01/04/2026 reseauinternational.net  19min #309633

« Barbare » : la guerre en Iran endommage l'une des plus belles villes du monde, Ispahan

par Naama Riba

Les monuments emblématiques d'Ispahan, parmi les plus grandes réalisations de l'architecture islamique, ont été endommagés ces dernières semaines par des bombardements, alors même que certaines voix iraniennes dirigent leur colère ailleurs.

L'entrée de la mosquée du Shah, un élément emblématique de la splendeur architecturale d'Ispahan. Photo Morteza Nikoubazl / NurPhoto via AFP

Ispahan, au même titre que Téhéran, a été soumise à de violents bombardements depuis le début de la guerre en Iran. Selon des témoignages et des rapports sur les réseaux sociaux et dans la presse internationale, au moins dix bâtiments historiques majeurs de la ville, dont plusieurs sites classés au patrimoine mondial de l'UNESCO, ont subi des dommages causés par des explosions ces derniers jours.

Parmi les sites endommagés figurent le palais de Tchehel Sotoun et le palais d'Ali Qapu, datant du XVIIe siècle ; la mosquée du Vendredi d'Ispahan, l'une des plus anciennes structures religieuses d'Iran, dont la construction a débuté au VIIIe siècle et s'est poursuivie pendant 1200 ans ; et la Talar-e-Sharaf (salle Ashraf), l'un des espaces les plus magnifiques préservés de la période safavide (1501-1722), utilisée pour les réceptions officielles des hôtes étrangers. Ces sites rejoignent le palais de Golestan à Téhéran, endommagé au début de la guerre.

Des experts en architecture et en art avaient mis en garde au début de la guerre contre les risques encourus par les sites patrimoniaux iraniens, en particulier à  Ispahan. Les dommages causés à de tels sites sont interdits par la Convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, qu'Israël a signée. Les dommages intentionnels sont définis comme un crime de guerre en vertu du droit international et du Deuxième Protocole de 1999 à la Convention, qui a établi des protections plus strictes et des sanctions pénales pour les violations dans les conflits tant internes qu'internationaux.

Le palais de Tchehel Sotoun en 2024. Construit par Abbas II au milieu du XVIIe siècle. Photo Mustafa Noori / Middle East Images

Dégâts au palais de Tchehel Sotoun plus tôt ce mois-ci. Photo Réseaux sociaux / Reuters

Le gouverneur d'Ispahan, Mehdi Jamalinejad, a qualifié les attaques de "barbares" sur X. "Au XXIe siècle, avec les armes les plus avancées, ils visent les plus anciens symboles de la civilisation", a-t-il écrit. "Le pont Si-o-se Pol (pont aux 33 arches) et la place Naqsh-e Jahan (place de l'Imam) ne sont pas seulement des monuments, mais des témoignages vivants de la coexistence entre les religions et les peuples. Ces projectiles ont frappé le cœur de la mémoire collective de l'humanité. Le monde ne doit pas rester silencieux face à ces crimes".

Un miroir de l'Iran

La beauté d'Ispahan a été documentée dans des ouvrages iraniens et internationaux. L'écrivain français André Malraux, qui l'a visitée en 1929, l'a comparée à Florence. L'expression "Ispahan nesf-e jahan", signifiant "Ispahan est la moitié du monde", est un proverbe persan vieux de plusieurs siècles qui reflète la beauté extraordinaire et la richesse culturelle de la ville. L'expression est également bien connue parmi les Juifs iraniens, faisant référence à la beauté de ses jardins, palais et fontaines.

La figure la plus responsable de la formation d'Ispahan est Abbas Ier, connu sous le nom d'Abbas le Grand, le souverain le plus éminent de la dynastie safavide, qui a gouverné l'Iran entre les XVIe et XVIIIe siècles. En 1598, Abbas déclara Ispahan comme sa capitale et entreprit d'en faire la ville la plus belle et la plus avancée du monde. Il rassembla les principaux architectes, artistes et constructeurs de tout l'empire, ainsi que des marchands et des diplomates attirés par sa position centrale sur la  route de la soie.

