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L'Âge D'Homme: la foi d'un éditeur dans la littérature

L'ÂGE D'HOMME: la foi d'un éditeur dans la littérature

Frédéric Andreu

L'humanité n'est pas encore parvenue au stade de l'homme. Elle se trouve quelque part entre l'animal et l'homme. L'âge de l'homme commencera lorsque l'esprit sera libéré. 

Kasimir Malevitch

Alors que certaines jeunes maisons d'édition indépendantes, comme Nouvelle Marge ou Escales, tentent aujourd'hui de rouvrir des espaces de liberté pour la littérature et la pensée, il n'est peut-être pas inutile de se tourner vers une aventure éditoriale qui fit autrefois figure d'exception: L'Âge d'Homme. Fondée en Suisse par Vladimir Dimitrijević, cette maison indépendante fut l'un des lieux les plus singuliers de l'édition européenne de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Traducteur, essayiste et collaborateur de la maison pendant près de quarante ans, Gérard Conio en fut un témoin privilégié.

Un éditeur habité par la littérature: "Dimitri était un homme qui avait une passion quasi mystique de la littérature. Une passion du livre." — Gérard Conio

Pendant près de trente ans, Gérard Conio et Vladimir Dimitrijević (dit Dimitri) ont entretenu une conversation intellectuelle continue. Certaines de ces discussions ont été enregistrées et ont finalement donné naissance à un livre: Béni soit l'Exil, publié par L'Âge d'Homme en coédition avec les éditions des Syrtes.

Mais pour comprendre la vocation de Dimitri, il faut remonter plus loin, dans la jeunesse de l'éditeur, en Yougoslavie, dans les années qui suivent la guerre. Gérard Conio rappelle que cette vocation est née très tôt, dans un contexte personnel difficile: son père ayant été arrêté par le régime, le jeune Vladimir trouva dans les livres ce qu'il appelait "la vraie vie", par contraste avec une réalité politique et sociale en contre plaqué. La littérature devint pour lui une forme de refuge mais aussi de résistance.

Cette expérience marqua durablement sa conception de l'édition. Il voulait partager avec ses "semblables", ses "frères", la révélation que les livres lui avaient apportée. Chez lui, la passion de la littérature se confondait avec une forme de foi chrétienne et avec l'idée d'une communauté spirituelle. Dans une époque dominée par l'exaltation de la "masse" dans les régimes communistes, Dimitri se sentait plutôt attiré par une fraternité d'esprits libres, presque une confrérie de "moines soldats" de la littérature.

Cette attitude explique aussi le surnom qu'il adopta très tôt : Dimitri, forme plus familière et presque épique de son nom, qui évoquait autant une fraternité qu'un esprit de bande.

Dans ces années de formation, il avait fondé à Belgrade avec quelques amis un cercle littéraire consacré à l'écrivain américain Thomas Wolfe, que William Faulkner considérait comme le plus grand romancier de son temps. L'œuvre majeure de Wolfe, L'Ange exilé, n'était pas sans résonner avec le destin d'un jeune lecteur qui se sentait déjà, d'une certaine manière, étranger au monde qui l'entourait. Ce goût précoce pour Wolfe ne devait pas disparaître: bien plus tard, L'Âge d'Homme publierait de remarquables traductions de cet auteur.

Une aventure éditoriale à contre-courant: L'histoire de L'Âge d'Homme commence notamment avec une rencontre décisive: celle de Dominique de Roux à la foire du livre de Stuttgart, figure brillante et tumultueuse de l'édition française.

À cette époque, Gallimard s'apprêtait à publier Pétersbourg, le grand roman d'Andreï Biély. Dominique de Roux encouragea Dimitrijević à s'emparer lui-même de ce projet. Ce geste fondateur marqua profondément l'éditeur suisse.

Dimitrijević concevait son métier dans l'esprit de la NRF de l'entre-deux-guerres, lorsque Gallimard publiait les auteurs pour leur valeur littéraire plutôt que pour leur conformité idéologique. Comme le rappelle Gérard Conio: "Il était capable de publier un livre dont il ne vendrait qu'un seul exemplaire s'il estimait qu'il en valait la peine."

