
par Azzedine Kaamil Aït-Ameur
L'illusion du contrôle
En 2025, alors que Gaza s'embrase et que le monde musulman vacille sous le poids d'une crise majeure, un autre mouvement, presque silencieux, se poursuit.
Le Hajj atteint un niveau de fréquentation record.
Rien, en apparence, ne relie ces deux dynamiques.
Et pourtant, leur coexistence dit peut-être plus que tous les discours.
D'un côté, une indignation massive, visible, partagée.
De l'autre, la continuité intacte - presque imperturbable - d'un des rites les plus centraux de l'Islam.
Entre les deux, quelque chose s'installe.
Un silence.
Mais ce silence n'est pas un vide.
C'est une distance.
Comme si, face à un monde devenu illisible - où tout devient, peu à peu, acceptable
- une partie des fidèles choisissait de préserver la forme - le rite - plutôt que d'en assumer les implications les plus profondes.
La pratique se maintient,
mais elle se détache de ce qu'elle prétend incarner.
Fracture
Un même message ne produit jamais les mêmes effets selon la terre qui le reçoit.
Du côté persan, une mémoire plus ancienne persiste.
Une mémoire préislamique, profondément structurée, qui continue d'imprégner le rapport au religieux.
Elle traverse les siècles, portée notamment par Ferdowsi et son œuvre, le Shahnameh - vaste récit où se mêlent mythes, rois, chutes et renaissances, depuis les origines du monde jusqu'à la conquête arabe.
Mais plus encore que son contenu, c'est ce qu'il installe qui importe :
une vision du monde où l'histoire est tragique, continue, traversée par la perte et la fidélité.
Ici, la justice ne se réduit pas à la règle.
Elle se met à l'épreuve d'elle-même.
Elle se cristallise dans un moment fondateur : la Bataille de Kerbala.
Car à Kerbala, une évidence s'impose :
la conformité à la Loi ne garantit pas, à elle seule, la justice.
Elle ne s'accomplit pleinement que dans l'épreuve - dans le sacrifice,
dans ce qui oblige à aller au-delà d'elle-même.
À partir de là, le religieux ne peut être seulement formel.
Il devient intérieur.
Non pas la lettre,
mais l'esprit de la Loi.
Opposition
Face à cela, la péninsule arabique suit une autre trajectoire.
Avant même l'Islam, cet espace était déjà structuré par la centralité du lieu, du pèlerinage païen et des échanges commerciaux.
Une matrice où la stabilité repose sur la répétition, la fixation des pratiques et la préservation de l'ordre établi.
Ici, la force ne réside pas dans l'interprétation.
Elle réside dans la continuité.
Dans la norme.
Dans la stabilité.
Le rite n'est pas un lieu de transformation.
Il est un cadre.
Et dans ce cadre, la Loi ne se discute pas - elle s'applique.
Non pas l'esprit,
mais la lettre de la Loi.
Ce sont là deux visions différentes de l'Islam.
Transition
Ce qui se joue aujourd'hui entre États n'est peut-être que la surface visible de cette fracture.
À mesure que les conflits s'intensifient, que les alliances se dévoilent, que les discours se fissurent, une question s'impose :
Qui parle encore au nom de quoi - et pour qui ?
Dissociation
Cette fracture n'est pas théorique.
Elle se manifeste.
À mesure que les crises s'accumulent, un phénomène devient perceptible :
le religieux ne disparaît pas.
Il se déplace.
Il continue d'exister, de structurer, de rassembler - mais ailleurs.
En marge du politique, parfois en décalage avec lui.
Le Hajj de 2025 en est l'image la plus nette.
Alors que tout semble converger vers la tension - images de destruction, radicalisation des discours - le pèlerinage, lui, ne ralentit pas.
Il s'intensifie, mêlant indifférence et nécessité de poursuivre le rite.
Comme si, face à un politique devenu dissonant, une partie des fidèles choisissait de maintenir la forme - en laissant de côté ce qu'elle est censée incarner.
