Par Patrick Lawrence
Je sais de source sûre que le New York Times dispose d'une multitude de correspondants sur le terrain en Asie occidentale, dans les États du Golfe, en Arabie saoudite, au Liban, en Égypte, en Turquie, etc. Le Times est également très présent en Israël : entre Tel-Aviv et Jérusalem, on compte plus d'une douzaine de correspondants et de reporters embauchés localement.
Ce qui représente une équipe coûteuse à déployer. Que font-ils tous maintenant qu'une guerre qui pourrait changer la face du monde fait rage autour d'eux ? Pour faire simple, ils s'efforcent de ne pas en parler. Et le Times est emblématique, comme c'est souvent le cas, du reste des médias grand public. On y trouve le même cocktail de propagande en faveur de l'agression américano-israélienne et de multiples péchés d'omission.
Dans cette profession, il faut toujours donner une bonne image de soi : être sérieux, avoir un œil perspicace et une vision pénétrante, "sans crainte ni favoritisme", etc. Il faut donner l'impression d'être "dans le coup". Les journalistes du Times sont rompus à cet art. On pourrait dire que c'est leur métier.
Mais donner l'impression d'être sur le terrain ne revient pas à s'y trouver réellement. Et les correspondants du Times ne brillent pas dans cette deuxième catégorie.
Prenons l'exemple d'Ismaeel Naar. Il travaille au bureau de Dubaï et couvre les Émirats arabes unis, Oman, le Koweït, le Qatar et Bahreïn. Selon des sources fiables publiant dans des médias indépendants, la plupart, voire la totalité, des bases militaires américaines dans ces pays auraient été détruites ou mises hors service depuis le début de la guerre américano-israélienne contre l'Iran, le 28 février.
Le personnel militaire de ces bases a été transféré dans des hôtels, qui ont été attaqués par les Iraniens, comme vous pouvez le lire dans les articles de la presse indépendante.
Voici quelques-uns des titres des derniers articles d'Ismaeel Naar : "Israël lance une offensive dans le sud du Liban, faisant craindre une incursion plus large" (5 mars), "Des voyageurs désespérés attendent la reprise de quelques vols à Dubaï" (3 mars), et "Le Qatar affirme que son armée de l'air a abattu deux bombardiers iraniens" (2 mars).
Comparez ces titres à la réalité : Ismaeel Naar n'est pas "sur le terrain", mais donne l'impression d'y être.
Pour conclure, Ismaeel Naar aurait pu chercher à déterminer si les Qataris ont réellement abattu deux avions de combat iraniens ou s'ils se contentent de le prétendre. Mais ce genre d'omission est si courant dans l'ensemble de la presse occidentale que la signaler serait un peu utopique.
Petite remarque à l'attention d'Ismaeel : l'histoire ne se résume pas à ce que les Qataris ont dit, mais à ce qui s'est réellement passé ou non.
Je voulais éviter de mentionner la couverture du conflit par le Times, mais maintenant que c'est fait, je vais poursuivre brièvement.
Il existe de nombreuses vidéos sur les réseaux sociaux et ailleurs montrant Tel-Aviv en état de siège. Lundi, le Times of India a publié 10 minutes de ces images sous le titre "Tel-Aviv 'en feu' alors que l'Iran largue des bombes à fragmentation - Israël ne parvient pas à intercepter les frappes - Plus de 15 explosions signalées".
David Halbfinger, chef du bureau du New York Times à Jérusalem et responsable de la couverture médiatique sur Israël, a publié un article instructif dans l'édition dominicale du journal, intitulé "Des colons israéliens tuent trois Palestiniens lors d'un week-end de violence en Cisjordanie". Même si cette histoire est souvent rapportée, elle ne l'est jamais assez.
Parmi les autres articles récents de David Halbfinger, on peut citer : "Israël bombarde le sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah" (5 mars), "Israël progresse au Liban et se prépare à poursuivre son incursion" (5 mars également) et "Israël et les États-Unis se félicitent de leur collaboration dans la guerre contre l'Iran" (4 mars).
Rien sur l'évolution de la guerre à Tel-Aviv. Rien sur Jérusalem. Rien ou presque sur les autres lieux en Israël attaqués par l'Iran, à part quelques articles faisant état de l'interception réussie de roquettes et de drones. Rien, strictement rien, sur la reprise du blocus de Gaza par le régime sioniste, et donc sur sa campagne de famine.
