la dépendance concentrée à l'égard des goulets d'étranglement maritimes comme une vulnérabilité structurelle. La guerre de 2026 confirme que cette vulnérabilité n'est pas hypothétique. L'interdépendance, dans ces conditions, devient un vecteur d'instabilité systémique — l'inversion exacte de la prédiction de Keohane.
5. La guerre des goulets d'étranglement — La variable manquante
Aucune des trois théories classiques ne rend adéquatement compte de la centralité stratégique des goulets d'étranglement géographiques. Le modèle structurel de Waltz traite les capacités comme des attributs nationaux agrégés et ne place pas la géographie au premier plan comme variable indépendante. Mearsheimer reconnaît le pouvoir d'arrêt de l'eau mais principalement comme contrainte sur la projection de puissance, non comme instrument de levier asymétrique. L'institutionnalisme de Keohane aborde l'interdépendance mais suppose qu'elle opère à travers des mécanismes de marché diffus plutôt que par des goulets géographiques concentrés.
Le détroit d'Ormuz est la réfutation empirique de ces postulats. Le rapport du Council on Foreign Relations de février 2026 a identifié Ormuz comme le goulet d'étranglement le plus conséquent du système énergétique mondial. Sa perturbation produit des effets immédiats, non linéaires et disproportionnés : flambée des prix pétroliers, gel des marchés d'assurance, réacheminement du transport maritime et absorption en cascade des chocs par les chaînes d'approvisionnement en Asie, en Europe et en Afrique.
La guerre des goulets d'étranglement introduit une dimension que la théorie classique des RI a systématiquement sous-théorisée : le levier non territorial. L'Iran n'a pas besoin de projeter sa puissance au-delà des océans ni de vaincre des forces militaires supérieures. Il lui suffit de menacer un goulet géographique pour imposer des coûts à l'ensemble de l'économie mondiale. Cela représente une forme de puissance stratégique invisible aux métriques de capacité de Waltz, orthogonale au cadre de compétition entre grandes puissances de Mearsheimer et corrosive pour l'interdépendance coopérative de Keohane.
6. L'Iran et l'architecture de la puissance distribuée
La théorie classique des relations internationales est stato-centrée. Elle mesure la puissance au niveau de l'État unitaire : PIB, dépenses militaires, population, capacité nucléaire. Le modèle stratégique iranien opère selon une logique fondamentalement différente.
Le Military Balance 2026 de l'IISS fournit l'évaluation en source ouverte la plus détaillée du réseau de proxies iranien : le Hezbollah au Liban (estimé entre 30 000 et 50 000 combattants avec un arsenal de missiles de précision), les Houthis au Yémen (avec une capacité anti-navire démontrée), et une constellation de milices alliées en Irak et en Syrie. Ce réseau crée une profondeur stratégique sans expansion territoriale, une résilience face aux frappes conventionnelles et une capacité d'escalade élastique.
Ce modèle ne peut être pleinement expliqué par l'analyse structurelle étatique de Waltz, par le cadre de compétition entre grandes puissances de Mearsheimer ni par le paradigme de coopération institutionnelle de Keohane. Il reflète quelque chose de nouveau : la puissance comme architecture en réseau plutôt que comme capacité centralisée. La guerre de 2026 démontre qu'un État dont le budget militaire est 134 fois inférieur à celui de son adversaire peut maintenir une résistance stratégique et imposer des coûts croissants — non parce qu'il est plus fort en termes waltziens, mais parce qu'il opère selon une logique organisationnelle différente.
7. Multipolarité fragmentée — Nommer la nouvelle condition
Le concept introduit dans cet article — la multipolarité fragmentée — exige une définition précise et une différenciation par rapport aux alternatives existantes.
7.1 Définition
La multipolarité fragmentée désigne une condition systémique dans laquelle de multiples centres de pouvoir coexistent sans produire d'équilibre, dans laquelle l'interdépendance transmet l'instabilité plutôt que la coopération, et dans laquelle aucun acteur ou coalition ne possède la capacité d'imposer un ordre systémique. À la différence de la multipolarité classique, qui implique un équilibre entre grandes puissances approximativement équivalentes, la multipolarité fragmentée se caractérise par une asymétrie radicale des capacités, une hétérogénéité des formes de pouvoir et une instabilité systémique persistante comme trait structurel plutôt que comme phase transitoire.