Cette liberté allait de pair avec un certain refus des règles du jeu médiatique. Dimitrijević se méfiait de la promotion et entretenait une distance instinctive vis-à-vis du monde journalistique. Pour lui, un livre devait trouver son lecteur par sa seule nécessité intérieure.

Une passerelle entre les cultures européennes: L'Âge d'Homme joua un rôle essentiel dans la découverte en France de nombreux écrivains d'Europe centrale et orientale. Cette orientation éditoriale fut aussi liée à une figure majeure: Stanisław Ignacy Witkiewicz (photo), écrivain polonais inclassable, mais aussi peintre, photographe et philosophe. Dimitrijević avait découvert son œuvre grâce au sculpteur polonais Auguste Zamoyski, émigré en Europe occidentale, qui avait fréquenté Witkiewicz dans sa jeunesse.

Dimitri fut immédiatement frappé par la puissance visionnaire de cette œuvre, marquée par un sentiment prophétique des catastrophes qui allaient jalonner le XXᵉ siècle. Witkiewicz devint en quelque sorte l'un des patrons spirituels de L'Âge d'Homme.

C'est d'ailleurs par lui que Gérard Conio entra dans l'aventure éditoriale. Conio avait découvert l'œuvre de Witkiewicz en Pologne, où il enseignait le français à l'université de Łódź entre 1961 et 1968. Il possédait alors un document précieux: le tapuscrit original d'un texte inédit de Witkiewicz, Les Âmes mal lavées, que lui avait confié la veuve de l'écrivain.

Dimitrijević cherchait depuis longtemps ce pamphlet violent, écrit peu avant la mort de Witkiewicz et resté inédit. L'écrivain y exprimait une vision très critique de la Pologne, qu'il accusait d'avoir choisi Rome et le catholicisme plutôt que Byzance et la tradition spirituelle de la Russie.

Dimitri demanda à Conio d'en réaliser la traduction. C'est ainsi que Gérard Conio entra à L'Âge d'Homme, sous le patronage symbolique de Witkiewicz.

Le texte fut publié en 1980, conjointement avec l'essai Les Narcotiques, et il est aujourd'hui réédité dans la collection La Bibliothèque de Dimitri, dirigée par Marco Despot.

Par la suite, Dimitri associa Conio à la direction de la collection "Classiques Slaves", qui avait pour ambition de combler les lacunes de la culture française dans la connaissance des littératures d'Europe orientale. La maison publia ainsi non seulement des auteurs russes, mais aussi polonais, serbes, tchèques, slovaques, slovènes ou bulgares.

Une vie d'aventure et de passion: la vie de Dimitri avant la fondation de L'Âge d'Homme ressemble par certains aspects à un roman. Opposé au régime communiste yougoslave, il avait quitté son pays grâce à l'aide de contrebandiers italiens qui l'avaient aidé à franchir la frontière.

Arrivé en Suisse presque sans ressources, il dut se débrouiller pour survivre. Le football fut l'une de ses passions et il avait même joué dans une équipe à Belgrade. Ce penchant pour le football (illustré par la photo supra) l'accompagna toute sa vie et inspira plus tard le titre de l'un de ses livres : La vie est un ballon rond.

Mais derrière ces épisodes parfois pittoresques se dessinait déjà une vocation plus profonde: celle de créer une maison d'édition indépendante capable de faire dialoguer les grandes traditions littéraires de l'Europe.

Conclusion: une leçon pour les éditeurs d'aujourd'hui: après la disparition de Vladimir Dimitrijević en 2011, le catalogue de L'Âge d'Homme fut repris par l'éditrice Vera Michalski, qui créa chez Noir sur Blanc la collection "La bibliothèque de Dimitri" (https://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/?s=la+biblioth%C3%A8que+de+dimitri). Certains titres y sont aujourd'hui réédités, mais l'esprit originel de la maison demeure encore largement méconnu.

Et pourtant, l'aventure de L'Âge d'Homme rappelle une vérité simple: une maison d'édition ne naît pas d'un plan marketing ni d'une stratégie culturelle. Elle naît d'une foi dans la littérature.

À l'heure où de nouvelles maisons indépendantes tentent à leur tour de rouvrir des chemins de liberté, l'exemple de Dimitri rappelle que l'édition peut encore être une aventure spirituelle autant qu'intellectuelle.

Peut-être est-ce là, au fond, ce que signifiait pour lui l'âge d'homme.

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