Les correspondants doivent donner l'impression de couvrir l'actualité, même lorsqu'ils la dissimulent, sans donner l'impression de participer à un black-out de l'information, même si c'est exactement ce qu'ils font.
Censure et autocensure
Quelques mois après le coup d'État fomenté par les États-Unis en Ukraine, alors que le régime de Kiev entamait sa campagne de huit ans de bombardements de ses propres citoyens dans les provinces orientales, John Pilger a déclaré :
"La censure de la vérité sur l'Ukraine est l'une des plus grandes censures médiatiques qu'il m'ait été donné de voir".
J'ai trouvé cette observation très pertinente à l'époque (et je le pense toujours), mais je pense que John, s'il était encore parmi nous, trouverait que le mur de censure qui entoure la guerre américano-israélienne — ou, plus précisément, le succès apparent des contre-attaques iraniennes — présente des analogies frappantes.
Les médias occidentaux sont particulièrement insidieux, car ils prétendent couvrir ce conflit désastreux tout en faisant de leur mieux pour le passer sous silence. Mais l'autocensure a toujours existé. (C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai renoncé à écrire pour ces médias il y a de nombreuses années.) On peut avoir un salaire, ou ses principes, mais pas les deux : telle fut ma conclusion.)
La situation s'aggrave encore lorsque le correspondant, ayant déjà pratiqué l'autocensure, accepte docilement la censure officielle imposée par ceux qu'il prétend couvrir. Il est notoire, du moins dans la profession, que rien ne sort d'Israël sans passer par la censure d'État. Le cas de deux correspondants de CNN en reportage à Tel-Aviv pendant la première semaine de la guerre illustre ce point à merveille.
Un missile, qu'illuminaient les flammes jaunes-rougeâtres, est tombé derrière eux dans le ciel nocturne et a atteint sa cible avec un grand éclair quelque part dans la ville. Microphone à la main, l'un d'eux a regardé l'autre d'un air penaud et a déclaré :
"Nous ne pouvons pas vous dire d'où cela vient, car les Israéliens s'y opposent".
Petite note à l'attention de ces deux correspondants de CNN : vous avez raté vos reportages. Vous devriez dénoncer le régime de censure draconien des sionistes.
La censure militaire israélienne applique en effet un contrôle drastique, en vertu du décret de la Défense (d'urgence) de 1945 du mandat britannique, adopté par Israël en 1948 et réaffirmé lors de la guerre de juin dernier avec l'Iran. Tout tournage ou reportage non autorisé sur les dégâts causés en Israël peut entraîner des amendes et des peines d'emprisonnement de cinq à quinze ans.
CNN, ou tout autre média, y compris les réseaux sociaux, pourrait se retrouver en prison pour avoir rendu compte de l'impact des drones et des missiles iraniens en Israël. Plusieurs arrestations ont déjà eu lieu, notamment celles du correspondant de CNN Türk Emrah Çakmak et de son caméraman Halil Kahraman. Ce régime répressif devrait être dénoncé.
L'absence d'informations
Je pensais avoir saisi l'ampleur de la dissimulation entourant cette guerre, jusqu'à ce qu'un ami irano-américain m'envoie un article publié dimanche par Thomas Neuburger dans sa newsletter Substack, God's Spies, sous le titre "War on Iran: The information gap" [La guerre contre l'Iran : le vide informationnel]. Neuburger, essayiste et commentateur, résume bien sa pensée dans le sous-titre : "Le monde ignore les dégâts causés à Israël et aux États-Unis".
"Aucun analyste indépendant ne semble penser que l'Iran ne maintiendra pas le cap, quel qu'en soit le prix", commence-t-il de manière pertinente. "L'Iran a été en guerre avec l'Irak pendant huit longues années et a maintes fois déclaré son intention de mener cette guerre jusqu'au bout. De plus, le régime actuel ne montre aucun signe de faiblesse".
Neuburger évoque ensuite le cas de Planet Labs, une société californienne exploitant plusieurs centaines de satellites pour fournir des images globales à divers organismes : médias d'information, sociétés énergétiques, think tanks, et surtout l'armée américaine et les services du renseignement. Il s'avère que Planet Labs a joué un rôle clé dans la diffusion d'informations depuis le début de l'opération américano-israélienne.