7.2 Différenciation des concepts existants
Le monde multiplexe d'Amitav Acharya saisit la pluralité des acteurs et le déclin de l'hégémonie libérale, mais conserve une évaluation essentiellement optimiste de l'adaptation institutionnelle. Acharya envisage un monde d'ordres qui se chevauchent et coexistent, dans lequel les mécanismes de gouvernance régionale compensent le déclin de l'hégémonie américaine. La multipolarité fragmentée ne partage pas cet optimisme. La guerre de 2026 démontre que les ordres régionaux sont eux-mêmes des lieux de fragmentation, non de compensation.
La nonpolarité de Richard Haass identifie la diffusion du pouvoir des États vers les acteurs non étatiques — observation valide — mais traite cette diffusion comme relativement bénigne, une caractéristique de la complexité de la mondialisation. La multipolarité fragmentée, au contraire, insiste sur le fait que la diffusion du pouvoir ne produit pas la gestion de la complexité mais l'instabilité systémique.
La théorie des complexes régionaux de sécurité de Barry Buzan et Ole Wæver fournit une désagrégation précieuse de la sécurité mondiale en sous-systèmes régionaux. Mais elle suppose que les complexes régionaux sont analytiquement séparables. La guerre de 2026 démontre le contraire : les perturbations d'Ormuz se répercutent simultanément sur les marchés énergétiques mondiaux, les calculs stratégiques chinois, les chaînes d'approvisionnement européennes et les prix alimentaires africains. Les frontières entre complexes régionaux sont devenues analytiquement intenables.
La multipolarité fragmentée se distingue de ces trois concepts par son insistance sur trois traits : la permanence structurelle de l'instabilité, l'hétérogénéité des formes de pouvoir et la transmission des perturbations à travers des domaines auparavant séparables. C'est, en ce sens, un diagnostic plus pessimiste — et, selon les données disponibles, plus exact — de la condition présente.
8. La dimension civilisationnelle — Ibn Khaldoun, Gramsci et la rupture profonde
Les limites de la théorie occidentale des RI ne sont pas seulement empiriques mais épistémologiques. L'exclusion des traditions analytiques non occidentales des cadres canoniques des relations internationales a produit une discipline structurellement incapable de reconnaître certaines formes de transformation systémique. Deux penseurs — l'un issu du Maghreb du XIVe siècle, l'autre d'une prison italienne — éclairent des dimensions de la crise de 2026 que Waltz, Mearsheimer et Keohane ne peuvent atteindre.
8.1 Ibn Khaldoun et l'érosion de la 'asabiyya
La Muqaddima (1377) d'Abd al-Rahman Ibn Khaldoun propose une théorie cyclique de l'essor et du déclin des civilisations centrée sur le concept de 'asabiyya — la solidarité de groupe, la cohésion, le dessein collectif. Dans le modèle d'Ibn Khaldoun, les entités politiques s'élèvent lorsque la 'asabiyya est forte — lorsqu'un groupe possède une cohésion interne suffisante pour agir collectivement, projeter sa puissance et établir son autorité. Elles déclinent lorsque la 'asabiyya s'érode : lorsque le luxe, la complaisance et les divisions internes affaiblissent les liens qui soutenaient l'action cohérente. De manière décisive, le déclin survient alors que les ressources matérielles persistent. L'État conserve ses armées, son trésor, son territoire — mais perd la force cohésive qui rendait ces instruments efficaces.
L'application à la crise de 2026 est précise. Les États-Unis conservent la supériorité militaire selon toutes les métriques conventionnelles — dépenses de défense, capacité technologique, projection de force, arsenal nucléaire. Pourtant, la cohérence nécessaire pour traduire cette supériorité en résultats stratégiques s'est démontrablement érodée. Trois résolutions du Conseil de sécurité frappées de veto reflètent non pas l'absence de la puissance américaine mais l'absence de la capacité américaine à construire des coalitions. Le chaos des marchés énergétiques reflète non pas la faiblesse des institutions mondiales mais leur incapacité à coordonner des réponses collectives. L'ordre dirigé par l'Occident conserve son infrastructure matérielle mais a perdu la 'asabiyya — la solidarité, la légitimité et le dessein collectif — qui faisait fonctionner cette infrastructure comme système de gouvernance.
Le modèle d'Ibn Khaldoun saisit ce que le réalisme structurel de Waltz manque : la possibilité d'une persistance structurelle sans cohérence fonctionnelle. Un système peut demeurer structuré — capacités distribuées, anarchie intacte — et néanmoins perdre sa capacité d'équilibre, parce que les liens sociaux qui rendaient la coordination possible se sont décomposés.
8.2 L'interrègne de Gramsci
Antonio Gramsci, écrivant depuis une prison fasciste au début des années 1930, a diagnostiqué une condition qui résonne avec une précision extraordinaire en 2026 : l'interrègne.
