11/03/2026 dedefensa.org  8min #307413

Une rupture ontologique

 Journal dde.crisis de Philippe Grasset  

11 mars 2026 (17H30) - Il y a fort peu de temps, - cela date  d'hier, après tout, - nous publiions une analyse sur l'attaque et les effets de cette attaque contre les structures du centre de contrôle de données d' 'Amazon' ('Amazon Web Services' [AWS]), - c'est-à-dire aux EAU, à Bahrain et en Arabie notamment. Nous mentionnions le problème qui pourrait se poser à la coopération entre le secteur privé des high tech et les forces armées (le Pentagone). Désormais et très rapidement, le conditionnel n'est plus de rigueur.

Voici  les nouvelles que nous rapporte Alexander Grigoiyev, dans 'usa.news-pravda.com' :

"Les grandes multinationales de l'informatique, Amazon et Microsoft Azure, dont le siège social est aux États-Unis, transfèrent leurs activités critiques de leurs centres de données situés aux Émirats arabes unis, à Bahreïn et à Oman vers l'Inde et Singapour.

" Cet incident a été déclenché par des attaques iraniennes contre des centres de données situés dans le Golfe persique. Les premières frappes contre l'infrastructure informatique d'Amazon Web Services et de Microsoft ont eu lieu le 1er mars. Des communiqués officiels des entreprises ont indiqué que certains services aux Émirats arabes unis et à Bahreïn avaient cessé leurs activités suite à ces attaques.

" Ces attaques ont notamment provoqué une perturbation majeure des applications bancaires. Quelques jours plus tard, l'agence de presse iranienne FARS, citant les Gardiens de la révolution iraniens, a rapporté la destruction d'une autre installation majeure : un centre de données de la plateforme cloud Microsoft Azure."

Pour ce cas, l'auteur justifie absolument ces frappes du fait de l'utilisation massive que les forces US font de l'IA, notamment pour des tâches essentielles de ciblage et de cartographie, et bien d'autres applications militaires dans le cadrée essentiel de la planification des opérations.. Exemples :

"Lors de la planification d'opérations et de l'analyse de cibles, l'armée américaine utilise des outils d'intelligence artificielle, dont le modèle Claude AI développé par Anthropic. Ce système fonctionne sur l'infrastructure cloud d'Amazon."

• Les grandes sociétés high tech, surtout US en raison des liens stratégiques entre les USA et les pays du Golfe, ont investi des milliards de dollars dans les infrastructures informatiques au Moyen-Orient. Les pays du Golfe ont attiré les gros bonnets des high techs dans le but de faire de la région un bastion de l'intelligence artificielle et de l'informatique "en nuage".

• Microsoft a investi des milliards de dollars dans les infrastructures numériques aux EAU. Amazon a (avait ?) des projets de centres de données en Arabie saoudite d'une valeur de plus de 5 milliards de dollars. Google et Oracle veulent (voulaient ?) construire des installations d'IA dans la région. Mais tout cela ne devrait-il pas être mis au passé ? Supprimer le conditionnel et concluez, cimme fait notre auteur : "Trump et Netanyahu mettent un terme à tous ces programmes."

• On relocalise à toute vitesse, - à Mumbai, Chennai, Hyderabad et Kochi, du côté de l'Inde et de Singapour. AWS conseille fortement à ses clients d'évacuer leurs données de la région et de s'égayer ailleurs dans le monde, tiens, justement là où 'Amazon' va s'installer ailleurs dans le monde. C'est la panique et il faut tenter de rassembler toute cette volaille dans une nouvelle basse-cour...

"Afin d'endiguer l'exode des entreprises de données hors de la région, la Banque centrale des Émirats arabes unis a temporairement assoupli ses exigences en matière de stockage de données sur son territoire. Auparavant, Amazon obligeait de facto ses clients émiratis à stocker leurs sauvegardes hors de la région.

" L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ambitionnaient de devenir des pôles mondiaux d'intelligence artificielle, avec 230 centres de données dans la région. Le projet Stargate d'Abu Dhabi, d'un coût de 500 milliards de dollars, est désormais compromis.