Des panneaux de signalisation bleu et blanc, officiellement connus sous le nom de Bouclier bleu, sont installés à l'extérieur de l'historique palais de Tchehel Sotoun à Ispahan, en Iran, le 11 mars 2026. Photo Morteza Nikoubazl / NurPhoto

Selon David Menashri, responsable du Département d'histoire du Moyen-Orient et de l'Afrique à l'Université de Tel-Aviv et directeur fondateur du Centre Alliance d'études iraniennes, l'identité iranienne est constituée de multiples couches qui favorisent à la fois le pluralisme et un lien profond avec l'histoire culturelle.

"L'Iran a connu de nombreuses invasions, mais a toujours préservé son identité sous tous les régimes. Sa culture repose sur trois fondements : l'ancienne identité nationale perse enracinée dans la monarchie, de Cyrus le Grand au XXe siècle ; l'héritage islamique chiite ; et un concept moderne de liberté qui s'est développé au cours des 200 dernières années grâce au contact avec l'Occident". [sic]

Le palais d'Ali Qapu après une frappe aérienne. Photo Agence de presse Tasnim

Cette complexité a contribué à d'importantes bouleversements politiques, notamment la Révolution constitutionnelle de 1906 et la Révolution islamique de 1979, ainsi qu'à de nombreux mouvements de protestation tels que "Femme, Vie, Liberté" en 2022 et les manifestations qui ont éclaté en janvier de cette année.

Menashri souligne également la préservation de Persépolis, la capitale cérémonielle de l'Empire perse, qui est restée intacte après 1979.

"Les présidents iraniens l'ont visitée, même si Khamenei ne l'a pas fait. Ils ont cherché à fusionner les éléments culturels", dit-il.

Interrogé sur les dommages causés à Ispahan, il ajoute : "Nous commettons beaucoup d'erreurs. Les sites du patrimoine national ne devraient pas être endommagés, surtout si l'on veut le soutien des jeunes générations. Cela ne sert à rien. Ispahan est la plus belle ville d'Iran. Même ceux qui s'opposent au régime ne sont pas heureux de voir ces symboles endommagés. Ils visitent encore des sites comme la tombe de Cyrus, malgré les restrictions".

La mosquée du Shah, un chef-d'œuvre architectural construit par Abbas Ier. Photo Jean-Pierre de Mann / Robert Har

"La priorité est claire : libérer l'Iran"

Au cœur d'Ispahan se trouve une vaste place rectangulaire, longue de 560 mètres et large de 160 mètres, entourée de deux niveaux d'arcades et de boutiques reliées au bazar. Aujourd'hui, elle s'appelle officiellement place de l'Imam, mais beaucoup utilisent encore son nom d'origine, place Naqsh-e Jahan, signifiant "Image du Monde".

La place intègre des bâtiments religieux, commerciaux et gouvernementaux, ce qui explique pourquoi ses environs ont été touchés par les attaques. Des rapports indiquent que des structures dans la zone ont subi des dommages causés par les explosions.

Selon le  site web de l'UNESCO, la place servait autrefois de centre de la vie safavide, englobant la culture, l'économie, la religion, la gouvernance et l'activité sociale. "Sa vaste esplanade sablonneuse était utilisée pour les célébrations, les promenades, les exécutions publiques, pour jouer au polo et pour rassembler les troupes", explique le site. "au-dessus du portique menant au grand bazar Qeyssariyeh, un balcon accueillait des musiciens donnant des concerts publics ; le tâlâr [terme persan désignant un balcon surélevé et proéminent] d'Ali Qapu était relié par l'arrière à la salle du trône, où le shah recevait parfois les ambassadeurs".

La mosquée du Vendredi [Masjed-e-Jame] d'Ispahan, l'une des plus anciennes structures religieuses d'Iran. Photo HAMID ESPANANI

Ispahan a précédé la planification européenne qui a caractérisé la Révolution industrielle et comprenait déjà une séquence d'avenues et de jardins. À cette époque, les villes se développaient encore de manière organique, rue par rue, selon les besoins de leurs habitants. Abbas Ier décida d'établir un nouveau centre-ville et fut parmi les premiers souverains à mettre en œuvre une planification monumentale à long terme. Le boulevard Chahar Bagh ("Quatre Jardins") relie la place Naqsh-e Jahan, et les bâtiments situés le long de celui-ci ont également subi des dommages causés par les explosions.