"La crise consiste justement dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître ; dans cet interrègne surgissent les phénomènes morbides les plus variés."
L'"ancien" en 2026, c'est l'ordre occidental d'après-1945 : ses institutions (l'ONU, Bretton Woods, l'OTAN), ses normes (non-prolifération, protection des civils, liberté de navigation) et ses cadres théoriques. Cet ordre n'est pas encore mort — ses institutions persistent, ses normes sont invoquées, ses théories sont enseignées — mais sa capacité à organiser, réguler et stabiliser le système international a manifestement décliné.
Le "nouveau" n'est pas encore né. La Chine propose des alternatives (l'Initiative Ceinture et Route, l'Initiative de sécurité mondiale) mais n'a pas construit d'ordre de substitution. Le Sud global affirme son agentivité mais manque de cohérence institutionnelle. L'Iran démontre sa résilience mais n'offre pas d'alternative systémique. Le nouvel ordre est en gestation mais informe.
Les "symptômes morbides" sont visibles partout : guerres par procuration, instrumentalisation de l'énergie, paralysie institutionnelle, retour de logiques territoriales ataviques, recodage des conflits géopolitiques en luttes eschatologiques. La guerre d'Iran de 2026 est, en termes gramsciens, le symptôme morbide par excellence de l'interrègne.
9. La Chine et la disponibilité civilisationnelle — Une lecture à travers Bennabi
La posture de la Chine dans le conflit de 2026 défie toute classification dans les cadres théoriques occidentaux. Elle évite la confrontation directe (contredisant la prédiction de Mearsheimer d'un conflit inévitable entre grandes puissances). Elle exploite l'interdépendance sans la stabiliser (inversant les attentes de Keohane). Elle opère à l'intérieur de la structure existante mais la remodelle indirectement (au-delà des contraintes structurelles de Waltz).
Malek Bennabi, penseur algérien dont l'œuvre sur les dynamiques civilisationnelles reste sous-estimée dans les académies occidentales, offre un cadre plus éclairant. Le concept central de Bennabi — la colonisabilité — postule que la vulnérabilité civilisationnelle est une condition interne qui précède et rend possible la domination extérieure. Inversement, la disponibilité civilisationnelle — l'alignement des idées, des hommes et des ressources matérielles au sein d'un projet social cohérent — est la précondition d'une action efficace dans le monde.
Le comportement de la Chine en 2026 présente les caractéristiques de la disponibilité civilisationnelle de Bennabi. Pékin ne cherche pas à dominer la crise de 2026. Il cherche à lui survivre. La Chine continue de diversifier ses voies d'approvisionnement énergétique, d'accélérer le développement technologique domestique, de renforcer les systèmes de paiement alternatifs et de construire des architectures institutionnelles parallèles (BRICS, Organisation de coopération de Shanghai, Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures). Elle absorbe les chocs du conflit de 2026 non pas en confrontant militairement les États-Unis mais en construisant les conditions internes d'une autonomie stratégique de long terme.
C'est la puissance comme avantage temporel plutôt que comme domination immédiate. Elle est lisible non à travers Waltz, Mearsheimer ou Keohane, mais à travers Bennabi : la construction patiente de la capacité civilisationnelle comme fondement d'une influence systémique à venir. Là où l'Occident escalade et se fragmente, la Chine construit et attend. Le cadre de Bennabi — développé dans le contexte de la décolonisation, non de la compétition entre grandes puissances — se révèle étonnamment pertinent pour décrire la posture stratégique la plus conséquente du XXIe siècle.
10. Vers un nouveau cadre analytique
La guerre de 2026 démontre que la construction d'un cadre analytique adéquat pour la géopolitique contemporaine exige une synthèse qu'aucune théorie existante ne fournit seule. Les éléments d'un tel cadre, tirés de l'analyse qui précède, comprennent :
L'interdépendance systémique comme vecteur d'instabilité. Keohane avait raison : l'interdépendance est un trait définissant du système international. Il avait tort de penser qu'elle produit la coopération. Dans les conditions de dépendance géographique concentrée, l'interdépendance transmet et amplifie la perturbation. Un nouveau cadre doit théoriser l'interdépendance comme variable à double valence : coopérative dans des conditions diffuses, déstabilisatrice dans des conditions concentrées.
Les structures de pouvoir en réseau. Les théories classiques mesurent la puissance au niveau de l'État. Le réseau de proxies iranien démontre que la puissance peut être exercée à travers des architectures distribuées et non étatiques qui résistent à la dégradation militaire conventionnelle. Un nouveau cadre doit intégrer l'analyse de réseau comme outil méthodologique central.
