À Bruxelles, la politique étrangère européenne dérive entre un vide de leadership et une concentration croissante du pouvoir. Derrière les apparences institutionnelles, une lutte silencieuse redessine qui parle - et décide - au nom de l'Europe, avec une conséquence claire : l'irrélevance croissante de l'Union européenne en tant qu'acteur diplomatique crédible.
Kallas sans pouvoir : une haute représentante de façade
Il y a quelque chose de plus en plus gênant à observer Kaja Kallas tenter d'incarner la fonction pour laquelle elle a été nommée. Le titre - Haute représentante de l'Union européenne pour les affaires étrangères - évoque autorité, cohérence et leadership. La réalité, à Bruxelles aujourd'hui, ressemble davantage à une improvisation sous contrainte.
Kallas était censée apporter clarté et fermeté, notamment vis-à-vis de la Russie. À la place, c'est une présence diplomatique hésitante, souvent décousue, qui s'est imposée, incapable de construire un discours cohérent - par exemple lorsqu'elle a proposé une ambitieuse initiative de soutien militaire de plusieurs milliards d'euros à l'Ukraine, rapidement corrigée par les États membres, sans parvenir à la défendre ni à la reformuler politiquement, laissant l'impression d'une proposition lancée sans stratégie pour la soutenir.
Dans les réunions comme dans ses prises de parole publiques, elle peine à projeter le récit stratégique qu'exige la fonction. Car la diplomatie est autant une affaire de langage que de puissance - et ici, le décalage est visible. Comme l'a montré Michel Foucault dans L'Archéologie du savoir, le discours n'est pas simplement descriptif, il est constitutif : il produit de l'autorité, définit ce qui peut être dit et structure le champ même de l'action. Dans cette perspective, l'incapacité à formuler un récit clair et cohérent n'est pas un simple défaut de communication : elle révèle une perte de pouvoir plus profonde, dans la mesure où l'acteur ne parvient plus à imposer du sens, à fixer les termes du débat ni à établir une position stratégique identifiable.
Ses déclarations manquent ainsi fréquemment de précision et de cohérence - par exemple lorsqu'elle a exposé la position de l'UE sur le Moyen-Orient, alternant entre appels à la désescalade et réaffirmations de soutien à Israël sans définir clairement de conditions, de lignes rouges ou d'objectifs politiques - laissant journalistes et diplomates en quête de sens plutôt que de direction.
Plus inquiétant encore est ce sentiment, largement partagé mais rarement exprimé publiquement à Bruxelles, qu'elle n'est pas prise au sérieux - ni par les grandes capitales européennes, ni par les partenaires extérieurs. L'annulation, à court préavis, d'une réunion de haut niveau à Washington a été perçue comme bien plus qu'un simple problème d'agenda : un signal de faiblesse. Même son propre aveu qu'elle "apprendra sur le tas" n'a guère rassuré, dans une fonction qui ne laisse aucune place à l'apprentissage.
Certes, la tâche est presque impossible. Mais c'est précisément là que réside le problème : Kallas n'a pas réussi à dépasser les limites structurelles du poste. Elle semble au contraire enfermée en leur sein - incapable d'imposer une ligne, de construire un consensus, et progressivement reléguée à la marge du domaine qu'elle est censée diriger.
Un coup silencieux : Ursula von der Leyen prend la main
Si Kallas incarne la faiblesse, Ursula von der Leyen en est le parfait contrepoint. La présidente de la Commission européenne ne s'est pas contentée de combler un vide : elle s'y est installée, méthodiquement.
Crise après crise, von der Leyen s'est imposée comme la voix de facto de l'Europe à l'étranger. Que ce soit sur l'Ukraine, le Moyen-Orient ou les relations transatlantiques, elle parle la première, parle plus fort, et de plus en plus souvent seule - malgré les protestations de plusieurs chefs d'État et de gouvernement. Ce n'est pas un hasard, mais le fruit d'une stratégie assumée : faire de la Commission le centre de gravité de la politique étrangère européenne.
Les conséquences sont profondes. De nouveaux commissaires gèrent désormais des portefeuilles extérieurs qui relevaient autrefois directement de la Haute représentante. Des structures administratives entières - directions générales dotées d'expertise, de budgets et de réseaux diplomatiques - ont été construites au sein même de la Commission. La politique de sanctions, autrefois processus partagé, est aujourd'hui largement pilotée depuis ses services. Même la défense, au moins dans sa dimension industrielle, a été réappropriée.