"Concernant les preuves des dégâts, il existe des images satellites de l'Iran, grâce à des entreprises comme Planet Labs", écrit-il. "Malheureusement, Planet Labs a décidé de retarder la publication des images d'Israël et des États du Golfe, y compris des bases militaires américaines. Les images de l'Iran, en revanche, seront immédiatement disponibles".
Il cite ensuite une déclaration de Planet Labs publiée sur le site d'actualités technologiques Ars Technica :
"En réponse au conflit au Moyen-Orient, Planet met en place des restrictions temporaires sur l'accès aux données dans certaines zones spécifiques de la région touchée. À partir de maintenant, toutes les nouvelles images collectées au-dessus des États du Golfe, de l'Irak, du Koweït et des zones de conflit adjacentes seront soumises à un délai obligatoire de 96 heures avant d'être mises à disposition dans nos archives. Les images de l'Iran seront elles disponibles dès leur acquisition. Ce délai s'applique à tous les utilisateurs, à l'exception des organismes gouvernementaux autorisés qui conservent un accès immédiat pour les opérations critiques".
Planet Labs a désormais prolongé ce délai de 96 heures à 10 jours.
Il faut bien avoir conscience que si ceux qui mènent la guerre prennent autant de soin à dissimuler certaines choses, c'est que cela cache certainement quelque chose.
"La première victime de la guerre est la vérité". Cette célèbre devise est attribuée à de nombreuses personnes. C'est généralement à Hiram Johnson, un politicien du Parti progressiste de Californie qui a exercé cinq mandats au Sénat américain de 1917 à 1945, que l'on attribue cette pensée. Mais on peut remonter jusqu'à Eschyle ("C'est la vérité la première victime de la guerre"), en passant par Samuel Johnson ("Parmi les calamités de la guerre, figure le manque d'amour de la vérité").
Cette histoire ne date donc pas d'hier, c'est un fil rouge à travers le temps. Mais c'est notre part de l'histoire, et nous devons l'accepter.
Vous vous souvenez de la période où la pratique de l'"intégration" des correspondants est devenue à la mode ? Cela remonte à la première guerre du Golfe, lorsque les milieux militaires et politiques cherchaient à contrôler la presse après sa couverture de la guerre du Vietnam.
Depuis, tous les correspondants ont été intégrés d'une manière ou d'une autre. Cela vaut pour tous, des reporters de Washington aux correspondants de guerre. Les seuls médias indépendants parmi les puissances occidentales sont désormais les médias indépendants. L'ensemble des médias mainstream est actuellement sous contrôle.
D'un autre côté, il y a parmi nous des Thomas Neuburgers et des Jon Elmer. Ce dernier produit The Resistance Report, diffusé sur le site Electronic Intifada d'Ali Abunimah. Jeudi dernier, soit le sixième jour de l'invasion américano-israélienne, Elmer a consacré 47 minutes à une analyse des cartes et de toutes les autres sources d'information disponibles.
"L'Iran riposte après l'attaque d'Israël et des États-Unis", tel est le titre de l'article d'Elmer. L'efficacité des contre-attaques iraniennes constitue le véritable sujet de son article, un sujet généralement occulté, même si rares sont ceux à pouvoir le relater.
Patrick Lawrence
Article original en anglais : Another War We're Not Supposed to See, Consortium News, le 10 mars 2026.
Traduit par Spirit of Free Speech
Image en vedette : Un marin américain montant la garde à bord d'un petit navire à bord du USS Gerald R. Ford dans le canal de Suez pendant les attaques américano-israéliennes contre l'Iran le 5 mars. (DoW/Domaine public)
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Patrick Lawrence, correspondant à l'étranger pendant de nombreuses années, principalement pour l'International Herald Tribune, est chroniqueur, essayiste, conférencier et auteur, dont le dernier ouvrage, Journalists and Their Shadows, est disponible chez Clarity Press ou via Amazon. Parmi ses autres livres, citons Time No Longer: Americans After the American Century. Son compte Twitter, @thefloutist, a été rétabli après avoir été censuré de manière permanente pendant des années.
https://consortiumnews.com/2026/03/10/patrick-lawrence-another-war-were-not-supposed-to-see
La source originale de cet article est Consortium News
Copyright © Patrick Lawrence, Consortium News, 2026
Par Patrick Lawrence