La structure centrale de la place est la mosquée du Shah, construite sur ordre d'Abbas Ier. Elle est considérée comme l'une des plus grandes réalisations de l'histoire de l'architecture islamique. La structure est composée de 18 millions de briques et de 475 000 carreaux. Son élément le plus frappant est un double dôme de 52 mètres de haut, recouvert de carreaux combinant des motifs d'arabesques en sept couleurs. Des photographies du dôme prises au cours des deux dernières semaines, avec en arrière-plan une épaisse fumée noire, témoignent de ce qui se passe dans la ville.

Le palais de Tchehel Sotoun, construit par Abbas II au milieu du XVIIe siècle, se trouve à environ cinq minutes à pied de la place centrale. Photo RÉSEAUX SOCIAUX / REUTERS

L'entrée de la mosquée du Shah est l'un des exploits architecturaux les plus célèbres de l' architecture islamique. L'architecte a conçu une porte alignée sur les côtés de la place, flanquée de deux minarets. L'élément le plus frappant est le muqarnas, une forme d'ornementation en stalactite. L'explosion dans la zone de la mosquée a provoqué la chute de parties du muqarnas et endommagé des carreaux colorés supplémentaires.

Le palais de Tchehel Sotoun [40 colonnes], construit par Abbas II au milieu du XVIIe siècle, se trouve à environ cinq minutes à pied de la place centrale. Il était le site des fêtes et cérémonies les plus magnifiques de la dynastie safavide. Aujourd'hui, le palais sert de musée et constitue l'une des principales attractions touristiques d'Ispahan.

D'immenses fresques dans la salle principale du palais représentent des scènes de batailles et de la vie de cour. Le palais et son jardin font partie des neuf jardins persans d'Iran qui ont été conjointement désignés site du patrimoine mondial en 2011. Le palais a subi certains des dégâts les plus graves : une fresque a été affectée par les vibrations, des œuvres en miroir sur les plafonds se sont fissurées et brisées, et des carreaux et des fenêtres sur les façades ont été endommagés.

Le palais d'Ali Qapu ("La Haute Porte") relie la place Naqsh-e Jahan au complexe du palais safavide et est intégré aux arcades entourant la place. Sa construction a commencé sous Abbas Ier et s'est poursuivie jusqu'à la fin du XVIIe siècle. L'historien Stephen P. Blake décrit la structure comme exceptionnellement verticale pour son époque, la comparant à un premier gratte-ciel.

En Europe à cette époque, les bâtiments élevés étaient principalement des églises, alors qu'il s'agissait ici d'une structure laïque. L'énorme balcon au troisième étage, soutenu par 18 colonnes en bois, permettait au Shah d'observer les parties de polo et les défilés organisés sur la place.

La place de l'Imam, à l'origine nommée Naqsh-e Jahan ("Image du Monde"). Photo Francesco Bandarin / Unesco

L'espace le plus impressionnant du palais est la salle de musique. Son plafond présente également des muqarnas, similaires à ceux des mosquées, mais avec un dessin différent : ici, ils sont décoratifs plutôt que structurels, et chaque élément est perforé d'ouvertures en forme de jarres, de bouteilles de vin à long col et d'instruments de musique. Selon les rapports, les explosions ont brisé des éléments en bois et en verre sur la façade donnant sur la place. Des fissures dans les muqarnas, des morceaux d'ornementation tombés dans la salle de musique et des dommages aux fresques ont également été signalés.

Selon l'architecte Navid Taheri, originaire d'Ispahan et vivant désormais en France, qui s'est exprimé auprès de Haaretz, les organisations internationales agissent avec hypocrisie envers l'Iran.