Le résultat ressemble à ce que beaucoup, en privé à Bruxelles, décrivent comme un coup institutionnel silencieux - un "coup blanc", mené non pas frontalement, mais par accumulation de pouvoir et manœuvres en coulisses. Aucun traité n'a été modifié, aucune compétence officiellement transférée. Pourtant, dans les faits, la politique étrangère s'est progressivement déplacée du Service européen pour l'action extérieure vers la présidence de la Commission.
Des tensions apparaissent. Selon Politico, plusieurs gouvernements s'agacent de ce qu'ils perçoivent comme un dépassement de mandat, notamment dans les moments géopolitiques les plus sensibles. Mais cette irritation ne s'est pas traduite par résistance. Et faute de résistance, la bascule se poursuit.
Kallas, elle, se retrouve cantonnée à l'espace résiduel : symbolique, procédural, de plus en plus marginal.
Gaza, Iran : le prix du double standard
Rien n'a davantage exposé cette confusion institutionnelle que la gestion européenne du Moyen-Orient. Car ici, la question n'est pas seulement de savoir qui parle, mais ce qui est dit - ou non.
Sur Gaza, l'Union est apparue divisée, hésitante, parfois contradictoire. Certains États membres, comme l'Espagne, réclamaient une position plus ferme sur le respect du droit international et humanitaire par Israël ; d'autres allaient jusqu'à demander des sanctions. Dans ce paysage fracturé, Kallas n'a pas su imposer une ligne européenne cohérente, laissant s'installer l'idée d'une Union complice en génocide. Sa posture ambiguë lui a coûté un capital politique précieux, notamment auprès des pays les plus critiques vis-à-vis d'Israël.
Dans le même temps, la ligne plus tranchée de von der Leyen - largement perçue comme alignée sur Israël - a accentué les divisions. Le résultat n'a pas été un compromis, mais une dissonance : une pluralité de voix, des signaux contradictoires, aucune stratégie lisible, et une érosion massive de l'image et de la crédibilité morale de l'Union.
Le schéma s'est répété avec l'Iran. Face aux bombardements israélo-américains - incluant le bombardement sur l'école des filles qui a tué 165 d'elles - l'Union n'a pas exprimé de condamnation claire, avant de dénoncer la riposte iranienne et son droit de propre défense. Pour de nombreux observateurs, il ne s'agit plus d'une simple incohérence, mais d'un véritable problème de crédibilité - dont ni Kallas ni von der Leyen ne semblent mesurer pleinement la portée.
Le coût dépasse largement les querelles internes. Dans une grande partie du Sud global, l'Union est désormais perçue comme appliquant le droit international à géométrie variable. Kallas a payé le prix politique immédiat. Mais le problème est plus profond : une Union incapable d'aligner ses valeurs proclamées avec ses actes.
Une Europe sans voix : qui décide encore ?
Ce qui se dessine, au fond, n'est pas seulement une crise de leadership, mais un vide. Une Europe omniprésente économiquement, mais absente diplomatiquement là où cela compte vraiment.
Faute de stratégie, les sanctions sont devenues l'outil par défaut, appliqué de manière sélective et à géométrie variable. Visibles, mesurables, relativement faciles à adopter. Mais elles ne sont pas de la diplomatie. Elles punissent, elles signalent - elles ne résolvent pas. Et surtout, elles tendent à remplacer la réflexion politique, devenant un raccourci plutôt qu'un instrument.
Pendant ce temps, la véritable diplomatie se joue ailleurs : à Pékin, Washington, Moscou, Doha ou Islamabad, souvent dans des formats qui contournent Bruxelles. L'Union, malgré son poids, donne le sentiment de suivre plutôt que d'orienter.
Dans ce contexte, la question "qui est aux commandes ?" devient presque secondaire. Kallas ne semble pas l'être. Von der Leyen, peut-être - mais sans mandat politique clair pour unifier les États membres. Et ces derniers restent divisés, privilégiant leurs canaux nationaux.
La conclusion est inconfortable : personne ne contrôle vraiment. Le système dérive - à la fois par construction et par défaut - vers un leadership fragmenté.
Les faiblesses et les limites de Kallas rendent cette dérive visible. L'hyperactivité et les tendances centralisatrices de von der Leyen l'accélèrent. Et dans un monde structuré par la puissance et la compétition stratégique, il reste de moins en moins d'espace pour une telle ambiguïté. Parte superior do formulário. Parte inferior do formulário.
Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
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