" À mesure que l'IA s'intègre aux secteurs de la santé, de l'énergie et de l'administration publique, les pannes de centres de données deviennent prohibitives. Protéger un centre de données contre une frappe aérienne est extrêmement difficile. Les systèmes de refroidissement et d'alimentation électrique restent vulnérables, même si les serveurs sont protégés par du béton. L'Iran a démontré que, dans le cadre d'une guerre hybride, une attaque de drone contre un centre de données pourrait être plus efficace que n'importe quelle cyberattaque. Téhéran est pionnier dans l'utilisation de cette tactique pour endommager l'infrastructure informatique de ses ennemis.

" Amazon est connu pour son implication dans des projets gouvernementaux et militaires, notamment le projet Nimbus, un projet cloud mené conjointement avec Google pour l'infrastructure israélienne de traitement des données et d'intelligence artificielle. Ces technologies sont activement utilisées par les services de renseignement israéliens et les forces armées israéliennes pour planifier et exécuter des opérations. Quoi qu'il en soit, elles constituent des cibles parfaitement légitimes pour les forces armées iraniennes."

Grave : rupture du Complexe !

Cet incident, déjà grave en soi, s'avère gravissime si on le place dans une perspective historique et dans le contexte qui est le sien. Il n'est pas seulement question de données, d'IA et d'autres gâteries du genre. On admettra que l'industrie électronique et numérique, les industries de technologies de pointe, constituent aujourd'hui l'essentiel de la puissance économique. D'autre part, cette vulnérabilité nouvelle des structures industrielles et technologiques n'est pas seulement la marque de ces seules industries, mais de toutes les industries, ne serait-ce que parce qu'elles dépendent toutes des technologies, de l'IA, etc.

Ces incidents décrits ci-dessus constituent une rupture fondamentale entre le secteur privé et les structures militaires, parce que les structures militaires s'avèrent incapables de défendre l'avenir du secteur privé, ses avoirs et ses installations. Cette remarque va beaucoup plus loin puisqu'on a vu que ces industries numériques et de hautes technologies sont fondamentales pour toutes les autres industries. Par conséquent, cet incident est susceptible de se reproduire pour d'autres industries, et en fait pour tout le tissu économique. Ce que nous appelons "rupture ontologique", dans ce cas, est rupture entre la partie "industrie" et la partie "militaire" dans la fameuse expression de "complexe militaro-industriel" (CMI).

Il faut se souvenir que le CMI a commencé à s'instituer à la fin des années 1930. Il a pris son essor avec la guerre, qui a vu un développement formidable de la puissance militaire aux USA. En 1945, le CMI était né, et c'était donc bien de l'alliance du monde militaire et du monde industriel privé (quelles que soient les aides publiques, nombreuses et sous diverses formes) dont il faut parler. Notre texte du  27 mai 2019, notamment, retrace l'historique de la fondation du CMI et montre combien ce conglomérat est idéologiquement, symboliquement, presque métaphysiquement (si l'on peut parler de métaphysique à propos de l'Amérique !), l'essence même de l'ontologie de l'américanisme.

Cette formation reposait sur un marché, un 'deal' comme ils disent. D'un côté, le Pentagone avait ses fournisseurs, ses matériels, justifiant les budgets qu'il réclamait et offrant ainsi une garantie du progrès de la puissance technologique de l'Amérique. D'autre part, le Pentagone assurait la défense et la sécurité de ces industries en même temps qu'il favorisait son expansion et obtenait une coopération débordant largement sur les renseignements que lui fournissaient ces industriels dans ses contacts à l'étranger. Ce qui vient de se passer avec les attaques contre les sociétés high tech et la fuite de ces sociétés signale une grave rupture. Le Pentagone n'est plus capable de protéger ces industries et met en place le risque de perdre des moyens de pénétration des divers pays qui lui sont soumis.

Ainsi la puissance de l'américanisme se trouve-t-elle devant une nouvelle et grave menace, - qui n'est d'ailleurs qu'une conséquence logique de la cascade catastrophe caractérisant l'effondrement américaniste. Si les USA ne parviennent pas à vaincre l'Iran, s'ils essuient une semi-défaite qui aura l'allure d'une déroute catastrophique, ce sont la cohésion et la dynamique du CMI comme instrument de puissance et de domination qui sont mises en cause. Il s'agit bien de la possibilité d'une rupture ontologique au cœur de l'"Empire".

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