Ce n'est pas une rupture.
C'est une mise à distance.
Silencieuse.
Difficile à saisir.
Car elle n'est ni opposition, ni adhésion.
Elle est séparation.
Représentation
Ce décalage entre représentation et perception n'est pas nouveau.
En France, il s'est cristallisé depuis des années autour de figures comme Hassan Chalgoumi.
Régulièrement mis en avant par les autorités publiques et certains relais médiatiques en France, il apparaît pourtant, pour une partie significative des fidèles, moins comme un représentant que comme une construction - une figure exposée sans véritable ancrage dans ce qu'elle est censée incarner.
Ce décalage est visible. Presque immédiat.
Mais ce qui apparaît clairement à cette échelle devient plus difficile à saisir ailleurs.
Car à l'échelle du monde musulman, une question similaire se pose autour de Mohammed ben Salmane.
Non pas en termes de statut ou de pouvoir - la différence est évidente - mais en termes de fonction :
celle d'incarner, ou de prétendre incarner, un lien entre pouvoir et religieux.
Or c'est précisément ce lien qui semble se fissurer.
Mais ici, le décalage ne se donne pas à voir de la même manière.
Car lorsqu'une représentation s'adosse non plus à un individu isolé, mais à un lieu - et plus encore, un lieu sacré - elle acquiert une forme de protection.
Non pas une légitimité incontestée,
mais une résistance à la remise en question.
Comme si la proximité du sacré suffisait encore à maintenir ce que, ailleurs, l'expérience ferait immédiatement vaciller.
Et c'est peut-être là que réside une différence essentielle :
certains apparaissent comme déconnectés,
quand d'autres continuent d'incarner - au moins en apparence - ce qu'ils ne font que gérer.
Car ils ne possèdent pas ce qu'ils représentent.
Ils en sont les dépositaires.
Une fonction qui ne va pas de soi,
mais qui s'inscrit dans une histoire - depuis la prise de contrôle des lieux saints par Ibn Saoud dans les années 1920,
comme un bail à peine centenaire,
et depuis lors, tacitement reconduit.
Une configuration d'autant plus singulière qu'elle s'appuie sur une idéologie
- le wahhabisme -
qui, à ses origines, s'est construite en tension avec certains éléments du sunnisme classique,
notamment dans son rapport aux écoles juridiques traditionnelles.
Et pourtant, c'est elle qui, aujourd'hui, encadre l'un de ses centres les plus symboliques.
Et parfois, les gardiens ne suffisent plus à faire tenir ce qu'ils sont censés incarner.
La représentation ne disparaît pas.
Elle se maintient.
Mais elle se vide.
Elle continue d'exister formellement,
pendant que le lien réel se déplace ailleurs.
Et c'est peut-être là que réside l'un des angles morts de la séquence actuelle.
Car pendant que ces figures continuent d'occuper l'espace,
ce qu'elles représentent leur échappe - lentement, mais profondément.
Mise à nu
Et parfois, ce décalage ne se contente plus d'être perçu.
Il est exposé.
Lorsque Donald Trump évoque publiquement sa relation avec Mohammed ben Salmane, il ne se limite pas à une formule ambiguë.
Il affirme, dans des termes volontairement outranciers, une forme de soumission politique qu'il présente comme acquise.
Ce n'est pas une simple provocation.
C'est une rupture.
Ce qui était jusqu'ici dissimulé derrière les protocoles diplomatiques apparaît sans filtre :
un rapport de force assumé, revendiqué, exposé.
Une phrase peut choquer.
Mais ce qu'elle révèle est souvent déjà en place depuis longtemps.
Et presque malgré elle, une autre question s'impose :
à quel moment cette dépendance a-t-elle réellement commencé ?
Ce qui est ici formulé brutalement n'est pas une anomalie.
C'est l'aboutissement d'une trajectoire.
Une trajectoire où la recherche de protection s'est progressivement transformée en dépendance,
où l'alignement stratégique a fini par produire une asymétrie assumée.