"L'hypocrisie de ces organisations internationales soi-disant"neutres"est stupéfiante", dit-il. "Elles publient des déclarations sur les dommages potentiels causés à des briques et du verre, tout en restant silencieuses sur le véritable massacre de dizaines de milliers de jeunes Iraniens il y a à peine 50 jours [affirmation qui demande à être étayée, NdT]. Parmi ceux qui ont été massacrés se trouvaient de nombreux architectes, restaurateurs et designers talentueux - les personnes mêmes qui sont le souffle vivant de notre patrimoine".

"Même parmi les experts", a déclaré Taheri, "la priorité est claire : libérer l'Iran de l'emprise de la dictature [avec l'aide des bombardiers usraéliens ?, NdT] est bien plus important que n'importe quel monument historique".

Taheri souligne plusieurs points supplémentaires qui ont été négligés et qui font écho à la préservation des sites patrimoniaux en Israël.

"Nous avons en fait un ministère du Patrimoine culturel et du Tourisme, qui possède même son propre collège spécialisé. Je suis moi-même titulaire d'une maîtrise en restauration de bâtiments historiques et de tissus urbains de l'Université de Téhéran", a-t-il noté. "Nous avons donc beaucoup d'experts ; le véritable problème est le manque de budget pour la restauration. Même pour les sites inscrits sur la Liste du patrimoine national, le financement fourni est loin d'être suffisant".

Taheri indique que la situation est "légèrement meilleure" pour les sites sous la supervision de l'UNESCO et la  Liste du patrimoine mondial, mais qu'au cours de la dernière décennie, "de nombreux bâtiments historiques moins importants ont été confiés à des entrepreneurs privés par le biais d'accords avec le ministère du Patrimoine culturel. Ces sites sont restaurés et réaffectés à de nouveaux usages, tels que des hôtels ou des centres culturels, pour assurer leur survie".

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"Cette université a été construite avec une magnificence digne de ce peuple de penseurs et de poètes, où la culture de l'esprit fut en honneur depuis les vieux âges"

En 1904, l'écrivain Pierre Lot publie Vers Ispahan, un récit de voyage. En voici un extrait, où il raconte sa visite à la Madraseh-ye Chahar Bagh, aussi appelée madrassa des quatre jardins ou encore l'École de la Mère du Chah, construite entre 1706 et 1711 sur l'avenue Chahar Bagh Abbasi, sous le du dernier roi séfévide Chah Hossein. Le financement de l'école était assuré par les revenus d'un grand caravansérail situé à proximité et appartenant à la mère du sultan. Aujourd'hui, ce caravansérail est  l'Hôtel Abbassi.

en.wikipedia.org - Monuments modernes de la Perse mesurés, dessinés et décrits, éd. Morel, 1867

Quand commence à baisser le soleil, je prends le chemin de l'antique École de théologie musulmane, appelée l'École de la Mère du Chah, le prince D... ayant eu la bonté de me donner un introducteur pour me présenter au prêtre qui la dirige.

L'avenue large et droite qui y conduit - inutile de demander qui l'a tracée - c'est le Chah Abbas, toujours le Chah Abbas ; à Ispahan, tout ce qui diffère des ruelles tortueuses coutumières aux villes de Perse fut l'œuvre de ce prince. La belle avenue est bordée de platanes centenaires, dont on a émondé les branches inférieures, à la mode persane, pour faire monter plus droit leurs troncs blancs comme de l'ivoire, leur donner l'aspect de colonnes, épanouies et feuillues seulement vers le sommet. Et, des deux côtés de la voie, s'ouvrent quantité de portiques délabrés, qui eurent jadis des cadres de faïence, et que surmontent les armes de l'Iran : devant le soleil, un lion tenant un glaive.

Cette université - qui date de trois siècles et où le programme des études n'a pas varié depuis la fondation - a été construite avec une magnificence digne de ce peuple de penseurs et de poètes, où la culture de l'esprit fut en honneur depuis les vieux âges. On est ébloui dès l'abord par le luxe de l'entrée ; dans une muraille lisse, en émail blanc et bleu, c'est une sorte de renfoncement gigantesque, une caverne à haute ouverture ogivale, toute frangée, au-dedans, d'une pluie de stalactites bleues et jaunes.

