
par Gideon Levy
Deux hommes en cravate, souriants, traversent le hall d'un immeuble de bureaux. Leur anglais est soigné. "Je suis vivant, mais j'ai cette carte", dit l'un d'eux en sortant de la poche de sa veste une carte à poinçonner comme celles qu'on utilisait autrefois dans les bus israéliens, bus qu'il n'a d'ailleurs jamais pris.
"Ne la lisez pas", dit-il à son compagnon, faisant semblant de lui cacher la carte. Le second détourne le regard. "Aujourd'hui, j'ai effacé deux noms sur cette carte, et vous voyez combien il m'en reste à faire sur cette série", dit le premier, tout en partageant le secret.
"Vous savez ce qui est bien ?" demande le second. "Mon nom ne figure pas sur cette carte." Les deux éclatent d'un rire qui détend l'atmosphère. "Vous êtes sur la liste des gentils", rassure le premier son ami. "Épaule contre épaule, nous nous débarrassons de ces fous furieux", dit-il en sortant à nouveau la carte de sa poche. "Nous les éliminons", se vante-t-il. "J'adore ça", répond son ami.
Ce n'est pas une série criminelle, ni un film de mafia, ni des assassinats dans la pègre, ni des tueurs à gages. Il s'agit du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, et de l'ambassadeur des USA en Israël, Mike Huckabee, qui envisage un État juif du Nil à l'Euphrate à leur image et à leur ressemblance, et qui tirent fierté d'actes de meurtre. Il n'y a pas d'autre mot pour le décrire. Netanyahou a publié la vidéo sur ses comptes de réseaux sociaux, fier d'être un parrain de la pègre. Il joue bien son rôle.
Crossing names off the list is good - doing it shoulder to shoulder with our American friends is even better.Good to see Ambassador @GovMikeHuckabee. Always a pleasure.
🇮🇱🇺🇸 pic.twitter.com/FZrZN03IZI
- Benjamin Netanyahu - בנימין נתניהו (@netanyahu) March 17, 2026
"Biffer des noms de la liste, c'est bien - le faire épaule contre épaule avec nos amis américains, c'est encore mieux. Content de voir l'Ambassadeur @GovMikeHuckabee. Toujours un plaisir."
Mais Netanyahou n'a pas besoin de faire preuve de talent d'acteur : la vidéo est fidèle à la réalité, ce n'est pas une fiction, mais un documentaire. Israël comme organisation criminelle, Netanyahou comme le chef de la mafia. Lui et les auteurs de la vidéo méritent des éloges pour leur honnêteté et leur volonté de montrer les choses telles qu'elles sont.
Israël comme une mafia. Il devrait avoir honte d'en être fier. La Bulgarie utilisait autrefois des parapluies empoisonnés pour éliminer des dissidents et en a aujourd'hui honte. Israël tue par frappes aériennes et en tire fierté.
Destruction à Gaza suite aux frappes aériennes israéliennes. Photo Dawoud Abu Alkas/Reuters
Pendant qu'il se réjouit, l'imagination s'emballe, et les médias ainsi que le public tremblent d'excitation à chaque assassinat. Israël a déjà éliminé une grande partie des directions qui l'entourent. Les cimetières du Moyen-Orient sont pleins à craquer des tombes d'hommes d'État, de commandants, de scientifiques, de journalistes et même d'intellectuels qu'Israël a assassinés. Du poète Ghassan Kanafani à Beyrouth en 1972 au haut responsable iranien de la sécurité Ali Larijani à Téhéran en 2026, les cartes de la mort d'Israël se remplissent, jusqu'à ce qu'elles soient remplacées par de nouvelles.

La cible de l'assassinat, qui n'a pas été assassinée parce qu'elle n'est jamais née, ni la victime de l'assassinat sans successeur. Une seule différence entre les séries criminelles et les assassinats réels : sur Netflix, il reste parfois une place pour s'interroger sur la légitimité des actes. Dans le true crime israélien, ces questions ne se posent pas. Ils sont considérés non seulement comme légitimes, mais aussi comme une source de fierté.
Quelle est la meilleure chose qu'Israël ait faite ces deux dernières années ? L'opération des bipeurs ? Une fierté nationale pour avoir estropié des centaines de personnes et tué des dizaines d'autres ? Ou peut-être l'élimination de Hassan Nasrallah et de ses hommes, de Yahya Sinwar et de son frère Mohammed, de l'ayatollah Ali Khamenei et de ses étudiants, de Khan Younès à Téhéran. Quel beau monde nous avons créé.
Les commentateurs des médias israéliens rivalisent pour deviner la prochaine cible et celle d'après, traçant des X. Le Premier ministre et l'ambassadeur tournent une vidéo écœurante sur les assassinats ciblés. "J'adore ça", dit l'ambassadeur, les yeux pétillants. Mais au-delà du prétentieux " que tes tentes sont belles"et de "quels héros nous sommes", on ne peut échapper à la vérité : l'assassinat est un euphémisme pour le meurtre. Ses planificateurs et ses exécutants sont des meurtriers. Un État qui tue autant de dirigeants ne peut être un membre respectable de la communauté des nations.
Quand le Premier ministre se vante de sa carte de pointage meurtrière, il n'est pas étonnant que des policiers des frontières assassinent une famille palestinienne pour le plaisir. Quand l'ambassadeur usaméricain dit qu'il "adore ça", il ne faut pas s'étonner du dégoût qu'inspire son pays.
La guerre est une chose laide. Les assassinats politiques n'en sont pas une composante inévitable ; ce sont des actes de meurtre.
source : Haaretz via Fausto Giudice