À partir de là, il ne s'agit plus d'interpréter.
Il suffit d'écouter.
Et surtout de comprendre que ce type de révélation ne concerne pas uniquement un homme ou un régime.
Elle éclaire un système.
Un système dans lequel certains pensent encore négocier,
là où d'autres ont déjà intégré les rapports de force comme une évidence.
Déclaration de Donald Trump lors du forum d'investissement Future Investment Initiative en mars 2026, à propos de Mohammed ben Salmane :
"He didn't think this was going to happen... he didn't think he'd be kissing my a**... but now he has to be nice to me". - rapporté par News24.Cette formulation, rapportée par plusieurs médias, illustre le ton provocateur de Trump et a été interprétée comme révélatrice d'un rapport asymétrique avec le prince héritier saoudien, sans constituer une déclaration officielle de la Maison-Blanche.
La loterie stratégique
Et c'est précisément dans ce type de configuration que la diplomatie elle-même change de nature.
Le plan en 15 points proposé à l'Iran en est une illustration presque parfaite.
Présenté comme une base de négociation, il impose en réalité une série d'exigences qui équivalent à une capitulation complète : abandon du programme nucléaire, limitation drastique des capacités militaires, retrait de toute influence régionale.
Un tel cadre n'est pas conçu pour être accepté.
Il est conçu pour produire un refus.
Et c'est là que la mécanique apparaît.
On propose.
On anticipe le rejet.
Puis on utilise ce rejet pour légitimer l'escalade.
Ce schéma n'est pas nouveau.
Il rappelle d'autres séquences récentes, où des offres présentées comme des ouvertures diplomatiques se sont révélées, rétrospectivement, être des points de départ vers la confrontation.
À ce stade, il ne s'agit plus de négocier.
Il s'agit de produire les conditions d'un affrontement tout en en transférant la responsabilité.
Et pourtant, malgré ses échecs répétés, cette logique persiste.
Comme si l'expérience ne produisait plus d'apprentissage,
mais seulement la répétition des mêmes enchaînements.
Là où une stratégie supposerait adaptation et révision,
on observe au contraire une forme d'inertie :
les mêmes séquences, les mêmes attentes, les mêmes résultats.
Et lorsque cette répétition s'installe, elle finit par changer de nature.
Elle devient une forme de mécanique autonome.
Une loterie.
Où chaque tentative échoue selon les mêmes mécanismes,
mais où l'échec lui-même devient un élément du processus.
Dans un tel cadre, la guerre n'est plus une rupture.
Elle devient une issue prévisible.
Asymétrie des visions
Mais cette mécanique ne fonctionne que parce qu'elle s'inscrit dans un environnement où tous les acteurs ne poursuivent pas les mêmes objectifs.
Certains cherchent à stabiliser.
D'autres à redéfinir.
Et c'est dans cet écart que se loge une grande partie du malentendu actuel.
Les monarchies du Golfe raisonnent en termes d'équilibre :
préserver leur sécurité, maintenir leur position, éviter le débordement du conflit.
Leur logique est défensive, gestionnaire, fondée sur l'idée que le système peut encore être contenu.
Mais en face, d'autres dynamiques sont à l'œuvre.
Lors d'un échange public en Israël en février 2026 avec Tucker Carlson, Mike Huckabee - alors ambassadeur des États-Unis en Israël - a ainsi déclaré qu'il serait "acceptable qu'Israël prenne tout", dans une discussion faisant explicitement référence à une lecture du territoire s'étendant du Nil à l'Euphrate.
Peu importe ici les nuances apportées ensuite.
Ce qui compte, c'est que ce type de projection puisse être formulé - publiquement, à ce niveau de responsabilité, dans un moment de tension maximale.
Car il révèle une différence fondamentale.
Là où certains cherchent à préserver des équilibres existants,
d'autres envisagent des transformations beaucoup plus profondes.
Là où les uns raisonnent en termes de protection,
les autres raisonnent en termes de projection.