Quant à la porte elle-même, ses deux battants de cèdre - qui ont bien quinze ou dix-huit pieds de hauteur - sont entièrement revêtus d'un blindage d'argent fin, d'argent repoussé et ciselé, représentant des entrelacs d'arabesques et de roses, où se mêlent des inscriptions religieuses en vermeil ; ces orfèvreries, bien entendu, ont subi l'injure du temps et de l'invasion afghane ; usées, bossuées, arrachées par place, elles évoquent très mélancoliquement la période sans retour des luxes fous et des raffinements exquis.

Lorsqu'on entre sous cette voûte à franges multiples, dans cette espèce de vestibule monumental qui précède le jardin, on voit le ruissellement des stalactites se diviser en coulées régulières le long des parois intérieures, dont les émaux représentent de chimériques feuillages bleus, traversés d'inscriptions, de sentences anciennes aux lettres d'un blanc bleuâtre ; le jardin apparaît aussi au fond, encadré dans l'énorme baie de faïence : un éden triste, où des buissons d'églantines et de roses fleurissent à l'ombre des platanes de trois cents ans. Le long de ce passage, qui a l'air de mener à quelque palais de féerie, les humbles petits marchands de thé, de bonbons et de fraises ont installé leurs tables, leurs plateaux ornés de bouquets de roses. Et nous croisons un groupe d'étudiants qui sortent de leur école, jeunes hommes aux regards de fanatisme et d'entêtement, aux figures sombres sous de larges turbans de prêtre.

Le jardin est carré, enclos de murs d'émail qui ont bien cinquante pieds, et maintenu dans la nuit verte par ces vénérables platanes grands comme des baobabs qui recouvrent tout de leurs ramures ; au milieu, un jet d'eau dans un bassin de marbre, et partout, bordant les petites allées aux dalles verdies, ces deux sortes de fleurs qui se mêlent toujours dans les jardins de la Perse : les roses roses, doubles, très parfumées, et les simples églantines blanches. Églantiers et rosiers, sous l'oppression de ces hautes murailles bleues et de ces vieux platanes, ont allongé sans mesure leurs branches trop frêles, qui s'accrochent aux troncs géants et puis retombent comme éplorées, mais qui toutes s'épuisent à fleurir. L'accès du lieu étant permis à chaque musulman qui passe, les bonnes gens du peuple, attirés par la fraîcheur et l'ombre, sont assis ou allongés sur des dalles et fument des kalyans, dont on entend de tous côtés les petits gargouillis familiers. Tandis qu'en haut, c'est un tapage de volière ; les branches sont pleines de nids ; mésanges, pinsons, moineaux ont élu demeure dans cet asile du calme, et les hirondelles aussi ont accroché leurs maisons partout le long des toits. Ces murs qui enferment le jardin ne sont du haut en bas qu'une immense mosaïque de tous les bleus, et trois rangs d'ouvertures ogivales s'y étagent, donnant jour aux cellules pour la méditation solitaire des jeunes prêtres. Au milieu de chacune des faces du quadrilatère, une ogive colossale, pareille à celle de l'entrée, laisse voir une voûte qui ruisselle de gouttelettes de faïence, de glaçons couleur lapis ou couleur safran.

Et l'ogive du fond, la plus magnifique des quatre, est flanquée de deux minarets, de deux fuseaux bleus qui s'en vont pointer dans le ciel ; elle mène à la mosquée de l'école, dont on aperçoit là-haut, au-dessus des antiques ramures, le dôme en forme de turban. Le long des minarets, de grandes inscriptions religieuses d'émail blanc s'enroulent en spirale, depuis la base jusqu'au sommet où elles se terminent éblouissantes, en pleine lumière ; quant au dôme, il est semé de fleurs d'émail jaune et de feuillages d'émail vert, qui brodent des complications de kaléidoscope par-dessus les arabesques bleues. Levant la tête, du fond de l'ombre où l'on est, à travers les hauts feuillages qui dissimulent la décrépitude et la ruine, on entrevoit sur le ciel limpide tout ce luxe de joaillerie, que le soleil de Perse éclaire fastueusement, à grands flots glorieux.

