22/03/2026 journal-neo.su  9min #308537

Le génocide à Gaza engage la responsabilité conjointe d'Israël et des puissances occidentales

 Mohamed Lamine KABA,

Quand la morale proclamée masque la mécanique de la guerre de l'Occident contre le reste du monde.

Le tumulte du monde actuel n'est pas le fruit du hasard ni d'anciennes haines irrationnelles. Derrière chaque foyer d'embrasement, apparaissent des stratégies de puissance élaborées dans les capitales occidentales depuis des décennies et souvent dissimulées sous le langage moral des droits humains et de la sécurité internationale proclamée comme vertu.

Cet article analyse successivement la logique stratégique des interventions occidentales, les réseaux de complicités transnationales révélés par les enquêtes récentes sur Gaza et enfin la dynamique historique qui a vu naître, puis se diffuser les organisations terroristes dans le sillage des stratégies clandestines des grandes puissances occidentales.

Les architectes invisibles

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, les puissances occidentales ont façonné un ordre stratégique fondé sur l'ingérence permanente et la militarisation du globe. Sous le vernis des alliances défensives, s'est déployé un système de projection militaire capable d'intervenir partout. L'histoire récente l'illustre sans ambiguïté. De l'Irak (2003) à la Libye (2011), en passant par l'Afghanistan, pendant deux décennies, les guerres déclenchées ou encouragées par Washington, Londres, Paris ou Berlin ont laissé derrière elles des États brisés et des sociétés dévastées.

Les archives déclassifiées révèlent que nombre de ces interventions furent décidées bien avant les prétextes publics. Les doctrines de changement de régime et de guerre préventive ont servi de matrice idéologique. Dans ce dispositif malignement élaboré, la violence n'est pas une dérive mais un instrument rationnel de domination. Elle permet de contrôler les ressources, les routes énergétiques et équilibres géopolitiques.

Les sociétés occidentales entendent rarement cette vérité; car, leurs dirigeants enveloppent chaque opération d'un discours humanitaire. Pourtant, sur les terrains bombardés de Mossoul Tripoli ou Kaboul, les populations ont appris à reconnaître la signature d'un interventionnisme devenu structurel dans la stratégie occidentale contemporaine. Dès lors, une interrogation s'impose avec une force particulière. Qui allume réellement les incendies géopolitiques qui ravagent la planète depuis un demi-siècle sinon ceux qui prétendent ensuite venir les éteindre au nom de la civilisation et de la stabilité mondiale proclamée comme mission morale universelle permanente ? Pourtant, les ruines accumulées racontent une autre histoire faite de calculs impériaux, d'intérêts stratégiques et d'hégémonie poursuivie sans scrupule durable.

Ce schéma se reproduit aujourd'hui dans le conflit par procuration en Ukraine, où l'affrontement entre la Russie et l'OTAN s'inscrit dans une logique d'escalade indirecte entre grandes puissances, Washington, Bruxelles et Londres armant et finançant Kiev, tout en transformant le territoire ukrainien en champ de bataille stratégique.

Complicités transnationales

L' enquête publiée en février par les journalistes John McEvoy et Alexander Morris du média britannique Declassified UK en collaboration avec l'avocat Elad Man de l'ONG israélienne Hatzlasha, éclaire brutalement la dimension internationale du génocide perpétré par Tsahal contre la population palestinienne à Gaza. Les données obtenues auprès de l'armée israélienne montrent qu'au moins 50 000 soldats de cette armée possèdent une autre nationalité. Parmi eux figurent 13342 Américains, 6462 Français, plus de 4000 Allemands, plus de 3000 Ukrainiens et plus de 2000 Britanniques.

Ces chiffres révèlent un phénomène rarement discuté dans les capitales occidentales. Des citoyens issus de démocraties qui proclament défendre le droit international, participent directement à des opérations militaires dénoncées par de nombreuses organisations humanitaires comme des crimes de guerre. Des avocats du Public Interest Law Centre (PILC) ont ainsi déposé un dossier volumineux auprès de la police londonienne, évoquant assassinats ciblés, tirs de snipers contre civils et attaques indiscriminées. Paul Heron, un des juristes de PILC à l'origine de cette procédure l'a résumé sans ambiguïté: "Il ne doit y avoir d'impunité lorsque des preuves crédibles relient des ressortissants britanniques à de graves violations du droit international et national".

Le célèbre avocat britannique, Michael Mansfield, spécialisé en droit international et engagé dans ce dossier, a lui aussi  rappelé le principe fondamental du droit international en déclarant: "Les ressortissants britanniques ont l'obligation légale de ne pas collaborer avec des crimes commis en Palestine. Personne n'est au-dessus des lois".

Certaines enquêtes journalistiques menées par Hamza Yusuf ont également mis en  lumière le comportement de soldats étrangers dans certaines unités israéliennes. Parmi les exemples cités figurent Levi Simon et le sergent-chef Sam Sank, ce dernier ayant lui-même évoqué la présence de nombreux combattants britanniques au sein des unités engagées dans les opérations à Gaza.