Et dans ce type de configuration, l'histoire montre que ce ne sont pas les logiques défensives qui fixent les limites.
Ce sont les logiques expansionnistes.
C'est précisément là que réside le piège.
En s'inscrivant dans un système qu'elles pensent stabiliser, les monarchies du Golfe interagissent avec des dynamiques qui ne sont pas bornées par ces mêmes limites.
Autrement dit :
elles cherchent à contenir un mouvement
qui, par nature, tend à les dépasser.
À partir de là, une autre bascule devient possible :
celle où le conflit cesse d'être piloté - pour devenir autonome.
Leur puissance repose sur leur insertion dans ce système.
Mais cette insertion les place dans une dépendance qu'elles semblent incapables de remettre en question.
Et c'est peut-être là le cœur du problème :
ce qu'elles gagnent par l'alignement,
elles le renforcent aussitôt par leur propre dépendance.
La guerre devenue système
À partir de là, une autre bascule devient possible.
Celle où le conflit cesse d'être piloté - pour devenir autonome.
Car une fois enclenchées, certaines dynamiques échappent progressivement à ceux qui pensaient les maîtriser.
Les alliances se rigidifient, les lignes de front se multiplient, les acteurs s'agrègent autour de logiques qui dépassent leurs intentions initiales.
Ce qui relevait encore d'une stratégie devient un enchaînement.
Chaque action appelle une réaction.
Chaque réponse prépare la suivante.
Jusqu'à former un système qui se nourrit de lui-même.
Dans ce cadre, un retrait partiel - même d'une puissance centrale - ne suffit plus à interrompre le processus.
Les circuits sont en place.
Les capacités sont distribuées.
Les acteurs sont engagés.
Le conflit peut continuer sans centre unique.
Il se transforme, se déplace, s'adapte - mais ne s'arrête pas.
Et c'est là que le danger change de nature.
Car une guerre déclenchée peut encore être contenue.
Mais une guerre devenue système échappe aux mécanismes classiques de régulation.
Elle ne dépend plus d'une décision.
Elle dépend de sa propre dynamique.
Et dans un contexte où les stratégies se répètent sans s'ajuster,
où les objectifs divergent sans se rencontrer,
ce mouvement tend à se refermer sur lui-même.
À partir de ce seuil, ce ne sont plus seulement les stratégies qui s'affrontent.
Ce sont des trajectoires.
Des trajectoires qui, une fois engagées, ne cherchent plus à éviter l'affrontement
- mais à aller jusqu'au bout de leur logique.
Conclusion
Et c'est peut-être là que se referme le cercle.
À chaque étape, chacun a pu croire agir, choisir, orienter.
Les monarchies du Golfe en pensant stabiliser.
Les États-Unis en pensant maîtriser l'escalade.
D'autres encore en poursuivant leurs propres projections.
Mais à mesure que les événements se succèdent, une autre lecture s'impose :
celle d'un ensemble d'acteurs convaincus de contrôler un processus
qui, en réalité, les dépasse.
Les "idiots utiles" ne sont peut-être pas ceux que l'on désigne habituellement.
Ils sont peut-être simplement ceux qui croient encore pouvoir contenir
ce qui est déjà en train de se transformer.
Car l'illusion du contrôle ne réside pas seulement dans la volonté de diriger.
Elle réside dans l'incapacité à voir que, parfois,
le mouvement est déjà lancé.
Et qu'à partir de là,
ce ne sont plus les acteurs qui façonnent la trajectoire - mais la trajectoire qui les emporte.
Azzedine Kaamil Aït-Ameur est un essayiste et auteur indépendant qui explore les crises morales, politiques et civilisationnelles du monde contemporain. Il analyse les rapports de pouvoir, les mécanismes de propagande et la manière dont se construit la perception collective du réel. Ses écrits combinent analyse géopolitique, philosophie et critique sociale, et visent à encourager une réflexion lucide face à l'uniformisation des idées et aux récits dominants.
Le Silence des Pèlerins - Spiritualité mutilée face au génocide palestinien (2023-2025)
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