Décrépitude et ruine, quand on y regarde attentivement ; derniers mirages de magnificence qui ne dureront plus que quelques années ; le dôme est lézardé, les minarets se découronnent de leurs fines galeries à jour ; et le revêtement d'émail, dont la couleur demeure aussi fraîche qu'au grand siècle, est tombé en maints endroits, découvrant les grisailles de la brique, laissant voir des trous et des fissures où l'herbe, les plantes sauvages commencent de s'accrocher. On a du reste le sentiment que tout cela s'en va sans espoir, s'en va comme la Perse ancienne et charmante, est à jamais irréparable.

Par de petits escaliers roides et sombres, où manque plus d'une marche, nous montons aux cellules des étudiants. La plupart sont depuis longtemps abandonnées, pleines de cendre, de fiente d'oiseau, de plumes de hibou ; dans quelques-unes seulement, de vieux manuscrits religieux et un tapis de prière témoignent que l'on vient méditer encore. Il en est qui ont vue sur le jardin ombreux, sur ses dalles verdies et ses buissons de roses, sur tout le petit bocage triste où l'on entend la chanson des oiseaux et le gargouillis tranquille des kalyans. Il en est aussi qui regardent la vaste campagne, la blancheur des champs de pavots, avec un peu de désert à l'horizon, et ces autres blancheurs là-bas, plus argentées : les neiges des sommets. Quelles retraites choisies, pour y suivre des rêves de mysticisme oriental, ces cellules, dans le calme de cette ville en ruines, et entourée de solitudes !...

Un dédale d'escaliers et de couloirs nous conduit auprès du vieux prêtre qui dirige ce fantôme d'école. Il habite la pénombre d'une grotte d'émail bleu, sorte de loggia avec un balcon d'où l'on domine tout l'intérieur de la mosquée. Et c'est une impression saisissante que de voir apparaître ce sanctuaire et ce mihrab, ces choses que je croyais interdites à mes yeux d'infidèle. Le prêtre maigre et pâle, en robe noire et turban noir, est assis sur un tapis de prière, en compagnie de son fils, enfant d'une douzaine d'années, vêtu de noir pareil, figure de petit mystique étiolé dans l'ombre sainte ; deux ou trois graves vieillards sont accroupis alentour, et chacun tient sa rose à la main, avec la même grâce un peu maniérée que les personnages des anciennes miniatures. Ils étaient là à rêver ou à deviser de choses religieuses ; après de grands saluts et de longs échanges de politesse, ils nous font asseoir sur des coussins, on apporte pour nous des kalyans [narguilés/chichas], des tasses de thé, et puis la conversation s'engage, lente, eux sentant leurs roses avec une affectation vieillotte, ou bien suivant d'un œil atone la descente d'un rayon de soleil le long des émaux admirables, dans le lointain du sanctuaire. Les nuances de cette mosquée et le chatoiement de ces murailles me détournent d'écouter ; il me semble que je regarde, à travers une glace bleue, quelque palais du Génie des cavernes, tout en cristallisations et en stalactites. Lapis et turquoise toujours, gloire et apothéose des bleus. Les coulées de petits glaçons bleus, de petits prismes bleus affluent de la coupole, s'épandent çà et là sur les multiples broderies bleues des parois... Une complication effrénée dans le détail, arrivant à produire de la simplicité et du calme dans l'ensemble : tel est, ici comme partout, le grand mystère de l'art persan.

Mais quel délabrement funèbre ! Le prêtre au turban noir se lamente de voir s'en aller en poussière sa mosquée merveilleuse. "Depuis longtemps, dit-il, j'ai défendu à mon enfant de courir, pour ne rien ébranler. Chaque jour, j'entends tomber, tomber de l'émail... Au temps où nous vivons, les grands s'en désintéressent, le peuple de même... Alors que faire ?" Et il approche sa rose de ses narines émaciées, qui sont couleur de cire.

source :  Haaretz via  Fausto Giudice

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