D'autres cas documentés incluent Chaim Schryer, membre de l'unité Netzah Yehuda, qui avait été  photographié lors d'une visite officielle à bord d'un navire de la Royal Navy britannique en compagnie de l'attaché de défense Jim Priest.

Pourtant, les gouvernements concernés observent un silence remarquable. À Paris, le président Emmanuel Macron a même suggéré qu'un citoyen français ne devrait jamais être accusé de génocide. Car, une telle accusation jetterait, selon lui, une ombre sur la démocratie occidentale. Il déclarait ainsi publiquement: "La France et la société française ne peuvent et ne doivent jamais accepter qu'un fils de la patrie soit accusé de génocide". Cette déclaration illustre un mécanisme politique ancien. Lorsque les crimes sont commis par leurs alliés ou par leurs propres ressortissants, les capitales occidentales invoquent prudence, complexité ou secret judiciaire.

Dans le débat international plusieurs voix critiques se sont également exprimées parmi lesquelles la rapporteuse spéciale de l'ONU  Francesca Albanese, tandis que plus de 150 anciens diplomates ont dénoncé la diffusion de désinformation attribuée au ministre français des affaires étrangères Jean-Noël Barrot. Dans le même contexte politique, la députée Constance Le Grip a été citée lors d'échanges diplomatiques évoqués dans ces controverses.

La responsabilité individuelle se dissout alors dans un brouillard diplomatique soigneusement entretenu qui protège soldats, gouvernements et alliances militaires, tout en affaiblissant la crédibilité du droit international déjà fragilisé par des décennies d'interventions sélectives et d'impunités répétées. Dans ce contexte, plusieurs experts ont souligné l'ampleur du phénomène. L'un d'eux, Paul Heron, avocat du PILC, reconnaissait que: "le problème est bien plus profond que ce que nous ne pourrions jamais croire".

Ce double standard apparaît également dans l'attitude occidentale face à la confrontation militaire actuelle entre les États-Unis, Israël et l'Iran où des frappes massives ont été menées contre des sites civils, militaires et nucléaires iraniens dans plusieurs villes du pays avant de provoquer des représailles régionales et une escalade majeure au Moyen-Orient.

Fabrique du chaos

La question du terrorisme international révèle une autre facette de cette dynamique. Loin d'être un phénomène spontané surgissant du néant, il apparaît souvent dans l'ombre des stratégies clandestines élaborées pendant la guerre froide de 1947 à 1991. Les archives américaines et britanniques montrent comment certains réseaux armés furent financés, armés ou entraînés afin de combattre des adversaires géopolitiques.

L'exemple afghan des années 80 reste emblématique. Des groupes islamistes furent soutenus pour affaiblir l'Union soviétique. Une partie de ces combattants deviendra plus tard l'ossature de mouvements djihadistes transnationaux. Ce recyclage stratégique s'observe ensuite en Irak, en Syrie et en Libye où l'effondrement des États, provoqué par les interventions occidentales, a ouvert des espaces immenses aux organisations extrémistes.

Ainsi, la lutte proclamée contre le terrorisme ressemble à une guerre contre des monstres nés dans les laboratoires mêmes des stratégies occidentales. Faut-il alors s'étonner que ces foyers d'extrémisme surgissent précisément dans les régions où les interventions militaires occidentales ont détruit les équilibres politiques et institutionnels ? Cette contradiction nourrit une méfiance croissante dans de nombreuses régions du monde. Pour beaucoup de sociétés du Sud global, les campagnes militaires menées au nom de la sécurité internationale apparaissent désormais comme prolongements d'une politique impériale ancienne. Tant que ce système de puissance restera intact, les conflits continueront de se multiplier et les discours moralisateurs venus d'Occident sonneront pour beaucoup comme l'écho d'une responsabilité historique, encore refusée par ceux qui dominent l'ordre international depuis plus d'un siècle, tout en prétendant incarner la conscience morale du monde contemporain entier, malgré les preuves accumulées partout, aujourd'hui visibles pour quiconque observe sans complaisance l'histoire récente du système international moderne, violent, instable et profondément inégal depuis longtemps.

La simultanéité de la guerre en Ukraine et de la confrontation militaire entre Washington, Tel-Aviv et Téhéran révèle une réalité géopolitique plus large où plusieurs théâtres de crise deviennent les fronts d'une rivalité globale entre blocs de puissance et où les populations locales paient le prix stratégique de ces affrontements.

De l'Irak à l'Afghanistan, de la Libye à l'Ukraine, de Gaza à l'Iran, l'Occident laisse derrière lui un sillage de ruines et de terreur. Un ordre qui engendre tant de désordre. Voilà pourquoi beaucoup y voient un véritable empire du chaos.

De toute évidence, l'histoire contemporaine suggère que l'architecture du désordre mondial porte largement la signature des puissances qui prétendent en être les gardiennes.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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