La géopolitique des goulets d'étranglement. La géographie n'est pas seulement une contrainte sur la projection de puissance (Mearsheimer) ou une condition de fond (Waltz). C'est un instrument actif de levier stratégique. Un nouveau cadre doit placer les goulets géographiques — Ormuz, Malacca, Suez, Bab-el-Mandeb — au centre de l'analyse systémique.
Les dynamiques d'escalade non linéaires. La théorie classique de la dissuasion et le réalisme offensif supposent une escalade rationnelle aux conséquences prévisibles. La guerre de 2026 démontre que l'escalade dans un système en réseau et interdépendant produit des effets non linéaires : conséquences disproportionnées, perturbations en cascade et perte de contrôle stratégique par toutes les parties.
La temporalité civilisationnelle. Le modèle cyclique d'Ibn Khaldoun et le concept de disponibilité civilisationnelle de Bennabi introduisent une dimension temporelle absente de la théorie occidentale des RI. La structure de Waltz est essentiellement statique ; la compétition de Mearsheimer est perpétuelle ; la coopération de Keohane est anhistorique. Un nouveau cadre doit rendre compte du fait que les civilisations opèrent sur des échelles temporelles différentes — que la patience de la Chine, la résilience de l'Iran et l'urgence de l'Amérique reflètent non seulement des stratégies différentes mais des temporalités civilisationnelles différentes.
Les théories occidentales classiques demeurent nécessaires à toute analyse sérieuse des relations internationales. Mais elles sont insuffisantes. La tâche à venir n'est pas de rejeter Waltz, Mearsheimer et Keohane mais de les enchâsser dans une architecture intellectuelle plus large et plus pluraliste, puisant dans l'ensemble des traditions analytiques mondiales — y compris celles systématiquement exclues de l'académie occidentale.
La guerre contre l'Iran ne signale pas l'effondrement de la puissance occidentale. Les États-Unis demeurent la force militaire la plus redoutable de la planète. Leurs réseaux d'alliances, leurs capacités technologiques et leur poids économique restent intacts en termes absolus. Ce que la guerre de 2026 signale est différent et, à certains égards, plus profond : la fin du monopole stratégique et théorique de l'Occident sur l'interprétation et l'organisation de l'ordre international.
Waltz explique la structure — mais non pourquoi la structure ne stabilise plus. Mearsheimer explique la quête de puissance — mais non la perte de contrôle que la puissance produit. Keohane explique la coopération — mais non son inversion dans les conditions d'interdépendance concentrée. Ibn Khaldoun explique la décomposition de la cohésion au sein de civilisations matériellement puissantes. Gramsci nomme l'interrègne dans lequel les anciens ordres persistent sans gouverner et les nouveaux ordres gestent sans naître. Bennabi éclaire la construction patiente de la capacité civilisationnelle qui sous-tend la posture stratégique chinoise. Fanon et Mbembe rappellent que l'ordre actuel a toujours été, pour une grande partie du monde, vécu non comme gouvernance libérale mais comme domination structurée.
Le système émergent est structurellement contraint, stratégiquement instable et théoriquement sous-défini. C'est un système dans lequel la puissance persiste mais le contrôle se dissipe, dans lequel les institutions durent mais ne régulent pas, et dans lequel les cadres analytiques hérités du XXe siècle éclairent des fragments du tout sans le comprendre.
Le monde n'est plus gouverné par un paradigme unique — mais par des logiques concurrentes. La tâche de la prochaine génération d'universitaires est de construire un cadre à la mesure de cette complexité : un cadre qui intègre l'analyse structurelle à la temporalité civilisationnelle, la théorie des réseaux à la géopolitique des goulets d'étranglement, et les traditions canoniques occidentales aux ressources intellectuelles du Sud global. Ce n'est pas un acte de charité intellectuelle. C'est une condition de survie analytique.
K.M. Panikkar, écrivant en 1953, soutenait que l'époque Vasco de Gama — la période de domination maritime occidentale sur l'Asie — avait pris fin, et que cette fin imposerait une réorientation fondamentale de l'histoire et de la politique mondiales. Sept décennies plus tard, la réorientation intellectuelle qu'il appelait de ses vœux a à peine commencé. La guerre d'Iran de 2026 la rend non seulement souhaitable mais inévitable.
Laala Bechetoula
Historien, journaliste et analyste géopolitique indépendant
Laghouat, Algérie
Avril 2026
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Laala Bechetoula est un analyste et écrivain politique algérien spécialisé dans la géopolitique du Moyen-Orient, la politique étrangère occidentale et la question palestinienne.
La source originale de cet article est Mondialisation.ca
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Par Laala Bechetoula
